Suivant les historiens du Mont, le four de l’abbaye se trouvait à l’ouest dans les constructions de Robert de Torigni et, selon leurs appréciations, cette partie des bâtiments s’appelait: le Plomb du four. Nous avons vainement cherché la raison de cette résignation hasardée, et parmi les découvertes que nous avons faites, déterminant positivement les travaux de Robert de Torigni, nous n’avons trouvé aucune trace de four. Nous croyons qu’au lieu de Plomb du four il est plus juste de dire Plomb du fond,—plomb, synonyme de couverture, et du fond, indiquant la partie extrême des bâtiments.—Du reste, en l’absence des vestiges qui seuls pourraient fournir des preuves sérieuses, il suffit d’examiner la disposition des lieux pour être convaincu que le four de l’abbaye n’était pas où on l’a supposé; on peut également, par ce même examen, se rendre compte des difficultés énormes qu’il eût fallu vaincre presque journellement pour faire monter à plus de 70 mètres de hauteur les matières nécessaires à la confection du pain. Il était si simple d’ailleurs de le faire où on le fait encore aujourd’hui, c’est-à-dire dans les magasins situés au pied du rocher, au sud-ouest, d’où il était monté, ainsi que toutes les autres provisions de l’abbaye, dans les bâtiments de l’hôtellerie, à l’étage inférieur duquel Robert avait ménagé un plan incliné ou poulain.

De 1180 à 1185, Robert de Torigni, continuant ses travaux, refit la voûte du passage communiquant, du nord au sud, du promenoir à l’infirmerie, en s’appuyant sur les murs (romans) parallèles à la façade romane, et il prolongea cette voûte jusqu’à l’extrémité du promenoir. Au-dessus de cette voûte il construisit les deux tours reliées par un porche en avant, et joignant la façade romane, il refit le parvis, dont on voit les vestiges du dallage, couvrant ses nouvelles constructions à l’ouest. Il faut remarquer que les fondations des tours sont insuffisantes; elles ne sont pas liées avec la façade romane; les faces est et ouest s’appuyaient sur le mur de façade et sur le mur parallèle (romans), mais les faces latérales nord et sud n’ont pas été fondées et portaient uniquement sur la voûte transversale, sans que celle-ci eût été renfoncée même par un arc-doubleau.

Les vices de construction, qui expliquent le peu de durée des deux tours et du porche intermédiaire, se remarquent également dans les bâtiments de l’ouest et principalement dans les ruines de ceux du midi. En 1618, la façade de l’ouest fléchissant, on dut la soutenir par un énorme contrefort qui, mal combiné pour contre-buter effectivement les poussées intérieures, ne fit que retarder la ruine sans parvenir à l’arrêter. Le bâtiment du midi (l’hôtellerie), composé de trois étages voûtés, avait ses murs et surtout ses contreforts trop faibles; ils s’écrasèrent sous la charge et la poussée des voûtes et s’écroulèrent en 1817[6].

Les constructions que Robert de Torigni éleva de 1154 à 1186, que nous avons détaillées et que nous résumons, sont donc: 1º l’hôtellerie et l’infirmerie au sud; 2º les bâtiments à l’ouest entourant les substructions romanes, et 3º les deux tours reliées par un porche en avant de la façade romane.

On voit par la description que nous avons faite, en produisant à l’appui les preuves les plus authentiques, que les travaux de Robert de Torigni ont eu une importance considérable pour le monastère, que sa sage administration avait placé dans une situation prospère. Ces travaux architectoniques ne le cèdent en rien du reste aux œuvres théologiques, littéraires et scientifiques dont il enrichit l’abbaye, qu’il avait rendue célèbre tout en lui donnant, pendant les trente-deux années qu’il la gouverna, les plus beaux exemples de toutes les vertus. Aussi l’époque de Robert de Torigni doit-elle être considérée comme une des périodes les plus grandes et les plus brillantes de l’histoire du Mont-Saint-Michel.

Fig. 152.—Armoiries qui étaient sur la première porte d’entrée du Mont-Saint-Michel. D’après un dessin de M. Rottremont; ms nº 4902 à la Bibliothèque nationale XVIIIᵉ siècle.