Il subsiste quelques parties—authentiques—des constructions de ce temps, notamment le bâtiment formé de trois étages, restes des lieux réguliers de l’abbaye au onzième siècle. Les autres parties romanes ont disparu au treizième siècle, absorbées par la Merveille.
Les constructions romanes souffrirent beaucoup de la chute de la nef, en 1103. Roger II, dès les premiers temps de son gouvernement abbatial, les répara et les agrandit à l’est en élevant, au sud de la Merveille, les constructions dont il reste encore quatre travées ainsi que la plus grande partie de la façade. Après l’incendie de 1112, Roger II répara de nouveau les bâtiments abbatiaux; il les modifia et les augmenta encore en construisant le bâtiment—au septentrion—joignant le collatéral nord de la nef et contenant les galeries superposées de l’Aquilon, du promenoir (ou cloître au douzième siècle), au-dessus desquelles il rétablit le dortoir[1].
Nous avons trouvé dans l’ouvrage de M. de Gerville les indications suivantes sur l’œuvre de Roger II, renseignements qui concordent, sur ce point, avec les écrits de dom Jean Huynes et les documents lapidaires dont nous constatons l’existence: «Roger (Roger II) au nord éleva de fond en comble le dortoir et le réfectoire[2].....»—«Roger (Roger II) restaura les toitures de l’église incendiée; il répara les dommages causés par l’incendie, refit en pierre les voûtes du cloître, qui auparavant étaient en bois, et au pied du Mont il établit des écuries voûtées[3].»
Si, par ce qui précède, on peut déterminer la part qui revient à Roger II dans les constructions de l’abbaye, on peut affirmer aussi que les bâtiments du septentrion et ceux appelés la Merveille, également au septentrion, existant encore tous les deux et formant deux constructions bien distinctes, ne sont ni du même temps ni du même auteur, et qu’ils ne peuvent être confondus sans commettre une grave erreur. Il est possible que les constructions de Roger II aient été achevées,—ainsi que le dit dom Jean Huynes,—«depuis les fondements jusques au coupeau», de 1112, date de l’incendie, à 1122, époque où Roger quitta l’abbaye; mais il est difficile d’admettre que les immenses bâtiments de la Merveille aient pu être élevés en aussi peu de temps, c’est-à-dire en moins de dix ans! D’ailleurs, les abbés successeurs de Roger: Richard de Mère, Bernard du Bec, dit le Vénérable, Geoffroy, Richard de la Mouche et Robert de Torigni même, qui fit exécuter de si grands travaux à l’ouest et au sud de l’église, n’ont laissé aucune trace de constructions faites ou ajoutées par eux aux bâtiments du nord. Il en eût été tout autrement si la Merveille eût existé alors. Aussi, à partir du treizième siècle, les historiens du Mont-Saint-Michel font-ils mention de la grande œuvre commencée en 1203 par Jourdain, continuée et achevée par ses successeurs.
II
TRAVAUX DE ROBERT DE TORIGNI (XIIᵉ SIÈCLE)
obert de Torigni fut élu abbé du Mont-Saint-Michel en 1154 et, à son arrivée à l’abbaye, il trouva, bâtis par Roger II depuis 1122, les Bâtiments du nord que divers auteurs lui attribuent. Deux années après son élection, espace de temps pendant lequel il était matériellement impossible que ces Bâtiments du nord eussent pu être construits, Robert érigea à la vierge Marie un autel, que Hugues, archevêque de Rouen, consacra le 16 juin 1156. Cet autel avait été élevé dans la crypte du nord ou de l’Aquilon,—crypta Aquilonali.
Cette dénomination doit s’appliquer à la crypte ou galerie de l’Aquilon et non à la crypte ou chapelle basse sous le transsept nord, laquelle était peut-être placée sous le vocable de saint Symphorien ou d’un autre saint vénéré par les religieux, comme la chapelle basse sous le transsept sud était dédiée à saint Martin. La chapelle basse sous le chœur étant consacrée à la Vierge, il ne pouvait exister une chapelle immédiatement voisine placée sous le même vocable. Il faut remarquer, du reste, qu’à cette époque, les chapelles des transsepts et du chœur communiquaient entre elles, et que cet état n’a été modifié que par la reconstruction du chœur au quinzième siècle.
La crypte ou galerie de l’Aquilon n’était pas du tout, en 1156, un passage banal comme de nos jours. C’était au contraire un lieu retiré, placé sous le promenoir ou cloître[4], à l’extrémité ouest des bâtiments au septentrion élevés par Roger II[5]. Cette galerie communiquait par un degré intérieur avec le cloître supérieur, dont elle était le complément; elle était précédée au nord d’une terrasse-préau d’où, dominant les jardins et les chemins de ronde, l’on voit la mer; elle était très favorablement disposée pour le recueillement, la méditation et la prière. Il était tout naturel qu’on y érigeât un autel à la Vierge, pour laquelle les Bénédictins avaient une dévotion particulière, et c’est, sans aucun doute, ce même autel que Robert de Torigni fit consacrer en 1156, deux ans après son élection, par Hugues, archevêque de Rouen.
En 1154, lorsque Robert de Torigni fut appelé au gouvernement du Mont, par le suffrage unanime des moines, rétablissant l’ordre et la paix parmi les membres de l’abbaye divisés par des compétitions et des querelles depuis plusieurs années, le monastère comptait quarante religieux. Le nouvel abbé en porta le nombre à soixante «afin», dit dom Jean Huynes, «par ce moyen satisfaire aysément aux dévotions des pèlerins et que le service divin y fut faict honorablement». Il modifia alors la destination des bâtiments abbatiaux qui, à cette époque, existaient seulement au nord; il les agrandit en les étendant à l’ouest et au sud de la basilique romane. Au nord, il transforma en dortoirs l’hôtellerie et l’infirmerie, et reporta ces dernières au midi en les séparant complètement des logements réguliers, bien que de nombreuses communications existassent entre les divers services du monastère.