A l’origine du monde, qui sert de guide au malheureux exilé de l’Éden? saint Michel. Quel est l’ange qui apparaît à Moïse pour donner le signal de la délivrance? saint Michel, le gardien de la Synagogue, et, plus tard, le patron de l’Église. Qui forme, pendant le jour, cette nuée obscure, et pendant la nuit, cette colonne lumineuse qui dirige les Hébreux vers la Terre promise? saint Michel. Qui leur rend, sur le Sinaï, cette lumière de la Loi que les passions humaines ont, sinon éteinte, du moins obscurcie? encore et toujours saint Michel. Qui combat avec Gédéon et lui obtient la victoire? le puissant Archange, qui lui dit: «Le Seigneur est avec vous, ô le plus vaillant des hommes; allez dans cette force dont vous êtes rempli; vous délivrerez Israël de la tyrannie des Madianites. C’est moi qui vous envoie; je combattrai pour vous ([fig. 5]).» Et quand les Juifs, durant de longues années, ont pleuré sur le bord des fleuves de Babylone, qui sollicite pour eux et obtient la fin de leurs épreuves? Le prophète Zacharie s’est chargé de nous répondre. «Alors, l’ange du Seigneur parla et dit: Seigneur des armées, jusqu’à quand différerez-vous de faire miséricorde à Jérusalem et aux villes de Juda contre lesquelles s’est élevée votre colère? Voilà déjà la soixante-dixième année de leur désolation et de leur ruine.» Et quand, enfin, les Machabées entreprennent leur lutte à jamais mémorable pour l’indépendance de la patrie, qu’arrive-t-il? Cent mille hommes sont aux portes de Jérusalem; l’héroïque Judas court aux armes; tandis qu’il marche à l’ennemi, on aperçoit dans les airs un cavalier divin, resplendissant de lumière, brandissant une épée. Ce cavalier, dit toujours le même interprète, c’est saint Michel: Hic fuit Michael. A son aspect, les Israélites s’élancent comme des lions, et taillent leurs ennemis en pièces; la victoire est à eux.
Mais le temps des figures est passé; le Fils de Dieu vient de substituer l’Église à la Synagogue. Sans doute Jésus-Christ sera toujours le chef qui dirige cette Église; le Saint-Esprit sera l’âme qui la vivifie; mais saint Michel sera son bras, l’ouvrier des divins triomphes: Operarius victoriæ Dei. Regardez en effet. L’Église est enchaînée dans la personne de Pierre, et des geôliers veillent à la porte de sa prison. Tout à coup la lumière brille dans le sombre cachot; voici l’ange du Seigneur: «Vite, lève-toi, dit-il à Pierre», et les chaînes tombent des mains du captif, et Pierre est délivré. Quel est cet ange? Corneille La Pierre répond: cet ange fut probablement saint Michel, Nonnulli probabiliter opinantur hunc angelum fuisse sanctum Michaelem. Et la raison qu’il en donne est pleine de consolation et d’espérance: c’est que, dit-il, Michel est le protecteur de l’Église; de même qu’il est le gardien de ses intérêts, de même il est le gardien de son chef, c’est-à-dire de Pierre: Ille enim Michael est præses Ecclesiæ; unde sicut ejus curam gerit, ita et capitis ejus, puta sancti Petri. O puissant protecteur, laissez-nous pousser vers vous le cri de notre angoisse! Pierre existe aujourd’hui comme il y a dix-huit siècles; et comme alors il est chargé de chaînes, chaînes morales, sans doute, mais chaînes plus douloureuses que les chaînes de fer. O saint Michel, descendez de nouveau; de nouveau faites resplendir la lumière au milieu des ténèbres; de nouveau faites tomber des mains de Pierre, de ces mains qui doivent gouverner l’Église, les liens qui les entravent; et que Pierre, qui n’attend de secours que du côté du ciel, puisse aujourd’hui comme autrefois, rendu à la liberté, redire à son tour: Nunc scio verè quia misit Dominus angelum suum et eripuit me. Je le vois clairement; à cette heure où toutes les puissances d’ici-bas m’abandonnent, le Seigneur a envoyé son ange et il m’a restitué cette liberté nécessaire pour conduire les âmes dans les voies de Dieu.
Vienne ensuite l’ère des persécutions; et saint Michel, par lui-même ou par ses anges, excite et soutient l’héroïsme des martyrs. Plus tard, suivant les traditions, il apparaît à Constantin lui disant: «C’est moi qui, lorsque tu combattais contre l’impiété des tyrans, rendais tes armes victorieuses.» Ne serait-ce pas le cas d’appliquer à l’apparition du Labarum cette parole de la sainte liturgie: Sed explicat victor crucem Michael, salutis signifer?
C’est encore avec le secours du vaillant Archange, que saint Léon arrête aux portes de Rome ces hordes de Barbares qui semaient la terreur à travers l’Afrique et l’Europe. C’est lui toujours, c’est Michel que saint Grégoire le Grand aperçoit, au-dessus du môle d’Adrien, remettant le glaive dans le fourreau, après avoir enchaîné les fléaux qui désolaient alors la ville éternelle. Que Boniface, poussé par l’esprit de Dieu, s’élance vers les plaines de la Germanie pour y conquérir à Jésus-Christ des peuplades rebelles et farouches, c’est au nom et par la protection de saint Michel qu’il renversera tous les obstacles et qu’il établira le règne de Jésus-Christ. Que les Sarrazins menacent les États de l’Église, Léon IV proclamera qu’il a remporté sur eux une victoire éclatante par le bras de saint Michel; et, pour affirmer sa reconnaissance, pour la transmettre aux générations futures, il fera construire, dans la capitale du monde, un temple en l’honneur du chef des armées célestes. Que la tempête vienne à ces diverses époques assaillir les successeurs de Pierre, et ceux-ci se réfugieront sous la protection du glorieux Archange dans la citadelle que défend son épée et qui porte son nom.
Oui, saint Michel est l’immortel protecteur de l’Église; les faits le proclament et la croyance des siècles est là pour l’attester. Plus de douze cents ans se sont écoulés depuis le jour où saint Grégoire le Grand s’écriait avec les accents de la reconnaissance et de l’admiration: Quotiès miræ virtutis aliquid agitur, Michael mitti perhibetur. Chaque fois que dans l’Église un acte de vaillance s’accomplit, c’est, dit la tradition, à saint Michel qu’on l’attribue. Ce qu’écrivait autrefois le pontife illustre entre tous les autres, Bossuet le répétera plus tard: «Il ne faut point hésiter, dit-il, à reconnaître saint Michel comme le défenseur de l’Église... Si le Dragon et ses anges combattent contre elle, il n’y a point à s’étonner que saint Michel et ses anges la défendent.» Pie IX le répétait à son tour en 1868 par l’organe du cardinal-vicaire: «Si, d’un côté, les impies de notre temps ont osé mettre en honneur le prince des ténèbres, dont ils se sont faits les fils et les imitateurs, les fidèles se sont, de leur côté, attachés à relever la vénération et la confiance que l’Église catholique a toujours placées en l’Archange saint Michel, le premier vainqueur de l’esprit maudit.»
Hélas! où en est aujourd’hui cette Église catholique? L’heure actuelle n’est-elle pas une heure de crise et de formidable tempête? L’Église de Jésus-Christ n’est-elle pas attaquée de toutes parts? Ses ennemis ne sentent plus même le besoin de dissimuler leurs coups; la guerre se fait au grand jour et avec une fureur telle que nous pouvons nous demander si l’heure n’est pas venue où doit se réaliser cette parole de la sainte liturgie: Veniet tempus quale non fuit, ex quo gentes esse cœperunt usque ad illud. N’est-ce pas le moment de ce choc si épouvantable que jamais, de mémoire d’homme, on n’en a vu de pareil? Rassurez-vous, néanmoins; car saint Michel doit se lever et nous défendre à cette heure terrible où seront sauvés tous les élus dont les noms auront été inscrits au livre de vie: In tempore illo salvabitur populus tuus omnis qui inventus fuerit scriptus in libro vitæ. Nous vous attendons avec un invincible espoir, ô glorieux protecteur; hâtez, s’il vous plaît, votre secours; voyez cette multitude confiante et dévouée, les regards tendus vers le ciel d’où vous viendrez vers ce sommet sacré où tant de fois vous avez manifesté votre force; elle salue à l’envi votre nom; elle chante avec transport votre gloire.
Vous l’avez vu, l’Église, dans toutes ses épreuves, peut avec vérité répéter la parole de Daniel: Nemo adjutor meus, in omnibus his, nisi Michael. Mais ce n’est pas elle seulement qui peut tenir ce langage et revendiquer la protection de saint Michel; à l’exemple de sa mère, la France, la fille aînée de l’Église, peut regarder l’Archange comme son défenseur et son patron.
Ici, vous m’arrêtez par une objection qui se présente naturellement à l’esprit: saint Michel n’est-il pas le défenseur de tous les États chrétiens aussi bien que de la France? Je veux prévenir vos jugements et vous introduire dans les desseins de Dieu. Pour arriver à ses fins, Dieu se sert ici-bas tantôt des individus et tantôt des peuples. Quand un peuple se met ouvertement à sa disposition, pour le servir à la face du monde, Dieu envoie à ce peuple des protecteurs célestes; et s’il existe d’une part un dévouement généreux et complet, de l’autre il existe un paiement en succès et en gloire que la divine justice se charge d’effectuer à bref délai. Tel est le sort de la France dans la destinée si variée des peuples chrétiens. Suivez, en effet, ma pensée, et bientôt vous posséderez le secret des prédilections de saint Michel pour notre chère patrie.
Dieu a toujours à lui sur la terre soit un peuple, soit un homme dont il fait son œil, son bras et parfois son tonnerre. Quand c’est un homme seulement, cet homme vaut à lui seul une légion; quand c’est un peuple, ce peuple surpasse tout son temps et porte à son front l’auréole de l’héroïsme et de la gloire. Pour nous bien convaincre de ces vérités, parcourons rapidement les annales du monde et ne marchons que sur les cimes de l’histoire. Nous voyons d’abord apparaître d’illustres personnages, Seth, Noé, Abraham et la suite des saints Patriarches; la nation choisie se forme sur un sol étranger et ennemi; mais on sent que Dieu est là. Il y est dans une suite d’hommes célèbres et de fameux capitaines, Moïse, Josué, les Juges; puis viennent ces rois immortels que Dieu enrichit de tous les dons et qu’il arme de toutes les puissances. Ce n’était alors qu’une figure de l’avenir. Le peuple juif, en effet, n’est qu’une prophétie en permanence; il disparaît comme peuple, et avec Jésus-Christ commence un nouveau monde.
Pendant trois cents ans, l’Église combat; elle se fonde dans le sang et le martyre, sans voir venir personne à son secours du côté de la terre. Arrive enfin Constantin, l’homme de la Providence. Mais ses successeurs ne comprennent pas leur mission; au lieu de protéger l’Église, ils l’entravent, la jalousent et la tourmentent. Dieu ne veut pas de ces empereurs comme instruments. C’est alors qu’il choisit les Francs pour défendre l’Église et former sa garde vigilante et dévouée. Les Francs répondent à l’appel divin; leur souverain victorieux en tête, ils vont au baptême en foule. Bientôt cette nation, la première accourue à la voix d’en haut, passe tout entière sous les drapeaux du Christ et reçoit de Rome le titre de fille aînée de l’Église. Le nouveau peuple de Dieu est trouvé. Voilà celui qui doit être à la fois et le bouclier et l’épée de L’Épouse du Sauveur. Mais le souverain Maître n’est pas ingrat; s’il aime qu’on se déclare hautement pour lui, vite il répond aux avances de ceux qui défendent sa cause. La France s’est faite à Reims son homme-lige; il lui envoie son Archange, l’ange des batailles et des triomphes. Cet envoi providentiel est, si j’ose ainsi parler, comme le sceau de l’alliance entre Dieu et le peuple élu. Saint Michel choisit lui-même sa citadelle et son asile sur ce célèbre rocher assis aux flancs de l’aquilon. C’était la réponse du Très-Haut à notre patrie, quand elle se fut déclarée sa vassale. A dater de ce jour, cette race intrépide et guerrière des Francs marche à la tête des peuples; toujours sûre de son angélique allié, elle porte partout la lumière avec les libertés sacrées de la foi chrétienne; partout où elle passe, les chaînes tombent, la tyrannie disparaît, la barbarie recule épouvantée. A peine saint Michel a-t-il pris possession de son sol, que la France se fait reconnaître, à son allure et à ses coups, comme la maîtresse du monde.