Allons plus loin; à cette fidélité qui continue dans le monde la mission du prince des armées célestes, joignons la confiance qui nous obtiendra le secours dont nous avons besoin pour accomplir avec fruit cette mission.
Par sa criminelle rupture avec l’ordre surnaturel, le monde a perdu en quelque sorte la mémoire du ciel et la pensée de Dieu. Son regard affaibli et presque aveuglé n’a plus la longue portée des enfants de la foi sur les horizons éternels. Il ne voit plus que la terre; il est concentré tout entier sur la matière et sur les choses du temps. De là cette inquiétude morne et ce sombre désespoir qui envahissent comme inévitablement les cœurs, quand ils ne connaissent plus le Sursum corda, source inépuisable d’espérance et de consolation. Sans doute, l’horizon est noir; et les alarmes, les angoisses même ne sont que trop légitimes aujourd’hui. Mais faut-il donc perdre confiance et nous abandonner à un incurable découragement? Non, non; car Dieu est avec ceux qui croient en lui; Jésus-Christ le Sauveur est avec eux; la Vierge mère est avec eux. Saint Michel est avec eux, saint Michel, l’ouvrier des victoires de Dieu: Operarius victoriæ Dei. Levons donc les yeux vers la sainte Montagne; c’est de là que nous viendra le secours: Levavi oculos meos in montes unde veniet auxilium mihi. Tendons les mains et surtout les cœurs, par la prière, vers notre immortel protecteur. Puissant par les armes, l’Archange l’est plus encore par les supplications que chaque jour il fait monter vers le ciel. Écoutez du reste l’apôtre saint Jean dépeignant, à l’origine même de l’Église, la grande scène que notre imagination ravie aime toujours à se représenter: «Je vis, dit-il, un ange qui se tenait debout devant l’autel, portant un encensoir d’or; et on lui donna une grande quantité de parfums, afin qu’il présentât les prières de tous les saints sur l’autel d’or qui est devant le trône; et la fumée des parfums, composée des prières des saints, s’éleva devant Dieu.» Cet ange qui se tient debout devant l’autel, vous l’avez reconnu, c’est saint Michel. Tous ces parfums qu’on lui présente, vous pouvez en respirer la douce et agréable odeur, ce sont vos prières. Quelle prière que la vôtre, dévots serviteurs du glorieux Archange! Comment la parole humaine pourra-t-elle en exprimer la prodigieuse puissance! Des milliers de voix ne faisant qu’une seule voix! Des milliers de cœurs ne formant qu’un seul cœur, pour animer cette voix et la porter jusqu’au trône de Dieu! L’Église entière, le pape, le sacré collège, l’épiscopat, le sacerdoce, la multitude des pieux fidèles se pressent de plus en plus autour de saint Michel, tirant de leur poitrine embrasée le vieux cri de nos Pères: Saint Michel, à notre secours! Et c’est de tous ces rangs à la fois que part cette prière immense, universelle, et que montent les élans d’une confiance plus ardente que jamais.
N’est-il pas vrai qu’on peut redire la parole de saint Jean: Data sunt ei incensa multa? Comprenez-vous maintenant combien formidable doit être l’énergie de cette prière? Comme elle doit être portée
Fig. 6.—Saint Michel, l’ange du jugement. Fragment du Jugement dernier, peint à fresque par Orcagna dans le cloître du Campo Santo de Pise. Quatorzième siècle.—Dans cette composition, saint Michel est l’ange placé immédiatement au-dessous du Christ et de la Vierge.
sur des ailes de feu, les ailes de notre amour, franchir la distance, pénétrer les nues et remplir le ciel de son merveilleux concert! Oui, par elle-même, cette prière est puissante; mais comme cette puissance devient irrésistible quand on réfléchit à la dignité de celui qui la porte à Dieu! A l’heure solennelle du sacrifice, à ce moment où le corps de Jésus-Christ vient de descendre sur l’autel, l’Église adresse au Tout-Puissant par l’organe du prêtre cette touchante invocation: «Nous vous en supplions, ô Dieu clément, commandez à votre saint ange de présenter la victime adorable en présence de Votre Majesté, afin que, après avoir participé aux divins mystères, nous soyons remplis de grâce, inondés des célestes bénédictions.» Quel est cet ange dont parle ici l’Église? Bossuet n’hésite pas à répondre: cet ange, c’est saint Michel. Ainsi donc, tel est l’ascendant de saint Michel sur le cœur de Dieu, telle est l’influence qu’il exerce, le crédit ineffable dont il jouit, que, pour obtenir plus sûrement l’effusion des dons célestes, c’est par lui, c’est par son ministère, que l’Église veut faire offrir au souverain Maître ce qu’il a de plus cher, le corps et le sang de son divin Fils. S’il en est ainsi, dilatons, dilatons nos cœurs pour les ouvrir à une confiance absolue et sans limites. Le corps de Jésus-Christ, en effet, et son sang adorable, sont présents à chaque heure du jour sur des milliers d’autels, dans le monde entier. Conjurons donc le Très-Haut avec l’Église notre mère d’ordonner à saint Michel qu’il présente l’auguste victime, sur cet autel d’or qui est devant le trône, qu’il l’offre pour la gloire de Dieu, pour la gloire de Jésus-Christ, pour la prospérité de son épouse ici-bas, pour le bien de la France et pour le salut des âmes. Unissons tous nos cœurs et nos voix. Priez, justes; et vous aussi, pauvres pécheurs, priez. Si vos fautes vous effraient, confessez-les au bienheureux Michel archange, beato Michaeli archangelo, afin qu’il intercède pour vous auprès du Seigneur, notre Dieu. C’est alors que, selon l’expression de saint Jean, la fumée des parfums, composée de nos prières, montera jusqu’au ciel; mais c’est alors aussi que les miracles du passé se renouvelleront sur notre sainte montagne, que les aveugles verront, que les boiteux marcheront, que les morts seront ressuscités, que l’Église triomphera, que la France renaîtra de ses ruines, que les âmes, fécondées par la grâce, produiront ici-bas des fruits de vie, et qu’à l’heure de la mort, saint Michel les présentera pour les introduire dans la céleste lumière promise aux élus. Confiance donc, confiance inébranlable à saint Michel! C’est l’honneur qu’il réclame de vous.
A la couronne de la fidélité, à celle de la confiance, il faut en ajouter une troisième, celle de l’amour qui alimente et vivifie tout le reste. Mais avons-nous besoin de stimuler les cœurs de ces nombreux pèlerins qui visitent chaque jour le sanctuaire de l’Archange? Qui, en effet, leur inspire la pensée, leur communique l’énergie nécessaire pour accomplir ce pénible voyage? Qui les soutient dans les fatigues de la route? L’amour. C’est l’amour qui leur donne des ailes pour gravir cette montagne; c’est l’amour qui brille sur leur front: Amans currit, volat, lætatur. Leur amour, comme l’amour véritable, n’a pas senti le fardeau; il a compté la peine pour rien; il n’a pas connu l’impossible. Amor non sentit onus, labores non reputat, de impossibilitate non causatur. Sur cet étroit rocher, l’espace peut manquer; mais le cœur s’épanouit, arctatus, non coarctatur. On peut être fatigué, jamais lassé, fatigatus, non lassatur. Ce n’est pas assez de prouver son amour par des fatigues supportées chrétiennement; il faut le prouver par les élans du cœur, en affirmant à saint Michel que l’on veut aimer ce qu’il a aimé le premier. Saint Michel, c’est l’amour, tandis que Satan, son adversaire, c’est la haine. N’est-ce pas de lui que sainte Thérèse a dit: «Le malheureux, il n’aime pas!!!»
Saint Michel a aimé Dieu d’abord. Ravi par les perfections infinies, il ne voit rien au-dessus d’elles. A son exemple, nous dirons tous: «Mon Dieu, je vous aime; et mon cœur ne peut contenir son amour; mon cœur voudrait vous voir aimé, vous faire aimer. Puisse mon amour effacer l’indifférence de ceux qui vous oublient, l’ingratitude de ceux qui méconnaissent vos bienfaits!» Satan est l’ennemi de Jésus-Christ; Michel est l’héroïque ami du Sauveur. A son exemple, vous direz à Jésus-Christ: «O Rédempteur, ô ami divin, je vous aime; et par la sincérité, par l’ardeur de mon dévouement, je voudrais guérir toutes les blessures faites à votre cœur!» Satan est l’adversaire de l’Église et de son chef. Michel est leur immortel protecteur. A son exemple, nous dirons d’une seule voix: «O Église, ma mère, je vous aime; vos douleurs sont mes douleurs, vos épreuves, mes épreuves. Mon cœur est transpercé du glaive qui déchire le vôtre! O pontife dont la passion ressemble à celle du Maître, par mes prières et par mon amour, je veux porter sur moi votre fardeau, boire ma part de votre calice afin d’en adoucir l’amertume et de consoler votre cœur par mon attachement à la vie et à la mort!»
Saint Michel est le patron de la France. Nous voulons être de ceux qui, comme lui, ne séparent jamais l’amour de l’Église de l’amour de la patrie; car si nous sommes catholiques, nous sommes aussi Français, et c’est pourquoi nous affirmons notre amour en demandant à Dieu pour cette France si chère à nos âmes la paix au dedans et au dehors, la fidélité au Dieu qui la rendit jadis si grande et si prospère, le respect de l’autorité, l’union entre ses fils, l’amour du sacrifice, toutes les vertus en un mot qui font les grandes choses et les grandes nations.
Saint Michel enfin aime les âmes; son bonheur est de les arracher à la domination de leur mortel ennemi, de les conduire dans le bien, de les introduire à l’heure suprême dans la joie du paradis ([fig. 6]). A son exemple, nous voulons aimer les âmes et leur témoigner notre amour par la ferveur de nos prières pour elles. Nous demanderons à Dieu, avec saint Michel, de garder ces âmes dans la sainteté. Nous demanderons à saint Michel de les défendre, au milieu des rudes combats de la vie présente, afin qu’elles ne périssent pas au jour du redoutable jugement. Voilà le cri, que du fond de nos cœurs, nous voulons faire monter jusqu’au cœur de saint Michel: Sancte Michael archangele, defende nos in prœlio, ut non pereamus in tremendo judicio.