les armes des fiers chevaliers qui défendirent le Mont sous la conduite du brave d’Estouteville et illustrèrent de leurs exploits cette plage, que foule aujourd’hui le pied du pèlerin et du touriste. Sur les remparts où flotta le drapeau rouge, c’est-à-dire le symbole de la haine et de la barbarie, s’élevait un autel où le Dieu d’amour et de vérité allait être immolé en présence d’une grande multitude de fidèles et de prêtres. Des oriflammes richement décorées et déroulant dans leurs plis les armes du souverain pontife, des cardinaux et des évêques, projetaient leur ombre sur l’autel et formaient comme une enceinte sacrée. L’orphelinat, les maisons, l’église, la ville entière était parée avec goût; la verdure, les fleurs et les banderolles fixées aux murailles et suspendues aux fenêtres semblaient rajeunir la vieille cité montoise. L’abbaye offrait un spectacle d’un autre genre. A l’entrée du Mont, les armes des chevaliers rappelaient les preux d’autrefois qui combattaient pour l’honneur de Dieu et de la France; les armes de Pie IX, les noms des Aubert, des Maynard, des Hildebert, des Robert de Torigni, des Raoul de Villedieu, des Pierre le Roy, des d’Estouteville, les écussons de Mᵍʳ Bravard et de Mᵍʳ Germain encadrés dans des cartouches et disposés comme un imposant cortège depuis la façade du donjon jusqu’aux degrés supérieurs du grand escalier, représentaient l’histoire religieuse du Mont-Saint-Michel, son origine, ses gloires, ses luttes, sa restauration; au sommet de la montagne, ce n’était plus les chevaliers, ni les prélats, ni les moines, mais les anges du paradis qui apparaissaient. L’entrée de la basilique était bien, comme on l’a dit, le vestibule du ciel et il appartenait aux esprits bienheureux d’y introduire les pèlerins de la terre; aussi le chiffre de saint Michel et le nom des neuf chœurs angéliques se voyaient là sur des boucliers, au milieu des guirlandes de roses et de mousse. Le prince de la milice céleste dominait encore sur la tour de la basilique, planant pour ainsi dire dans les airs, armé d’une grande épée flamboyante d’une main et défiant de l’autre les fureurs de la tempête. Si tel était le rempart des chevaliers, l’abbaye des moines, le vestibule des anges, quel ne devait pas être le sanctuaire du Roi du ciel? Entrons avec respect. La vieille nef romane avec son austère grandeur, l’abside ogivale avec l’élégance et la pureté de ses lignes, les arcs triomphaux, les gracieuses fenêtres du rond-point, les chapiteaux fleuris et les colonnettes élancées forment un ensemble d’une beauté ravissante. Mais pour le jour solennel, la basilique entière était parée d’un vêtement de fête. Les murailles rembrunies par le temps étaient tapissées de bannières aux couleurs variées; des armes de prélats et des écussons de chevaliers décoraient avec les armoiries du monastère les arceaux de l’abside, les robustes piliers de la nef et le mur de la façade, du côté de l’ouest; des banderolles ornées de mille dessins tombaient des fenêtres ou descendaient de la voûte, laissant voir dans leurs plis des chiffres, des inscriptions, des fleurs et des personnages; par exemple, les anges de la Passion et de la Prière. Dans la chapelle de l’Archange, plus richement parée que le reste de l’édifice, au milieu des cierges, des lampes, des oriflammes, des diadèmes, des épées et des croix d’honneur, la statue de saint Michel se dressait sur son piédestal, attendant la couronne qu’une main vénérable devait déposer sur son front.

De tels préparatifs annonçaient de grandes et pieuses cérémonies, qui devaient se renouveler pendant onze jours consécutifs. Le 30 juin, s’ouvrait le triduum solennel prescrit par Mᵍʳ Germain. Déjà les pèlerins, attirés sans doute par une curiosité légitime, mais conduits surtout par l’élan d’une piété généreuse, arrivaient de tous côtés pour participer aux premières grâces que le ciel allait répandre sur la cité de saint Michel; déjà les louanges du glorieux Archange retentissaient sous les voûtes de l’église; chaque jour l’auguste sacrifice de la messe était célébré avec pompe, la procession se déroulait sous les cloîtres et dans les cryptes, et des voix autorisées enseignaient à la foule les grandeurs, la puissance et la mission du prince de la milice céleste, expliquaient la signification du couronnement solennel ou montraient le mont Tombe comme l’image de l’Église toujours inébranlable au milieu des combats. Le lundi, veille du couronnement, eut lieu la réception générale des prélats, vers les six heures du soir; les cloches sonnaient à toute volée. La procession réunie à l’entrée de l’orphelinat se mit en marche au chant du Benedictus et se dirigea vers la basilique; devant la porte, sur la belle plate-forme du sud, le T. R. P. Boyer souhaita la bienvenue à Son Éminence Mᵍʳ de Bonnechose et aux prélats qui l’accompagnaient.

Le soir de cette belle journée se termina par une procession aux flambeaux. Au moyen d’un réflecteur très puissant, on inonda tout à coup de lumière le sommet de la montagne, qui se détacha comme un géant au milieu des ombres de la nuit, ou comme un astre sur le fond noir du firmament ([fig. 137]). Alors un étrange spectacle s’offrit aux regards des pèlerins. Au-dessus des remparts, de la ville et de l’abbaye où s’agitaient mille oriflammes et mille banderolles semblables à des êtres fantastiques, au sommet de la tour ruisselante de lumière, la statue de l’Archange figurait une apparition céleste et rappelait cette «clarté de saint Michel» dont les anciens annalistes nous ont laissé la description. En même temps, la procession sortait de la basilique, se déroulait sur les plates-formes, dans les chemins de ronde, sur les remparts et dans les rues de la ville, puis se répandait sur les grèves au moment où les flots approchaient et mêlaient leur murmure au chant de la multitude. Les vieilles murailles de la ville et les maisons accrochées au flanc de la montagne semblaient recevoir un reflet de ces âges où la foi de nos pères brillait dans tout l’éclat de sa pureté virginale. «Cette nuit fut comme la veillée d’armes lumineuse des pèlerins de saint Michel,» ou plutôt, du 2 au 3 juillet 1877, il n’y eut pas de nuit pour la cité de l’Archange. Après la procession il était minuit, et aussitôt commencèrent les messes qui se continuèrent jusqu’à une heure du soir à tous les autels de la basilique et de la crypte.

L’aurore du grand jour fut saluée par la voix majestueuse de la cloche et les joyeux accords de la musique militaire. De toutes parts les pèlerins arrivaient par milliers; les chemins de Pontorson, de Courtils, d’Avranches et de Genêts étaient couverts de longues files de voitures et de piétons. La joie brillait sur tous les visages. Déjà l’enthousiasme était à son comble. A la messe solennelle célébrée par monseigneur l’évêque de Vannes, les élèves du grand séminaire de Coutances, qui étaient présents à la cérémonie avec le supérieur et les directeurs, «exécutèrent les chants liturgiques avec un talent remarquable.» Après l’évangile, Son Éminence le cardinal de Rouen prit la parole devant un auditoire ému et recueilli, et développa ces deux pensées: «Pourquoi venons-nous ici glorifier et honorer saint Michel? Et qu’est-ce que saint Michel demande de nous?» Immédiatement après, le révérendissime père abbé de Mondaye alla célébrer le sacrifice de la messe sur l’autel dressé au-dessus des grèves, afin de satisfaire la piété des nombreux pèlerins, qui ne pouvaient pénétrer dans l’enceinte de l’église. Il était beau alors d’entendre le Credo de cette foule innombrable succéder au Credo de la basilique! C’était la voix

Fig. 137.—Illumination du Mont-Saint-Michel dans la nuit du 2 au 3 juillet 1877.

de la terre qui répondait à la voix du ciel, le chant de l’homme qui servait d’écho au chant de l’ange. Les deux messes étant terminées, les prélats montèrent ensemble à l’autel pendant que les séminaristes chantaient un cantique à saint Michel; ils se rangèrent en hémicycle autour du prince de l’église qui représentait le souverain pontife, et tous, d’un même cœur, d’une même voix, donnèrent la bénédiction papale aux fidèles qui ne pouvaient plus contenir leur émotion ni retenir leurs larmes ([fig. 138]). Pendant la cérémonie, la musique du 70ᵉ de ligne et celle de Pontorson alternaient avec le chœur des séminaristes de Coutances. Le beau cantique au Sacré-Cœur: Pitié, mon Dieu, et le chant favori de la vieille Armorique: Catholique et Breton toujours, retentirent à plusieurs reprises sous les voûtes de l’église et dans les rues de la cité.

Le moment solennel était arrivé. Il était trois heures. L’âme de ces belles fêtes, Mᵍʳ Germain, évêque du diocèse, monta en chaire. L’auditoire était digne de l’orateur. Onze prélats occupaient les sièges qu’on leur avait préparés dans le sanctuaire. Son Éminence Mᵍʳ le cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, Mᵍʳ Bécel, évêque de Vannes, Mᵍʳ Hugonin, évêque de Bayeux, Mᵍʳ Guilbert, évêque de Gap, Mᵍʳ Grolleau, évêque d’Évreux, Mᵍʳ Chaulet d’Outremont, évêque du Mans, Mᵍʳ Lecoq, évêque de Luçon, Mᵍʳ Le Hardy du Marais, évêque de Laval, Mᵍʳ Guynemer de la Haillandière, ancien évêque de Vincennes, les RR. PP. abbés de l’abbaye de Mondaye et de l’abbaye de Notre-Dame de Grâce à Briquebec, plus de douze cents prêtres, des sénateurs, des députés, des magistrats, des officiers, plusieurs descendants des preux d’autrefois, une grande multitude de fidèles remplissaient la basilique et couvraient les plates-formes de l’ouest et du sud. A cette vue Mᵍʳ Germain ne put retenir l’enthousiasme qui débordait de son âme. Il s’écria d’une voix forte: «Il y a douze siècles environ, de pieux messagers, envoyés par saint Aubert au célèbre mont Gorgan, rentraient dans leur pays après une marche triomphale à travers la France et l’Italie. Ils rapportaient avec eux de précieuses reliques et signalaient pour ainsi dire chaque pas par d’éclatants prodiges. A quelque distance de ce roc, au rapport des anciens chroniqueurs, une femme aveugle se précipite à leur rencontre, implorant sa guérison. Tout à coup ses yeux s’ouvrent à la lumière, et, dans le transport de l’admiration et de l’extase, elle s’écrie: Qu’il fait beau voir! Son accent dut être sublime, sa parole saisissante. Aussi le cri de cette femme est devenu un nom. Ce village que vous apercevez d’ici, Beauveoir, est un monument destiné à redire aux générations qui passent et la foi d’un grand cœur et la puissance de saint Michel. Qu’il fait beau voir! Tel est le cri qu’arrache en ce moment à mon âme émue, à mes lèvres frémissantes, le spectacle imposant, disons le mot, unique au monde, qui se déroule aujourd’hui sous nos regards.

Fig. 138.—Aspect de la plage, au moment de la bénédiction solennelle donnée par Son Éminence le cardinal de Bonnechose et les prélats qui assistaient aux fêtes du couronnement.