e triomphe de l’Archange n’était pas complet. Le souverain Pontife accorde parfois aux sanctuaires les plus vénérés du monde catholique une faveur d’un prix inestimable; il couronne l’image que les pèlerins entourent de respect, et devant laquelle ils se prosternent pour prier. Depuis 1873, la chapelle de l’Archange possédait une statue représentant la victoire de saint Michel sur le dragon infernal; mais cette image n’avait pas obtenu les honneurs du couronnement solennel. L’heure paraissait favorable. Le glorieux pontife, qui occupait la chaire de Pierre, désirait voir la dévotion au prince de la milice céleste prendre de nouvelles racines dans les âmes, et, le 16 septembre 1874, il avait publié par l’organe du cardinal Patrizzi l’invito sacro dont voici la traduction:

«Nous devons certainement vénérer toute supériorité angélique; mais il faut honorer avec une grande dévotion celui qui, dans ces hautes sphères, mérita d’être le chef de la milice céleste. Bien que l’Église catholique vénère, exalte et prie tous les bienheureux anges du Seigneur, elle a toujours voulu distinguer entre eux, en honneur et affection, le glorieux archange saint Michel, que les saintes Écritures et les saints Pères nous désignent comme le principal défenseur des droits divins contre le premier rebelle et les autres anges coupables, qui eurent le malheur de le suivre dans sa révolte. Rome, qui a toujours donné l’exemple de la vraie piété à l’Univers catholique, a témoigné, en tous temps, le plus grand respect et la plus grande dévotion à l’invincible archange saint Michel; car non seulement elle éleva à Dieu, en l’honneur et sous le vocable de saint Michel, plusieurs temples qui sont à la fois des monuments de confiance et d’actions de grâces, mais encore elle établit deux fêtes solennelles en l’honneur du bienheureux Archange, et celle que nous allons célébrer le 29 septembre est une des fêtes de précepte de l’Église romaine. Par la volonté du saint-père, et, selon l’usage établi depuis quinze ans, nous ordonnons un triduum pour obtenir, par l’intercession des saints Anges, la force et le courage contre les puissances des ténèbres, auxquelles, par une longue suite de vicissitudes malheureuses, il est maintenant permis de se déchaîner plus que jamais, pour éprouver et exercer les bons et pour le malheur de toute la famille humaine..... La solennité de la fête anniversaire de l’archange saint Michel, qui, en soutenant les droits de Dieu, vainquit Lucifer et dissipa ses malins artifices, nous fournit un motif de mentionner les autres moyens infernaux dont on se sert aujourd’hui pour séduire et perdre les âmes par la lecture des mauvais livres, et particulièrement par les mauvais journaux, dans lesquels on insinue des maximes contraires à la religion et à la morale, et où, en mille manières, on tente de combattre l’Église de Jésus-Christ. Rappelez-vous, ô Fidèles, la lettre que le saint-père voulut bien nous adresser à ce propos, en date du 30 juin 1871, et que nous publiâmes alors. Dans cette lettre, la lecture de ces journaux est défendue sous peine de péché grave, comme étant extrêmement dangereuse pour les âmes, à cause du péril prochain qu’il y a de se pervertir..... Sacrifiez donc, ô fidèles, à un strict devoir de conscience chrétienne, toute espèce de curiosité ou de prétendue nécessité qui vous pousse à lire les journaux, et avec cette maxime vaillante par laquelle le grand Archange renversa jadis Satan: Quis ut Deus! préférez l’observance de la loi à toute satisfaction et ne vous exposez jamais au danger fatal de vous perdre éternellement.»

Au mois de mai de l’année suivante, le R. P. Robert prenait le chemin de Rome avec le supérieur général des religieux de Saint-Edme, le T. R. P. Boyer. Les deux missionnaires remirent entre les mains de Pie IX un album contenant les principales vues du Mont-Saint-Michel, et préparèrent la grande œuvre qu’ils méditaient de concert avec monseigneur l’évêque de Coutances et Avranches. Ensuite ils traversèrent l’Italie méridionale pour aller faire un pèlerinage au monte Gargano. Ainsi se sont perpétuées d’âge en âge les relations de fraternité, qui, dès l’origine, unissaient les deux principaux sanctuaires de l’Archange. Quelques semaines plus tard, monseigneur l’évêque adressait au souverain pontife la supplique suivante:

«Très Saint Père,

«Jean-Pierre, évêque de Coutances et Avranches, humblement prosterné aux pieds de Votre Sainteté, la supplie avec instance de daigner, par un privilège spécial, décorer d’une couronne d’or la statue d’argent de l’Archange saint Michel, vénérée dans l’église du mont Tombe, au péril de la mer, et élevée par sa piété avec le concours des fidèles de son diocèse. Cette montagne, très saint Père, consacrée par l’apparition du glorieux Archange, illustrée par des prodiges et des miracles pendant plus de treize siècles, enrichie par vos prédécesseurs d’indulgences et de privilèges nombreux, est aujourd’hui visitée par une foule innombrable de pèlerins venus de tous les pays de l’Europe, afin de solliciter la force de Dieu et la grâce du salut. Elle recouvrera son ancienne splendeur, et verra se ranimer de plus en plus dans son sanctuaire la piété des fidèles envers le chef de la milice céleste, si Votre Sainteté, accueillant favorablement nos vœux les plus ardents, veut bien daigner, de sa très auguste main, orner la dite statue d’une couronne d’or.»

La supplique de monseigneur l’évêque de Coutances et Avranches a reçu de Pie IX un accueil favorable. Dans l’audience du 23 juin 1875, l’auguste pontife a décerné les honneurs du couronnement à l’image vénérée qui représente la victoire de saint Michel sur les puissances de l’abîme. A cette nouvelle, la France catholique a tressailli; des voix nombreuses se sont élevées dans la presse pour applaudir à la décision de Pie IX; parmi les serviteurs de l’Archange, les uns se sont empressés d’offrir leur concours pour organiser la fête, les autres ont fourni l’or, l’argent et les pierres précieuses qui devaient entrer dans la confection des couronnes; le souverain pontife lui-même, malgré son extrême indigence, a envoyé la première offrande, et son exemple, comme toujours, a suscité de généreux sacrifices. Depuis l’officier et la dame opulente, jusqu’à l’humble paysan et à la pauvre servante, des milliers de personnes de toute condition ont voulu contribuer à une œuvre à la fois si patriotique et si chrétienne; grâce à de tels dévouements que la foi seule peut inspirer, la croix

Fig. 134.—Couronne exécutée par Th. Venturini, orfèvre italien.

Fig. 135.—Couronne exécutée par M. Mellerio, orfèvre à Paris.

d’honneur gagnée sur le champ de bataille, l’épingle d’or soustraite à un luxe superflu, et l’obole prélevée sur un modique salaire, sont unies et fondues ensemble pour orner le front de saint Michel, l’archange guerrier, le conducteur et le peseur des âmes.