Frappés par ces merveilles, émus par ces religieuses manifestations, les papes lancent l’anathème contre quiconque ferait tort aux pèlerins du Mont-Saint-Michel ou les entraverait dans leur saint projet. L’auguste sanctuaire devient pour eux un lieu de prédilection qu’ils veulent enrichir des privilèges les plus précieux. Plus de trente souverains pontifes y attachent des indulgences; et, pour affirmer leur propre dévotion, ils envoient des reliques nombreuses au trésor de la basilique.

Qu’il était beau le Mont-Saint-Michel, dans ces siècles de foi! De quelle profonde vénération, de quels pieux hommages l’entouraient alors les grands et les petits, les souverains et les peuples! Avec quelle vivacité de confiance le voyageur attardé sur les grèves, le matelot battu par la tempête, l’infortuné dans la détresse répétaient ce populaire et tant aimé refrain: «Saint Michel à notre secours!» C’étaient alors pour lui des jours glorieux, des jours d’une incomparable splendeur.

Mais quoi? devons-nous donc porter envie aux siècles passés? Cette splendeur serait-elle à jamais évanouie? Non, non; regardez plutôt à l’horizon! et vous verrez renaître la gloire des anciens âges. Trop longtemps, sans doute, la montagne sainte a été humiliée; trop longtemps, les soupirs et les gémissements y ont remplacé la prière et l’espérance; mais enfin la justice est venue; l’heure de la réparation a sonné. Dieu d’ailleurs, en des jours de colère, n’a que trop sévèrement signifié à la France la nécessité de revenir à son antique protecteur. La France a compris la leçon; et aujourd’hui les voies du Mont-Saint-Michel ne pleurent plus; elles sont tout à la joie, en se voyant de nouveau sillonnées par les pieux pèlerins; les évêques ont repris le chemin du sanctuaire béni; des gardiens fidèles remplacent les enfants de saint Benoît. Protégé par la science et par le dévouement, le Mont échappe à la ruine qui le menaçait; les grandes manifestations de la foi renaissent; et la nouvelle de cette faveur éclatante que l’immortel Pie IX a bien voulu accorder à la statue de l’Archange a fait tressaillir la vieille basilique. Oui, le Mont-Saint-Michel va redevenir lui-même; la science y fleurira comme aux jours d’autrefois: voici qu’en effet, aux alumnats du passé vient de succéder l’École apostolique. Les âmes patriotiques, celles qui ne veulent pas que la France périsse, y feront retentir le cri des antiques

Fig. 10.—L’archange saint Michel. Figure tirée du tableau l’Assomption de la Vierge du Pérugin. Académie des Beaux-Arts, à Florence. Seizième siècle.

héros: saint Michel soyez notre défenseur! La piété surtout, la piété s’y rallumera. Guidés par saint Michel, nous ferons revivre le Christ en nous-mêmes et autour de nous. La science, la bravoure, la piété, c’est-à-dire, progrès, patriotisme, religion, voilà les trois mots que notre dix-neuvième siècle voudra, pour son honneur, inscrire à son tour au sommet de la cité de l’Archange. Et l’on pourra redire toujours: Michael et angeli ejus prœliabantur cum Dracone; et Draco pugnabat et angeli ejus; et non valuerunt.

Un de nos grands orateurs disait, il y a quelque temps, dans une assemblée de catholiques: «Nous ne faisons pas de la politique; nous sommes les serviteurs d’une cause plus haute. Nous nous réunissons pour travailler ensemble à glorifier Dieu, à défendre l’Église et à faire du bien à nos frères en nous en faisant à nous-mêmes, sachant, d’ailleurs, que nous coopérons ainsi au relèvement social de notre pays. L’amour de Dieu et de nos frères, voilà notre force. Le relèvement de l’Église et de la France, dans la continuation de cette solidarité providentielle qui fut souvent la défense humaine de l’une et qui fut toujours la gloire immortelle de l’autre, voilà notre but.»

Dans ces nobles paroles, vous avez le résumé frappant des motifs qui nous invitaient naguère au couronnement de saint Michel. Nous n’avons pas voulu faire de la politique. La politique divise, et c’est l’union des cœurs et des âmes, c’est la charité fraternelle qui a présidé à cette fête religieuse. La politique aigrit et irrite, et c’est le calme, c’est la paix qu’après une tempête trop longtemps prolongée nous voulions solliciter par l’intercession de saint Michel. La politique dissipe; elle remplit l’âme des rumeurs terrestres et des vains bruits qui agitent le monde. Nous voulions nous recueillir et prier sur ce mont dont chaque pierre est comme un silencieux, un éloquent appel au Tout-Puissant. La politique enfin est de la terre, et sur ces sublimes sommets, sur cette cime sacrée, nous voulions laisser loin, bien loin sous nos pieds la terre, pour nous élever un instant jusqu’au ciel. Non, la politique n’était pas notre but, dans cette solennelle manifestation. Et quel était-il donc ce but? Nous nous réunissions pour travailler ensemble à glorifier Dieu. En ces jours où la gloire du Très-Haut est si souvent et si indignement outragée, nous voulions, à l’exemple de saint Michel, répéter de concert: Quis ut Deus? Qui est semblable à Dieu? Nous voulions bénir Dieu pour nous et pour ceux qui le maudissent, adorer Dieu pour nous et pour ceux qui le blasphèment, aimer Dieu pour nous et pour ceux qui le haïssent. Nous voulions, en un mot, à la révolte opposer la soumission filiale, et comme la révolte est publique, nous voulions que la protestation de fidélité fût universelle.

Nous nous réunissions pour le bien de l’Église. Confiant dans la protection de son immortel patron, nous voulions conjurer l’Archange d’enchaîner les vents, de calmer la tempête, de dissiper toutes les erreurs, de briser les liens de la sainte Épouse du Christ, de lui restituer au plus tôt la liberté dont elle a besoin pour servir Dieu et pour sauver les âmes: Ut, destructis adversitatibus et erroribus universis, secura (Deo) serviat libertate. Nous voulions le conjurer d’obtenir à notre Père commun la fin de ses épreuves et de nous conserver longtemps, longtemps encore l’héroïque et admirable Pie IX, que la mort vient de nous ravir.

Nous nous réunissions pour défendre la patrie, cette patrie si chère à nos âmes chrétiennes. Nous priions saint Michel, son protecteur séculaire, de prendre en pitié cette France travaillée par tant de passions mauvaises, par tant de ferments de discorde et d’impiété. Nos voix catholiques et françaises voulaient s’unir pour lui crier en chœur: «Saint Michel, au secours de l’Église; saint Michel au secours de la France; pitié pour ses intérêts temporels et spirituels; rendez-lui, par sa foi, la vigueur et la gloire!» Nous nous réunissions pour le bien de nos frères: «Soulagez, disions-nous au puissant Archange, les misères des corps, des âmes et des cœurs. Obtenez à nos infirmes la santé, à nos pauvres pécheurs la grâce et le salut, à tant de cœurs oppressés la consolation et l’épanouissement!» Nous nous réunissions enfin pour nous-mêmes. Nous demandions à celui qui fut là-haut le gardien de la gloire divine, de nous obtenir à tous d’être ici-bas les vaillants soldats du Christ et de son Église! L’évêque et les prêtres en particulier l’ont supplié de couvrir de son invincible épée tous les individus, toutes les familles, toutes les paroisses de ce diocèse au sein duquel il a choisi lui-même sa demeure! Les guerriers ont imploré, par son entremise, la valeur, et, s’il en est besoin, l’héroïsme! Les pécheurs l’ont conjuré de mettre dans la balance de l’infinie justice leurs prières, leurs pénitences et leurs larmes! Les justes lui ont demandé de les introduire dans la sainte lumière: Signifer sanctus Michael repræsentet eas in lucem sanctam!