«Surpris, ou plûtôt charmé des beautés de cette Cour Sauvage, j'adressai la parole à ce vénérable Chef, &c. Après m'avoir attentivement écouté, il m'embrassa, & me répondit d'un air doux & riant... qu'il auroit le lendemain l'honneur de voir notre Chef, & de l'assurer de son amitié. Là dessus je lui offris une épée damasquinée d'or & d'argent, quelques étuis garnis de rasoirs, cizeaux & couteaux, avec quelques bouteilles d'eau-de-vie. Je ne sçaurois exprimer avec qu'elle joie il reçut tous ces petits présens. Je m'apperçus cependant qu'une de ses femmes, maniant une paire de cizeaux, & en admirant la propreté, me sourioit de tems en tems & sembloit m'en demander autant. Je pris mon tems pour m'approcher d'elle. Je tirai de ma poche un petit étui d'acier travaille à jour, où il y avoit une paire de cizeaux & un petit couteau d'écaille, & feignant d'admirer la blancheur & la finesse de sa veste, je lui mis finement l'étui dans la main. En le recevant elle serra fortement la mienne. Une autre de la compagnie, qui n'étoit pas moins propre, ni moins agréable, nous étant venu joindre, me fit comprendre en me montrant les attaches de sa juppe, que je lui ferois plaisir de lui donner des épingles. Je lui en donnai un rouleau de papier garni, avec un étui d'éguilles, & un dez d'argent. Elle reçut ces colifichets d'un air fort joyeux. J'en donnai autant aux deux autres. La mieux faite, & celle qui paroissoit la plus aimable, ayant pris garde que j'admirois le collier qu'elle portoit au cou, le détacha adroitement & me l'offrit d'une manière tout-à-fait polie. Je me défendis quelques-tems de l'accepter; mais le Chef lui ayant fait signe de me le donner, je ne pus me dispenser de le recevoir, à dessein de le présenter à notre Chef. Pour lui marquer ma reconnoissance, je lui donnai dix brasses de rasade bleue, dont elle me parut aussi contente que je le fus de son présent. Cependant, comme le jour déclinoit, je voulus prendre congé du Chef de cette Nation; mais il me pria fortement d'attendre au lendemain, & me remit entre les mains de quelques-uns de ses Officiers, avec ordre de me faire bonne chere. Je n'eus pas beaucoup de peine à me rendre à ses offres, & l'envie que j'avois d'apprendre leurs mœurs & leurs maximes me fit demeurer avec plaisir. On me conduisit d'abord dans un appartement meublé à peu près comme celui du Prince. On m'y donna une collation mêlée de gibier & de fruit. Je bus même quelques liqueurs.

Pendant ce tems-là je m'entretenois avec un Vieillard qui me satisfit sur tout ce que je lui demandois. Pour ce qui concernoit leur politique, il me dit qu'ils ne se gouvernoient que par la seule volonté de leur Chef, & qu'ils le révéroient comme leur Souverain; qu'ils reconnoissoient ses enfans comme ses légitimes Successeurs; que lorsqu'il mouroit, on lui sacrifioit sa première femme, son Maître-d'Hôtel, & vingt hommes de sa Nation, pour l'accompagner dans l'autre monde; qu'on prend soin pendant sa vie, non-seulement de nettoyer les chemins par lesquels il passe, mais de le joncher d'herbes & de fleurs odoriferantes.»

Ce que l'Auteur ajoûte de la Religion & des usages des Tancas ne marque pas moins une Nation riche & policée. En parlant du Temple, qu'on lui fit voir: «Le dedans, dit-il, m'en parut très-beau. Je n'en pus voir que la voûte, au haut de laquelle étoient suspendus les corps de deux aigles déployées & tournées vers le Soleil. Je demandai à y entrer; mais on me dit que c'étoit-là le Tabernacle de leur Dieu, & qu'il n'étoit permis d'y entrer qu'à leur Grand-Prêtre. J'appris aussi que c'étoit-là le lieu destiné pour la garde de leurs trésors & de leurs richesses, c'est-à-dire, des perles fines, des pièces d'or & d'argent, des pierreries, &c. Après avoir vû toutes ces curiosités, je pris congé de ceux qui m'accompagnoient, &c. Quelque-tems après nous vîmes le Chef arriver dans une Pyrogue magnifique, au son du tambour & de la musique de ses femmes. Les unes étoient dans sa Barque, les autres voguoient à côté de la sienne..... Après ces protestations d'amitié de part & d'autre, on se fit des présens réciproques. Le Chef des François lui offrit deux brasses de rasade & quelques étuis pour ses femmes. Il donna à son tour six de ses plus belles robes, un collier de perles, une Pyrogue, toute remplie de munitions & de vivres.»

Mon dessein, dans ces extraits, que je crois dignes de foi par l'opinion que j'ai du caractere des Écrivains, est de faire remarquer plus particuliérement que je ne l'ai déja fait, qu'au fond il pourroit bien être du Continent de l'Amérique comme de celui de l'Europe, où plus on pénétre, plus on trouve d'opulence & de politesse; de sorte que, de l'aveu de tout le monde, la France, l'Angleterre, la Hollande & l'Allemagne, qui sont réellement au centre, l'emportent assez clairement sur toutes les autres Nations. Ainsi quand l'espérance de trouver la Mer du Sud par la communication des Rivières, comme on a déja trouvé le Golphe du Mexique par celles d'Ouabache & de Mississipi, ne suffiroit pas pour faire entreprendre sérieusement de pénétrer cette vaste étendue de Païs, d'autres vûes presqu'aussi importantes pour le Commerce, & la seule curiosité même devroient porter les François & les Anglois, que cette entreprise semble regarder par la situation de leurs Colonies, à pousser de ce côté-là leurs découvertes.

DESCRIPTION

DE LA

NOUVELLE ESPAGNE,

Depuis Panama jusques vers le 40e degré de latitude du Nord.