Il existe encore en France, si riche en monuments de toute nature et de toute époque, un grand nombre d’églises, de monastères, de châteaux forts ou même de villes fortifiées d’origine ancienne. Ces édifices isolés présentent, par leurs dispositions, leurs détails, des sujets d’études du plus haut intérêt; mais aucun d’eux ne dépasse en grandeur et en beauté ceux du Mont-Saint-Michel, qui peuvent être considérés comme les plus beaux exemples de l’architecture religieuse, monastique et militaire de notre pays. Ils présentent surtout cette curieuse particularité qu’ils semblent avoir été construits tout exprès, non seulement pour le plaisir des yeux des artistes et pour servir de but aux recherches des savants, mais encore cette particularité, disons-nous, qu’ils forment, par leur réunion sur un seul point, comme le résumé, la synthèse de notre architecture, et parce qu’ils marquent nettement, par l’effet de cette réunion qui rend les comparaisons plus faciles, les diverses étapes de notre civilisation et, par suite, les progrès de notre art national.

En effet, on trouve au Mont-Saint-Michel tous les spécimens de l’architecture française. Il faut comprendre par architecture française non pas seulement l’architecture dite de Louis XIII, qu’on considère trop souvent comme synonyme, mais bien celle qui prend naissance au commencement du moyen âge; celle qui est la continuation des traditions antiques que le temps, le climat, les mœurs ont modifiée et que le génie national s’est assimilée; celle enfin qui a créé les monuments innombrables qui couvrent notre sol et qui sont les manifestations les plus éclatantes de l’art français.

Ces différentes époques sont représentées au Mont-Saint-Michel depuis le onzième jusqu’au dix-huitième siècle par les bâtiments de l’abbaye ou les fortifications qui l’entourent; cependant les parties les plus considérables sont celles qui furent élevées du onzième siècle à la fin du quinzième. Ce sont les plus beaux types de l’architecture ogivale ou plutôt de l’architecture française qu’on appelle, ironiquement peut-être et à coup sûr injustement: architecture gothique.

Nous profitons de cette circonstance, espérant qu’on nous pardonnera cette digression, pour protester contre cette épithète, relativement moderne, qui englobe sans façon toute une période, des plus curieuses à étudier, de notre histoire dans une sorte d’état de barbarie qu’il faudrait couvrir d’un voile sombre. Gothique, dans ce sens, voudrait dire: qui est barbare, sans goût et par conséquent sans art. Or, qu’y a-t-il de moins barbares et au contraire de plus avancés en sciences et en art que les architectes des onzième, douzième et treizième, quatorzième et quinzième siècles qui ont construit ces magnifiques monuments du moyen âge, qui les ont ornés de si riches sculptures et d’une si belle statuaire rappelant, notamment à Reims, les plus belles productions de l’art grec le plus raffiné.

Un maître dont le monde des sciences et des arts doit déplorer la perte, Viollet-le-Duc, a dit dans ses impérissables ouvrages auxquels les savants, les artistes et surtout les architectes doivent rendre un juste tribut d’hommages, quelle a été la force de production de cet art et sa force expansive. Ce n’est pas un art barbare, gothique, qui possède cette force et cette puissance vitales; c’est un art complet qui fut créé par notre génie national et auquel doit rester le nom d’art français qu’il mérite si bien et dont le Mont-Saint-Michel est une des plus superbes expressions.


Pour étudier sérieusement ces édifices considérables réunis en aussi grand nombre en s’étageant sur les rampes inégales du rocher, des renseignements techniques sont des plus utiles. Ils sont indispensables, même si l’on veut se rendre exactement compte de la forme des divers bâtiments, des détails de leur structure, de leur orientation et de leur groupement autour du point culminant où s’élève l’église.

Afin de pouvoir décrire clairement des monuments d’époques si diverses qui se pénètrent en se superposant, et arriver à diriger sûrement notre lecteur dans les détours d’un labyrinthe aussi compliqué, nous avons cru devoir commencer par l’église.

Ce mode de procéder, s’il intervertit les détails de la description quant à la topographie du Mont, nous a semblé être le plus rationnel et le plus sérieusement utile. Il nous permettra d’étudier méthodiquement, et surtout,—ce qui est à notre avis le point important,—de suivre chronologiquement la construction de la basilique, des bâtiments de l’abbaye et des remparts. Il nous fera voir sans confusion les transformations et les restaurations dont ces édifices ont été l’objet, ainsi que les mutilations et les vicissitudes de toute nature qu’ils ont subies depuis leur fondation jusqu’à nos jours.

D’ailleurs, dans l’ordre spirituel aussi bien que dans la forme matérielle, l’église a toujours été le centre et pour ainsi dire le cœur de l’abbaye. C’est, du Mont, la construction la plus ancienne; c’est autour d’elle que sont venus successivement se grouper les divers bâtiments et la ville elle-même, composant naturellement une base majestueuse à l’antique sanctuaire de saint Michel, et formant dans leur réunion étagée un magnifique ensemble, aussi admirable par le pittoresque de sa situation que par la hardiesse de sa conception et la grandiose beauté de ses détails.