Mais c’est alors aussi que tous les chemins se couvrent des foules qui viennent visiter, en son sanctuaire aérien, le protecteur de notre bien-aimé pays. C’est là qu’empereurs, rois, princes, guerriers innombrables viendront demander à saint Michel, avec le secret de la victoire, le génie qui doit présider aux batailles. Childebert et Charlemagne ouvrent la route du célèbre sanctuaire; ce dernier, plein de gratitude pour la protection de l’Archange, reconnaît saint Michel comme le protecteur de la France. Cent ans après, les farouches Normands, nos pères, s’abattent comme l’ouragan sur tous nos rivages. Tremblantes à l’approche de ces intraitables enfants du Nord, les paisibles populations d’alentour se réfugient à l’ombre des remparts de saint Michel. Rollon, que la religion adoucit, vient s’agenouiller sur ces dalles, embellit la basilique et met au service du prince éthéré sa formidable épée. Guillaume le Conquérant revendique le trône d’Angleterre; et il emporte, dans les plis de son drapeau, avec l’image de l’Archange, le sûr présage de cette victoire d’Hastings, qui devait placer au front du duc de Normandie le diadème d’Alfred et de saint Edouard.
Nous voici à la guerre de cent ans. Ce fut un siècle de désolation pour nos provinces, qui furent les premières victimes de l’invasion. La France, pareille à un vaisseau submergé qu’on ne voit plus que par le haut des mâts, semblait perdue pour toujours. Tout était anglais, sauf ce mont, où s’était réfugiée, avec notre dernier espoir, la fortune de la patrie. Un homme est là, Jean d’Harcourt, qui commande moins à des soldats qu’à des lions; avec une foi qui n’a d’égale que sa valeur, il confie sa cause sacrée à saint Michel en des paroles que je ne saurais trop vous redire: Nemo adjutor meus nisi Michael. Après lui, Jean d’Orléans et Louis d’Estouteville sont investis du commandement de la place. Chaque jour apporte la nouvelle d’une capitulation ou d’une défaite; rien ne trouble, rien n’intimide nos intrépides chevaliers; leur foi grandit avec les périls et la détresse; ils ne sont qu’une poignée, mais c’est une poignée de braves et saint Michel est avec eux.
Souffrez qu’à ce souvenir je m’arrête un instant pour m’incliner, à travers les siècles, devant ces héros immortels, et pour saluer en même temps les héritiers de leur nom et de leur impérissable renommée, glorieux patrimoine transmis à leur postérité! Grâce à l’invincible résistance des cent dix-neuf, les assaillants désertent enfin les remparts et fuient, la honte au front, comme les flots de l’Océan qui, après avoir battu vainement cet indestructible rocher, se retirent, en leur reflux, dans leurs mystérieuses et lointaines profondeurs.
O grand Archange, la victoire était à vous; elle était à la France; et pas un instant le vieux drapeau gaulois n’avait cessé de flotter au-dessus de ces pics de granit, disant au reste de nos provinces: «Non, la France n’est pas morte; elle vit toujours ici, toujours militante et toujours victorieuse!»
Faut-il raconter encore l’éclatante protection accordée par saint Michel à Jeanne d’Arc, la gloire de notre France et sa libératrice? C’est l’Archange qui investit l’héroïne de son incomparable mandat et la mène, constamment triomphante, à l’ombre de son épée à travers les dangers et la mort. Plus tard, Louis XI veut immortaliser, par la création d’un ordre célèbre, la valeur des combattants qui sauvèrent ici même le vieil honneur de notre nation; et tout se fait au nom de celui qu’on proclame «la terreur de l’immense Océan.» Viennent les guerres de religion, et le Mont-Saint-Michel demeurera toujours l’imprenable boulevard de la foi et de la patrie; Montgommery verra sa fougue se briser ici comme sur un écueil et ira se faire tuer ailleurs. Saint Michel, comme à toutes les heures critiques, suscitera des héros sans cesse renaissants; et à la fin, la Montagne, toujours au-dessus des orages, comme l’emblème de la foi qui ne périt pas, toujours plus haute que l’infortune, reste cette fois encore catholique et française.
Et maintenant, avons-nous raison de dire que saint Michel est le bouclier de la France? Vous l’avez vu, jamais il n’a manqué à l’appel des Français. Toujours sur notre montagne normande, saint Michel a eu le dernier mot et lancé le dernier trait; et si ces tours crénelées, si ces antiques remparts savaient parler comme ils ont su résister, quelles scènes étonnantes ils feraient passer sous nos yeux!
Mais de nos jours, demandez-vous, qu’est devenue la protection de saint Michel? De nos jours, il me semble que Dieu dit à la France, comme autrefois à Daniel: Noli timere, vir desideriorum. Ne te laisse pas abattre; courage, ô nation de la promesse, ô nation qui, jusque dans tes malheurs, fixes toujours les regards de l’Église, les regards de tous les peuples; vois comme tous fondent sur toi leur espoir et paraissent attendre le salut de ta main: Pax tibi et esto robustus. La paix soit avec toi, cette paix dont tu as tant besoin! Laisse là ces éternelles divisions qui te mènent à la ruine; que tes enfants s’embrassent enfin dans la paix, l’union et la fraternité. Sois robuste; aiguise de nouveau ton courage; et malgré tes désastres, et du fond des abîmes, tu peux te relever, regagner les sommets, reconquérir la gloire des anciens jours. Mais pour cela, prête l’oreille à la voix d’en haut; reviens aux croyances de tes pères: Annuntiabo tibi quod expressum est in scriptura veritatis. Redis comme eux dans la confiance: Nemo est adjutor meus, in omnibus his, nisi Michael. O France, tressaille d’allégresse! Ouvre ton cœur à l’espérance, puisque toi aussi tu peux dire: Ecce Michael, unus de principibus primis, venit in adjutorium meum. Oui, lève les yeux; il sera ton appui. Pour vous, ô notre protecteur, daignez la regarder encore, la regarder toujours, cette nation que Dieu vous a confiée. Sa générosité toujours inépuisable vous a offert une magnifique couronne. Rendez-lui vous-même la couronne qui lui est plus que jamais nécessaire, la couronne de son antique foi, qui sera pour elle en même temps, la couronne de la paix et de l’ordre social, la couronne de la force et bientôt la couronne de la gloire!
Vous connaissez la triple mission dont le Très-Haut a investi l’Archange fidèle. Vous avez vu les services que saint Michel a rendus à la cause de Dieu, de l’Église et de la France. En retour, que ferons-nous pour lui et quel culte lui rendrons-nous? Ce culte, trois mots le résument: la fidélité, la confiance et l’amour.
La fidélité! Voilà le secret de la gloire de saint Michel, la vraie cause de sa puissance et de ses mérites. Quoi de plus juste, d’ailleurs, quoi de plus honorable, quand il s’agit d’un maître tel que Dieu? Et cependant, quoi de plus rare, à notre époque en particulier? Séduite par ce qu’elle appelle la libre-pensée, qui n’est en réalité que l’infatuation et la débauche de l’esprit, la génération incroyante nie tout aujourd’hui: elle nie Dieu, elle nie ses perfections; elle nie Jésus-Christ, sa divinité, sa doctrine. Génération croyante, l’heure est venue où nous devons secouer le sommeil de l’indifférence. A l’exemple de saint Michel, levons-nous, proférant comme lui le cri de la fidélité: Quis ut Deus! Qui donc est semblable à Dieu! La science répudie la révélation. Anges de saint Michel, debout! Écriez-vous à votre tour: Qui donc connaît la vérité comme Dieu? Qui possède la science et en est le maître comme lui? Quis ut Deus!—L’incrédulité contemporaine répudie l’ordre surnaturel et refuse de croire aux miracles. Anges de saint Michel, écrions-nous à l’envi: Quoi donc! le bras du Seigneur serait-il raccourci? Est-ce que le Seigneur n’est pas, aujourd’hui comme toujours, le Dieu qui a créé les mondes, le Dieu qui commande à la vie et à la mort, le Dieu qui seul opère les merveilles par excellence? Qui facit mirabilia magna solus.—Quis ut Deus! L’orgueil foule aux pieds l’autorité divine et ne veut plus relever que de lui seul. Anges de saint Michel, écrions-nous en chœur: Qui donc est souverain comme Dieu? Qui donc distribue, comme lui, l’existence? Qui donc est l’auteur de tout don parfait? Quis ut Deus!—Le matérialisme, le positivisme, le scepticisme, l’athéisme, véritables échos de l’enfer, répètent chaque jour, avec une effrayante énergie, leur cri de négation: il n’y a pas de Dieu. Anges de saint Michel, aurons-nous donc moins d’énergie pour le bien qu’ils n’en ont pour le mal? Échos du ciel et du glorieux Archange, écrions-nous avec toute la vigueur de notre foi, toute l’étendue, toute la puissance de notre voix: Je crois en Dieu: Quis ut Deus!—La fausse science, dans tous les ordres, nie Jésus-Christ et rejette sa doctrine. Anges de saint Michel, protestons, en affirmant que Jésus-Christ, c’est le Verbe incarné, le Fils même de Dieu; que Jésus-Christ, c’est la vérité; Jésus-Christ, c’est la voie; Jésus-Christ, c’est la vie. Malheur donc à celui qui ne l’écoute pas; il s’ensevelit dans les ténèbres de la nuit la plus obscure, ou bien, comme on l’a dit, il s’enfouit dans les sables de la raison pure et de l’altière critique. Malheur à quiconque ne marche pas à sa suite! Il se traîne dans la faiblesse et s’abîme le plus souvent dans la corruption et dans la honte. Malheur à celui qui ne vit pas de sa vie divine! Il se condamne à une mort irrémédiable, à la mort éternelle. Hors de Jésus-Christ, c’est la barbarie, c’est le despotisme ou la licence, c’est le chaos et la ruine. Qui donc lui est semblable! Quis ut Deus!
Vous le voyez, après tant de siècles, c’est la même scène qui se reproduit, la même lutte qui continue toujours. En face du Dragon, levons-nous, comme saint Michel, fièrement et sans peur; manifestons notre foi; sachons la professer hautement. Que le cri de guerre de l’Archange soit notre devise; et notre voix finira par couvrir celle de l’incrédulité, par l’étouffer et l’anéantir. Et cette voix retentissant non plus dans le ciel, mais sur la terre, chantera, comme celle des anges victorieux: Nunc facta est salus et virtus, et regnum Dei nostri et potestas Christi ejus: Maintenant, victoire à notre Dieu; à lui le triomphe et le commandement; à son Christ, la puissance! et saint Michel nous reconnaîtra pour les siens! Nous serons son orgueil et sa gloire.