Distribués en neuf chœurs sur l’échelle immense de la céleste hiérarchie, les anges eux-mêmes, nous l’avons vu, ne furent point exempts de la première de ces deux lois qui constitue le mérite et l’obtient par le sacrifice. Le moment vint pour eux d’opérer à la face du ciel la révélation de leur âme. Vous connaissez la scène mémorable si bien décrite par saint Jean dans l’Apocalypse. Le Très-Haut, d’après l’enseignement commun des Docteurs, découvrant l’avenir aux esprits angéliques et déroulant sous leurs yeux le plan divin de l’Incarnation du Verbe, son union avec la nature humaine, leur commande d’adorer l’Homme-Dieu et de saluer en Jésus-Christ leur Seigneur et leur roi: Adorent eum omnes angeli ejus; mais les anges rebelles, au lieu de porter en haut leur regard pour le rabaisser ensuite humblement sur eux-mêmes, le fixèrent tout d’abord sur le pur miroir de leur beauté; au lieu de repousser avec indignation ce maudit calice de l’orgueil qui effleure leurs lèvres, ils aspirent la coupe fatale, boivent et s’enivrent. Ils se croient dieux, dit Ézéchiel, et ne voient plus le Dieu des dieux: Elevatum est cor tuum in decore tuo, et perdidisti sapientiam in decore tuo et dixisti: Deus ego sum. Lucifer, celui qui portait la lumière, le fils aimé du Roi des rois, se jette ouvertement dans la révolte et appelle à lui les cohortes rebelles: «Montons, leur dit-il, montons; que les astres du firmament servent de piédestal à notre trône; atteignons la cime des mystérieuses montagnes aux flancs de l’aquilon; ne nous arrêtons qu’au niveau même de la Divinité: Super astra Dei exaltabo solium meum; sedebo in lateribus aquilonis; similis ero Altissimo.
Et Dieu restait tranquillement assis dans sa gloire, laissant en quelque sorte à cette troupe soulevée le temps de prendre ses dispositions. C’est que, nous l’avons dit, il semble rester étranger à la lutte, abandonnant à ses vrais serviteurs le soin de défendre sa cause. Michel alors se lève; il rassemble les phalanges fidèles, les anges purs de tout complot et les groupe à ses côtés. Un duel terrible s’engage entre les deux armées. Satan, comme un souverain désespéré qui joue sa fortune et sa destinée, s’avance avec fureur. Le combat est atroce, la lutte épouvantable, prælium magnum. Mais tout à coup au milieu du ciel, et du sein de cette indicible tempête, une clameur s’élève, dit saint Jean: Et audivi vocem magnam in cœlo dicentem. C’est Michel proférant le fameux cri de guerre: Quis ut Deus! Qui donc est semblable à Dieu! C’est la tribu fidèle s’écriant dans un saint transport: Nunc facta est salus, et virtus et regnum Dei nostri et potestas Christi ejus. Victoire et triomphe à notre Dieu! Il règne, et son Christ est la puissance même! Et la troupe infernale tombe pêle-mêle sous la foudre de ce cri vainqueur; elle tombe, rapide comme l’éclair, au fond de l’abîme creusé par la vengeance divine avec une affreuse soudaineté: Vidi Satanam sicut fulgur de cœlo cadentem!
Maintenant, ô mon Dieu, vous êtes vengé; votre honneur brille d’un éclat nouveau, le respect est acquis à votre autorité; la gloire de votre divin Fils est à jamais proclamée; dans les hauteurs du ciel, le Christ a vaincu, le Christ règne, le Christ commande; saint Michel a triomphé de l’orgueil par l’humilité, de la révolte par l’obéissance, du mal par le bien. A sa suite les générations fidèles pousseront le cri qui défie toutes les attaques: Quis ut Deus! Qu’il fait beau voir, au seuil du temps, ce premier de tous les triomphateurs, rentrant au royaume céleste, avec ses légions valeureuses qui défilent en chantant leur victoire sous les yeux ravis de notre foi! Quel accueil il reçoit de Dieu! Quelle couronne le Roi immortel des siècles dépose sur le front de son héroïque champion! Posuisti in capite ejus coronam de lapide pretioso!
Le même combat se livre actuellement sur la terre. Il n’est pas moins grand, pas moins effrayant qu’au début; car c’est le même Dieu qui est attaqué, c’est le même Verbe incarné qu’on refuse d’adorer; c’est le même Dragon qui se rue contre lui, prenant pour la force réelle ce qui n’est qu’une aveugle turbulence, que la fiévreuse agitation de l’orgueil. Hélas! aujourd’hui comme autrefois ce Dragon trouve parmi les hommes des anges égarés pour le suivre. Et encore n’est-ce que le tiers des chrétiens, les étoiles de l’Église, que de nos jours Satan entraîne à sa suite? Cauda ejus trahebat tertiam partem stellarum cœli. Toutefois, ô soldats demeurés fidèles, n’ayez pas peur! Dieu vous a confié sa cause; il exige de vous la vaillance. Le prince puissant, Michel, est toujours debout à votre tête: Michael, princeps magnus, stat pro filiis populi tui. Marchons courageusement à sa suite, ne nous laissons pas aveugler par la fumée de l’orgueil, séduire par l’esprit de révolte. Combattons avec confiance; le jour viendra bientôt où nous mériterons la couronne.
La lutte commencée au ciel devait se continuer sur la terre. C’est là que, vaincus et foudroyés, les démons se réfugient pour y dévorer leur honte et reprendre contre les saints de Dieu leur odieuse et lugubre guerre: Et projectus est Draco ille magnus, serpens antiquus qui vocatur Diabolus et Satanas, qui seducit universum orbem; et projectus est in terram et angeli ejus cum illo missi sunt. Comme la tour immense qui, en s’écroulant, sème de ses ruines, et à toutes les distances, le sol qu’elle dominait naguère de son faîte superbe, de même ces débris altiers, tombés des cîmes du ciel, se sont arrêtés dans leur chute à tous les degrés de l’espace depuis les abîmes infernaux jusqu’en ces régions de l’air qu’ils infestent et en ces lieux de ténèbres qu’ils peuplent. C’est là que Satan et ses anges méditent leurs noirs complots contre l’Église de Jésus-Christ. Et postquam vidit Draco quod projectus est in terram, persecutus est mulierem. Dans leur effroyable infortune, ils ne goûtent plus d’autre volupté que celle de faire des méchants, de pervertir toute intelligence, de s’associer des complices pour le renversement de cette femme immortelle qui se nomme l’Épouse de Jésus-Christ. Oui, la lutte continue ardente, incessante, acharnée.
L’Église, vous le savez, est vieille comme l’humanité elle-même. Eh bien, ouvrez l’histoire et voyez. Qui séduit l’homme au paradis terrestre? le Dragon. Qui précipite le peuple de Dieu dans ces iniquités, cause lamentable du déluge? Qui réduit en servitude ce peuple fait pour être libre? Qui éteint sa lumière pour le plonger dans les ténèbres de l’esprit et du cœur? le Dragon. Qui suscite contre lui les nations étrangères? le Dragon, toujours le Dragon. Et dans la loi nouvelle, dès l’origine, qui charge l’Église de chaînes dans la personne de son chef? le Dragon, sous les traits d’Hérode. Qui allume les bûchers et anime le bras des persécuteurs? Qui provoque les hérésies, les schismes, toutes les négations, toutes les haines, toutes les ruses et toutes les violences? le Dragon. Saint Jean n’avait que trop raison quand il s’écriait dans l’Apocalypse: Væ terræ et mari, quia descendit diabolus, ad vos habens iram magnam. Malheur à la terre! Malheur à la mer! Car voici que le démon y descend dans la colère et dans la rage! Il est vrai que cette femme, l’Église, a des ailes qui l’emportent au désert
Fig. 5.—Saint Michel apparaît à Gédéon et lui donne un gage de sa mission. Dessiné par Schnorr pour l’illustration de la Bible. Dix-neuvième siècle.
où se trouve Dieu pour la soutenir et la consoler; mais le Dragon la poursuit toujours et cherche à l’engloutir sous les eaux d’un torrent furieux, c’est-à-dire sous le poids de ces tribulations inouïes dont nous sommes aujourd’hui les témoins et les victimes: Et misit serpens ex ore suo post mulierem, aquam tanquam flumen, ut eam faceret trahi a flumine. Le petit nombre des fidèles ne saurait désarmer sa vengeance. Si rares qu’apparaissent aujourd’hui ces chrétiens sincères qui gardent les commandements de Dieu, qui rendent courageusement témoignage à Jésus-Christ, c’est contre cette phalange dévouée qu’éclate son courroux, c’est celle qui possède le privilège de soulever ses plus rudes attaques: Et iratus est Draco in mulierem et abiit facere prælium cum reliquis de semine ejus qui custodiunt mandata Dei et habent testimonium Jesu Christi.
Saint Archange, paraissez! Il en est temps. Étendez sur nous votre égide et de nouveau prenez le glaive en main. Frappez la mer; que la terre tremble sous vos pas; et que Satan comprenne enfin que, par vous, Dieu défend son Église, que jamais il ne prévaudra contre elle: Quis ut Deus! Regardez, en effet, et voyez comment, à toutes les époques où son secours est nécessaire, in tempore illo, saint Michel se lève pour soutenir l’Église attaquée: Michael stat pro filiis populi.