Oui qu’il fait fait beau voir au sommet de cette montagne, assis sur son trône séculaire, l’Archange glorieux et vénéré! Qu’il fait beau voir à ses pieds, en ce jour d’éclatante manifestation, le passé qui ressuscite et renaît tout entier! Qu’il fait beau voir l’Église qui nous apparaît ici dans la splendeur harmonieuse de sa variété magnifique et de son admirable unité! Illustres cardinaux, qui veniez, dans les siècles de foi, respirer l’air du ciel sur cette cîme sacrée, vous revivez dans le prélat éminent, enfant de cette province dont il est devenu le gouverneur spirituel, dans le prince dont la dignité fait notre gloire, la bonté notre joie, la vertu notre admiration! Anges des églises de Normandie et de Bretagne, pontifes du Maine et de la Vendée, vous tous enfin qui du nord et du midi, conduisiez naguère vos fidèles à ce béni sanctuaire, je vous salue dans vos dignes successeurs! A votre vue, je m’écrie avec le prophète: Que tes tabernacles sont beaux, ô Jacob, tes pavillons merveilleux, ô Israël! Qu’il fait beau voir la France, notre chère et bien-aimée France, représentée à cette fête par tant d’hommes à l’esprit élevé, au cœur noble et généreux, aux vertus chrétiennes et traditionnelles, la France debout, aujourd’hui comme autrefois, dans la sincérité de sa foi, la vivacité de son espérance, et l’ardeur de sa prière! Qu’il fait beau voir surtout cette multitude aux convictions robustes, à la confiance profonde, à l’amour ardent et enthousiaste!» Après cet exorde, l’orateur développa ces deux pensées parfaitement adaptées à la circonstance: «Qui allons-nous couronner? Et quelle couronne devons-nous lui offrir?» A la suite du discours qui fit sur l’auditoire une vive impression, toute l’assistance se mit en marche pour la procession solennelle du couronnement. En tête flottaient les bannières aux riches couleurs, ornées d’inscriptions ou enrichies d’emblèmes en rapport avec le triomphe de l’archange saint Michel: c’était l’étendard de la vierge de Chartres, le drapeau du Sacré-Cœur abritant un petit groupe de héros de Mentana, de Patay et de Loigny, la bannière d’Alsace-Lorraine avec celle des cercles catholiques; un blessé de Castelfidardo tenait l’épée de Lamoricière, accompagné du prêtre qui fut témoin des derniers instants du brave général; les deux couronnes étaient portées par des diacres; le clergé d’Avranches suivait, avec le chef auguste de saint Aubert ([fig. 139]). Venaient ensuite plusieurs centaines de prêtres en habit de chœur. Un officier supérieur en grand uniforme, monsieur du Couëdic, portait la bannière de saint Michel, dont les cordons étaient tenus par le comte de Beaumont et le capitaine Chaumeil. Les prélats fermaient la marche de la procession. Sous la présidence de Mᵍʳ l’archevêque
Fig. 139.—Procession solennelle du couronnement.
de Rouen, une deuxième procession s’organisa sur la plate-forme de l’abbaye, et cette dernière fut bientôt suivie à son tour d’une troisième conduite par Mᵍʳ Germain. On ne pouvait rien concevoir de plus grandiose. Quand les trois cortèges eurent achevé le tour de la montagne, des milliers de pèlerins restèrent sur la plage aux pieds des remparts; d’autres, en grand nombre, accompagnèrent Son Éminence sur la plate-forme; plusieurs prêtres vêtus de surplis et les enfants de chœur en camail rouge remplirent les galeries de l’église. Mᵍʳ Germain, escorté de deux vicaires généraux, monsieur Bizon, supérieur du grand-séminaire, et le R. P. Durel, monta sur le sommet de la tour. Aussitôt un silence profond se fit dans l’immense assemblée. Toutes les têtes s’inclinèrent pour recevoir la bénédiction des prélats. Ensuite, pendant que le vénérable métropolitain couronnait l’image de la basilique, Mᵍʳ de Coutances déposa un diadème sur la statue, qui semblait,
Fig. 140.—Bateaux pavoisés remplis de pèlerins faisant une procession autour de la montagne.
en ce moment, dominer la France et le monde chrétien. L’enthousiasme, jusque-là contenu, déborda de tous les cœurs; les applaudissements éclatèrent sur tous les points de la montagne et les acclamations sortirent de toutes les poitrines à la fois: «Vive saint Michel! vive la France! vive Pie IX!» L’Archange avait reçu, avec une couronne de pierres précieuses, une couronne de louange, de confiance et d’amour.
Une fête de nuit termina le trois juillet. Des feux de bengale illuminaient la plage et le Mont de leur lumière aux nuances variées; des flammes en forme de serpent s’élevaient de terre et tombaient bientôt aux pieds de saint Michel, vainqueur du dragon infernal; des fusées sillonnaient le ciel, éclataient tout à coup et semaient dans l’espace une nuée d’étoiles d’or et d’argent. Soudain, l’Archange apparut lui-même au milieu d’une gerbe de feu, qui l’enveloppait comme un vêtement d’honneur et une auréole de gloire. Le lendemain et tous les jours de l’octave la fête se continua, et l’on vit au Mont-Saint-Michel plusieurs petites caravanes de pèlerins. Le jour de la clôture, la mer entoura le Mont de ses flots et permit d’offrir aux étrangers un spectacle unique peut-être au monde. Quatorze bateaux pavoisés d’oriflammes reliées entre elles par des guirlandes de mousse, furent transformés pour ainsi dire en autant de sanctuaires, qui flottaient sur les eaux ([fig. 140]). Plusieurs prêtres descendirent dans ces barques avec une partie des fidèles, et firent une procession autour de la montagne.
Il ne manquait rien désormais au triomphe de saint Michel. Des hommes de toutes les classes, de tous les rangs de la société, les éléments eux-mêmes avaient prêté leur concours pour fêter l’Ange tutélaire de l’Église et de la France.