Toutefois ce n’était pas seulement sur sa propre montagne que saint Michel voulait défendre la France. A cette heure même où l’on croit tout perdu, l’Archange apparaît à Jeanne d’Arc et lui révèle sa sublime mission: «Lève-toi, lui dit-il, et va au secours du roi de France; tu lui rendras son royaume.» L’histoire, qui nous raconte les succès de l’héroïne, nous raconte également avec quelle effusion de cœur elle remerciait messire saint Michel de l’avoir protégée au milieu des combats.

En mémoire de la défense héroïque du Mont et en action de grâce des heureux événements qui la suivirent, Louis XI fit un pèlerinage au sanctuaire du protecteur de la France. Pour perpétuer le courage et le patriotisme des braves qui avaient sauvé l’honneur du pays, il établit la chevalerie de saint Michel; et sur la coquille d’or, emblème du pèlerin, qu’il leur donne comme insigne de leur ordre, il grave cette devise: Immensi tremor Oceani, la terreur de l’immense Océan, rappelant ainsi les défaites des Anglais sur la mer et sur nos grèves, où ils avaient cru voir l’Archange exciter la tempête et soulever contre eux les vagues furieuses. Voilà comment cet ordre fameux eut pour berceau notre Mont-Saint-Michel.

La célèbre montagne devait subir de nouvelles et terribles attaques. En ces jours lamentables où les disciples de Calvin tentèrent d’asservir notre catholique Normandie, ils comprirent bientôt que la prise du Mont devait leur livrer la contrée tout entière. Mais la cité de l’Archange demeurera le boulevard de la foi, comme elle a été le boulevard de la patrie. Si saint Michel a déployé la vigueur de son bras pour anéantir les ennemis de la France, pourrait-il rester insensible en face des ennemis de l’Église? En vain les calvinistes, sentant bien que la force est impuissante, ont recours à la ruse et se déguisent en pèlerins. En vain s’écrient-ils dans l’orgueil d’un triomphe prématuré: «Ville gaignée; ville gaignée!» La Moricière accourt avec une poignée d’hommes et culbute l’ennemi. En vain Montgommery surprend la petite cité; les moines défendent la citadelle à outrance. Que l’attaque se prolonge pendant des années; que les combats se succèdent sans trève, sans relâche! A chaque crise, le prince éthéré qui toujours veille, suscitera des défenseurs: les de Vicques, les La Chesnaye, les Quéroland. Grâce à sa protection toute puissante leur bras vainqueur repoussera tous les assauts. Vierge du joug de l’étranger, la montagne sera vierge du joug de l’hérésie: elle demeurera catholique et française toujours.

Quelle leçon de patriotisme et de foi! Si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, la France devait revoir des jours de malheur, des jours de guerre et d’invasion, qu’elle n’oublie pas saint Michel; qu’elle tourne vers lui ses regards, sa prière et son cœur; qu’elle lui dise avec cette confiance et cette conviction religieuse qui font les héros: Sancte Michael Archangele, defende nos in prœlio! Et saint Michel suscitera des anges, des héros; il combattra pour la France et avec eux; et l’on pourra répéter toujours: Michael et angeli ejus prœliabantur cum Dracone, et Draco pugnabat et angeli ejus; et non valuerunt!

Nous l’avons vu, le Mont-Saint-Michel a son abbaye où veille et s’initie à toutes les connaissances le savant bénédictin; il possède ses remparts où éclate la vaillance de l’intrépide chevalier; mais par dessus tout il est fier de sa basilique où des milliers de pèlerins sont venus s’agenouiller en priant, en espérant et surtout en aimant. C’est là, disons-le tout haut, la vraie grandeur, la gloire la plus précieuse du Mont-Saint-Michel: il est avant tout le sanctuaire visité pendant des siècles par la foi des chrétiens, le sanctuaire où nous devons célébrer le triomphe de la religion et de la piété. Si l’Archange descendait pour combattre à notre tête, il aimait surtout à monter au ciel pour y porter nos vœux et nos adorations. Et quel monument au monde fut jamais plus propice à la prière? N’est-ce pas ici, comme l’a si bien dit un illustre enfant de saint Benoît, que l’homme peut monter à Dieu sans être arrêté dans les élans de son âme, et que Dieu peut descendre à nous sans rien perdre de sa majesté?

Autrefois le démon avait ici ses autels. Tour à tour les Celtes et les Romains adorèrent sur cette montagne Bélénus et Jupiter. Mais la douce aurore du christianisme se levait à peine sur notre pays, que déjà les temples païens étaient renversés, qu’au prêtre des faux dieux succédait l’ermite; la prière aux sanglants sacrifices; au paganisme la croix du Sauveur. Le Mont, autrefois dédié à Bélénus, allait en un mot devenir le palais des anges. Vers les premières années du huitième siècle en effet, saint Michel apparaît au pieux évêque d’Avranches, saint Aubert, lui enjoignant de construire, au sommet du mont Tombe, un sanctuaire où la France viendrait l’honorer, comme déjà l’Italie le vénérait sur le Mont-Gargan. Après quelque hésitation, le saint évêque obéit; il part à la tête de son clergé, suivi d’un peuple nombreux qui, saisi d’enthousiasme, chante des hymnes et des cantiques. C’est ainsi que la religieuse cité d’Avranches ouvrait l’ère à jamais féconde des pèlerinages au Mont-Saint-Michel. Malgré de prodigieux obstacles, la basilique est construite; et à dater de ce jour le Mont-Saint-Michel devient le rendez-vous du monde catholique. Les pieux fidèles accourent de tous les pays: ils viennent des diverses parties de la France; ils viennent de toutes les contrées de l’Europe. Pour leur faciliter l’accès, des routes sont partout ouvertes; l’histoire nous a conservé leur nom: elles s’appelaient voies montoises. Quelle nombreuse, quelle magnifique et splendide procession le Mont-Saint-Michel voit alors se dérouler sous ses cloîtres et pendant des siècles! Tous les ordres, dans la société, tiennent à honneur d’y prendre part. L’Église, d’abord, y envoie ses princes: «Chose admirable, dit dom Huynes, en un lieu tant écarté du monde, si on voulait commencer de mettre sur le registre les évêques, abbés et autres personnages qui y viennent, je m’assure qu’en peu de temps on en aurait un beau catalogue. Et de plus, si nos ancêtres eussent remarqué les légats du saint-siège, les cardinaux et les archevêques..., nous nous contenterions de les nommer en général, tant il y en aurait!!» En effet, les saints accourent au Mont-Saint-Michel: saint Anselme, saint Édouard d’Angleterre, saint Louis, saint Vincent-Ferrier. Les pontifes y accourent: ce sont les archevêques de Rouen, les évêques de Normandie, de Bretagne et d’Angleterre. Les cardinaux y viennent de leur côté: c’est, pour n’en citer qu’un seul, le cardinal Rolland, qui plus tard devient pape sous le nom d’Alexandre III. Les abbés viennent y entretenir et y rallumer leur ferveur: ce sont les abbés de Cluny, de Saint-Michel de l’Écluse. Les princes, les empereurs et les rois viennent y demander la sagesse et le courage de porter chrétiennement le fardeau du pouvoir: à la suite de Childebert, c’est Charlemagne, c’est Guillaume le Conquérant, c’est Louis VII avec deux cardinaux, un archevêque, un évêque et cinq abbés; c’est Louis IX, c’est Philippe le Hardi qui, sauvé de la peste, à Tunis, vient témoigner sa reconnaissance au puissant Archange; c’est Philippe le Bel qui dépose sur l’autel de la basilique douze cents ducats destinés à modeler une statue de saint Michel en lames d’or; c’est Charles VI, avec toute sa cour; c’est Charles VII; c’est Louis XI qui trois fois vient prier au célèbre sanctuaire; c’est Charles VIII «remerciant son dit seigneur saint Michel, chef de son Ordre, de la bonne victoire qu’il obtenait contre ses ennemis;» c’est François Iᵉʳ reçu par Jean de Lamps avec une magnificence dont les annales du Mont nous ont légué le souvenir; c’est Charles IX et Henri III; c’est, dans les temps modernes, le comte d’Artois, depuis Charles X, et le duc d’Orléans, depuis Louis-Philippe, avec son frère et sa sœur.

Aux représentants du pouvoir et de la grandeur viennent se joindre les foules ardentes et confiantes. A partir de la seconde moitié du treizième siècle surtout, l’entraînement est général, irrésistible. «En 1333, dit dom Huynes, une chose advint grandement admirable et est telle.

Fig. 9.—Saint Michel terrassant le démon. Fac-similé réduit de la gravure de Martin Schœn. Quinzième siècle.

Une innombrable multitude de petits enfants qui se nommoient pastoureaux viennent en cette église de divers pays lointains, les uns par bande, les autres en particulier. Plusieurs desquels asseuraient qu’ils avoyent entendu des voix célestes qui disaient à chacun d’eux: Va au Mont-Saint-Michel, et qu’incontinant ils avoyent obeys, poussez d’un ardent désir, et s’estoient dès aussy tost mis en chemin, laissant leurs troupeaux emmy les champs et marchant vers ce Mont sans dire adieu à personne.» Les anges de la terre venaient ainsi saluer le Prince des anges du ciel; la faiblesse venait implorer la force. Avec les pastoureaux, ce sont des familles, des paroisses, des cités qui viennent, bannières en tête, solliciter la protection de l’Archange. Un historien du Mont nous a décrit ces pèlerinages, en un jour de saint Michel, de façon à nous révéler ce qu’étaient alors ces éclatantes et universelles manifestations de la foi chrétienne: «La veille du grand jour, nous dit-il, tous les canons de la place font entendre leurs salves glorieuses; du haut de la sublime tour, les neuf cloches angéliques répandent au loin leurs joyeuses volées. Le lendemain, les pieuses troupes gravissent la rue étroite qui conduit au monastère. Pendant qu’ils vont prendre leur place, voici que sur les grèves d’autres chants se font entendre: ce sont de nouveaux pèlerins qui sortent des voies montoises, s’avançant avec leurs étendards vers la sainte montagne. La route de Genets envoie quelques Anglais, des compagnies des environs de Coutances dont plusieurs marchent pieds nuds, quelques Flamands qui sont venus par l’antique voie de Bayeux à Genets... Avranches en envoie davantage encore, et du Gué-de-l’Épine, voici venir à la suite des compagnies normandes et parisiennes une grande quantité d’enfants de la Champagne. Ils sont suivis d’une foule si considérable, venue du Brabant et de la Haute et Basse-Allemagne, qu’on peut à peine leur fournir des vivres sur la route. De la voie Biardaise qui débouche à Bas-Courtils, sortent de nombreuses troupes venues du Mans, de Mortain et de Barenton. On y voit aussi quelques Italiens. Le grand chemin montois de Saint-James est encombré de Bretons, de Poitevins, de Gascons et même d’Espagnols... La voie de Pontorson, presque exclusivement bretonne, voit passer les populations de Rennes, de Quimper, de Saint-Brieuc, de Vannes et de Saint-Pol de Léon.» Ils sont reçus au milieu de toutes les magnificences du culte, des chants graves des moines, avec lesquels s’harmonisent les sons de l’orgue et les voix de la multitude. Les âmes se dilatent alors: de toutes parts les vœux éclatent, les prières montent vers l’Archange, nombreuses, ardentes et pleines de confiance. «Celui-ci recommande une épouse ou des enfants malades; celle-ci un fils et un mari qui exposent leur vie sur les flots pour gagner le pain de chaque jour; d’autres prient pour des parents infirmes dont plusieurs, comme le paralytique de l’Évangile, se sont fait apporter dans cette église, pour se recommander à Dieu par l’entremise de son Archange.» O voûtes de la basilique, où respire la piété des aïeux, comme la ferveur des vrais chrétiens dut alors vous faire tressaillir! Comme le grand Archange, ému par ces accents de foi, devait se tenir devant les autels du temple, son encensoir d’or à la main! Comme il devait recueillir avec amour l’encens que lui offraient ces cœurs dévoués! Comme la fumée précieuse de ces aromates dut monter de sa main jusqu’au trône de Dieu: Data sunt ei incensa multa... et ascendit fumus aromatum de manu Angeli in conspectu Dei! L’histoire nous dit qu’en effet les pieux pèlerins ne criaient pas en vain: Michael archangele, veni in adjutorium populo Dei! Saint Michel archange, venez en aide au peuple de Dieu! L’histoire nous dit que saint Michel fut le secours de ces âmes chrétiennes: Stetit in auxilium pro animabus justis. Dans ce sanctuaire béni que de grâces signalées! Que de malades rendus à la santé! Que de pécheurs convertis! Là se renouvellent les prodiges de l’Évangile: les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent, et les foules, saisies d’admiration, pénétrées de reconnaissance, retournent dans leur pays, en glorifiant le Seigneur et son Archange. Le miracle, en un mot, qui partout ailleurs est une exception, devient comme une habitude sur ce mont vénéré. A chaque pas, dans ces heureux temps, le pèlerin le sent et le touche du doigt. Il vit pour ainsi dire dans l’atmosphère des miracles. Et ces miracles, nous dit l’illustre fils de saint Benoît, qui consacre tout un livre à les raconter, sont attestés «par les escrits des moynes de cette abbaye, qui pour la pluspart les ont veus, et les voyant nous les ont laissés par escrits avec tous les témoignages qu’on pourrait désirer en cette matière, dans laquelle, sous prétexte de piété, il se glisse souvent plusieurs faussetés, si l’on n’y apporte la précaution nécessaire, telle que nous croïons avoir gardée en ce livre.» Cette précaution du savant écrivain est du reste superflue. Est-ce que cette affluence des peuples au Mont-Saint-Michel, est-ce que ce concours immense, cette confiance prodigieuse et constante ne proclament pas, plus haut que tous les écrits, la vérité, le nombre et la perpétuité de ces miracles? Non, les peuples ne seraient pas venus ainsi de toutes les contrées de l’Europe, de tous les rangs de la société; les multitudes n’auraient pas ainsi bravé les fatigues du voyage, les privations, les sacrifices de tout genre, si leur confiance n’avait été nourrie par les faveurs insignes que leur obtenait le puissant Archange.