Ce n’était pas assez pour saint Michel que cette victoire, si précieuse qu’elle fût. Protecteur à jamais puissant, il n’est pas venu chercher un asile sur notre territoire pour nous apporter seulement la lumière du

Fig. 8.—Saint Michel. D’après une miniature du Bréviaire du cardinal Grimani. Bibl. de Saint-Marc à Venise. Quinzième siècle.

ciel; il venait encore et surtout pour nous défendre contre nos ennemis.

Un de nos publicistes l’a dit avec raison: «Ce grand Archange est comme l’âme du peuple français; et le peuple français est comme une incarnation vivante de ce grand Archange.» Quels traits de ressemblance, en effet, quelle frappante analogie entre ces deux puissances: saint Michel et la France! A la tête des anges qui veulent être à Dieu, lui demeurer fidèles à jamais, figure saint Michel. C’est la destinée séculaire de la France de marcher à la tête des nations chrétiennes. Saint Michel, dans les hauteurs des cieux, est le champion intrépide de la gloire de Dieu, le vaillant défenseur de sa cause. Il s’appelle: Qui est comme Dieu? Quis ut Deus. Partout ici-bas où la cause de Dieu est attaquée, vous rencontrez la France pour la défendre. Comme saint Michel est le premier des Anges, la France est le premier missionnaire de Dieu; elle est en ce monde comme son bras et sa main; on a pu l’appeler, à juste titre, le grand instrument de Dieu parmi les peuples: Gesta Dei per Francos. Saint Michel est le protecteur de l’Église; la France en est le soutien, et son titre le plus glorieux sera toujours celui d’être sa fille aînée. Ouvrez plutôt l’histoire et voyez. Chaque fois que Lucifer, c’est-à-dire l’orgueil de la puissance, vient à se révolter contre le Christ, contre l’Église et son chef, qui donc se lève pour voler à leur secours? La France. Chaque fois que sur un point du globe la persécution éclate, qui donc accourt pour la comprimer? La France. Partout où règne la barbarie, partout où l’oppression se fait sentir, qui s’élance pour porter la lumière et briser généreusement les chaînes? Encore et toujours la France. Oui, la vocation de la France et la vocation de saint Michel se ressemblent trait pour trait. Dira-t-on qu’aujourd’hui notre mission semble avoir pris fin et que la France est déchue de sa grandeur séculaire? Il faut bien le reconnaître, le présent a ses humiliations, ses ombres, ses tristesses douloureuses. Et pourtant qu’on regarde attentivement et qu’on désigne la nation chrétienne destinée à remplacer la France dans la mission de prosélytisme et de dévouement à la gloire de Dieu, aux intérêts de l’Église. S’il y a pour saint Michel des heures de repos et de silence, il n’en est pas moins toujours le grand adversaire de Satan; et nous aussi, malgré ces heures d’accablement, nous serons toujours les adversaires de l’erreur et de l’incrédulité, nous serons toujours, c’est du moins notre consolation et notre espoir pour notre pays, les champions de Dieu, de l’Église, de la justice et du droit. Voilà pourquoi saint Michel couvre notre chère France d’une protection particulière.

Voulez-vous constater que jamais, dans le cours des siècles précédents, il ne faillit à cette tâche? Parcourez les Annales du Mont-Saint-Michel; contemplez cette montagne qui fut le théâtre de luttes sanglantes, acharnées, mémorables, cent fois attaquée et ne cédant jamais, jamais ne succombant, jamais n’ouvrant ses portes à l’ennemi, et dressant jusqu’au ciel sa cime fière d’un honneur incomparable, d’un privilège qui n’appartient qu’à elle, celui d’avoir été constamment vierge, de n’avoir jamais, jamais subi la flétrissure du drapeau de l’étranger!

C’était à la fin du huitième siècle. Charlemagne est alors au faîte de sa gloire; il est le plus puissant monarque du monde; apprenant les miracles qui se passent au Mont, il y vient accomplir son pèlerinage. Peu après, il fait proclamer l’Archange patron et prince de l’empire des Gaules: Patronus et princeps imperii Galliarum. Il fait peindre son image sur les étendards de la patrie. A partir de ce moment, saint Michel devient le soldat de la France; il combat à la tête de ses armées; il occupe une place glorieuse dans ce chant fameux qui célèbre l’héroïsme de Roland et qu’on a pu appeler notre plus beau poème national.

Quelques années plus tard, quand les farouches enfants du Nord quittent leurs régions sombres et glacées pour s’abattre comme l’ouragan sur les côtes de la Neustrie, c’est sous les ailes de l’Archange, c’est au Mont-Saint-Michel que se réfugient, pour échapper à la tempête, les habitants d’Avranches et d’alentour. Alors que les terribles envahisseurs promènent sur leur passage la dévastation et la ruine, alors que les villes sont saccagées, les églises incendiées, les prêtres égorgés, alors que c’est partout le fer, le sang et la mort, le mont de l’Archange est respecté. Que dis-je? Rollon le vénère et le comble de ses largesses. Quand Guillaume le Conquérant immortalise nos armes et son nom dans une bataille à jamais fameuse, l’image de saint Michel flotte sur son drapeau, que porte, avec une fierté légitime, le comte de Mortain. Quand le jeune fils du conquérant, Henri Beauclerc, est poursuivi par la haine de ses frères furieux et traqué comme une bête fauve, c’est sur la montagne de saint Michel qu’il va chercher et qu’il trouve un asile assuré.

Plus tard, au quinzième siècle, Henri V d’Angleterre vient de jeter sur notre infortuné pays ses formidables légions. Nos forces, en un jour néfaste, sont vaincues, écrasées. Que devient la célèbre montagne? Jean d’Harcourt a reçu la mission de la défendre. Il fait graver sur ses armes l’image de l’Archange avec cette devise: Nemo adjutor mihi nisi Michael. Saint Michel est mon seul protecteur. Religieux et soldats se comptent et jurent de mourir plutôt que de courber le front sous le joug de l’étranger. Cependant la France est déchirée par les factions; Paris, après les horreurs de la guerre civile, voit le monarque anglais couronné dans ses murs; Rouen se défend héroïquement et finit par capituler. La Basse-Normandie tout entière est aux mains de l’ennemi; Saint-Lô, Granville, Avranches sont en son pouvoir; Tombelaine est sa forteresse; seul le Mont de l’Archange, français toujours, oppose à ses efforts une invincible résistance. L’Anglais menace, il promet; tout est inutile. Furieux alors, il augmente ses forces, il multiplie les coups. L’attaque est acharnée. Mais vous étiez là, héros qui vous appeliez d’Estouteville, du Homme, de Saint-Germain, d’Auxais, de Guiton, de Mons, de Verdun, de Clinchamp, de Breuilly, de la Paluelle. Que vingt mille hommes enlacent le Mont dans un cercle de fer et de feu, saint Michel vous défend et vous anime au combat; que nos armes succombent à Poitiers, Crécy, Azincourt, votre courage ne s’éteindra pas. Que Jean d’Harcourt qui vous a quittés pour aller défendre son roi, tombe dans les champs de Verneuil, bientôt Louis d’Estouteville le remplace, et vous demeurez debout, plus intrépides que jamais. Que vos ressources s’épuisent, vous vendez votre argenterie; pour sustenter les chefs et les soldats, vous vendez jusqu’aux vases sacrés. Que le blocus devienne de plus en plus étroit et par terre et par mer, dans vos héroïques sorties, vous laisserez vos ennemis «occis et estendus sur les grèves.» Cependant, le siège se prolonge; les assauts redoublent; l’artillerie fait d’horribles ravages. Chevaliers, moines et soldats, poignée par le nombre, mais masse formidable par le courage et l’héroïsme, vous vous enfermez dans le château, prêts à vous ensevelir sous ses ruines plutôt que de trahir et de renier la France. Une brèche est ouverte, la fumée du canon vous enveloppe et vous aveugle; mais votre bras est sûr; et pendant que la foi du moine s’écrie: saint Michel à notre secours, votre épée valeureuse opère des prodiges. L’ennemi est culbuté; sa déroute est complète. La victoire est à vous! A qui faut-il l’attribuer? L’histoire répond: à votre bravoure, ô preux incomparables! Mais vous avez complété vous-mêmes la réponse de l’histoire. Quand Dunois vient vous complimenter au nom du Roi: «Nous avons triomphé, lui dites-vous, par l’aide de Dieu et de monseigneur saint Michel, prince des chevaliers du ciel.» Vos ennemis, du reste, l’ont eux-mêmes proclamé: ils avaient aperçu dans les airs, et à votre tête, saint Michel armé d’un glaive étincelant.

Quelle page que celle-là! Quelle page pour l’Archange! Quelle page pour la France! Quelle page éclatante en l’honneur de notre Normandie et de ce roc immortel, seul point de notre territoire que n’ait point foulé le pied de l’étranger! L’éloge serait ici superflu. Les faits parlent plus haut que toute parole, et ce qu’ils expriment, c’est la gloire, une gloire éblouissante comme le soleil, la gloire si pure du patriotisme soutenu par la religion. Oui, ô cité de saint Michel, de toi, comme de la cité de Dieu, nous pouvons dire avec admiration: Gloriosa dicta sunt de te. Des faits à jamais glorieux se sont accomplis dans tes murs! Ta gloire ne saurait être ni trop souvent rappelée, ni trop haut célébrée.