Voilà ce que nous voudrions redire aujourd’hui. Nous voudrions montrer le Mont-Saint-Michel comme la vraie merveille de l’Occident, non pas seulement au point de vue de l’art, mais au point de vue de l’histoire et de la religion. Nous voudrions prouver que ce monument publie une triple victoire remportée par nos pères sous l’égide de saint Michel: victoire de la science sur la barbarie; victoire de la bravoure sur les envahisseurs de la France; victoire de la piété sur les ennemis de la religion, trois victoires qui ont pour témoins vivants et irrécusables l’abbaye où travaillait le savant bénédictin, les remparts où l’intrépide chevalier défendait la patrie, la basilique où le pieux pèlerin s’agenouillait pour prier. En interrogeant ces muets mais éloquents témoins du passé, nous comprendrons que l’heure est venue enfin où l’oubli dans lequel trop longtemps on a laissé saint Michel et son temple doit être réparé, où la sainte montagne doit être relevée de l’humiliation qui pesait sur elle, où l’Archange, en un mot, demeuré pendant des années comme un inconnu parmi les siens, doit être proclamé de nouveau le protecteur de l’Église et de la France. Élevons-nous donc pendant quelques instants sur cette montagne que jadis gravissaient tant de tribus diverses, les tribus du Seigneur.

Vous le connaissez ce roc fameux où le travail de l’homme a complété celui de la nature; vous avez admiré cette montagne qui se dresse superbe et sévère sur les confins de la Normandie et de la Bretagne, ayant à sa base la cité, au centre le monastère, au sommet la grandiose basilique, cette montagne debout, comme on l’a dit, au milieu des grèves, avec ses pieds baignés par les flots, son sommet perdu dans les nuages, vrai géant de granit entre deux immensités. S’il tient à la terre par sa base, il plane, pour ainsi dire, dans les hautes régions de l’atmosphère, et domine le plus vaste horizon, comme pour réveiller, pour attirer les foules qui dorment du sommeil de la terre et s’endurcissent dans le culte des vanités humaines. Merveille incomparable de l’art chrétien, œuvre des siècles et de la foi, qui commande l’admiration, contraint au respect, saisit l’âme, la transporte et fait revivre de si longs souvenirs! C’est bien le trône terrestre de l’Archange! C’est aussi comme un phare resplendissant qui a projeté au loin son éclat et contribué pour une large part à dissiper les ténèbres de l’ignorance.

Dès les premiers siècles de notre ère, le Mont-Saint-Michel, alors appelé le mont Tombe, servait d’asile et de sanctuaire à la science. Réfugiés dans la forêt qui couvrait à cette époque les rivages que la mer a conquis avec le temps, de laborieux ermites se livraient à l’étude des lettres divines et profanes. Au commencement du huitième siècle, l’ermitage fut remplacé par la collégiale de saint Aubert. Dans les étroites cellules construites sur le flanc de la montagne, douze chanoines consacraient de longues heures aux travaux intellectuels. D’après la constitution que leur avait donnée l’illustre évêque, ils devaient partager leur temps entre la récitation des différents offices, l’étude de l’Écriture sainte, de la littérature et la transcription des manuscrits. Plusieurs de ces manuscrits primitifs échappés soit à l’incendie, soit au pillage, faisaient autrefois l’orgueil et la richesse de la vieille abbaye. C’est peut-être à l’un de ces chanoines que nous devons l’histoire de l’apparition du glorieux Archange à saint Aubert. C’est en particulier au chanoine Pierre, dont Mabillon fait un sérieux éloge, que nous devons la publication, si précieuse pour les annales monastiques, de la vie de saint Benoît et de ses premiers disciples.

Toutefois, ce n’étaient là, pour ainsi parler, que les lueurs. La flamme ardente et brillante devait éclater surtout dans les siècles suivants. A la fin du dixième siècle, en effet, à cette époque où les sciences paraissent bannies du reste du monde, les bénédictins établis au Mont par les soins de Richard-sans-Peur y apportèrent toutes les traditions des grandes écoles de leur ordre. Pendant que Lanfranc et saint Anselme venaient jeter une splendeur inaccoutumée sur l’école épiscopale d’Avranches, le Mont-Saint-Michel comptait de son côté des moines du mérite le plus éminent, qui cultivaient avec amour la science dans son plus vaste ensemble. «L’Écriture sainte, nous dit un des meilleurs historiens du Mont, l’Écriture sainte et les principaux écrits des Pères, surtout de saint Grégoire le Grand et de saint Augustin, la physique et la philosophie d’Aristote, les œuvres de Cicéron, de Sénèque, de Marcien et de Boëce, la grammaire, l’éloquence, le calcul, l’astronomie, l’histoire, la jurisprudence, la poésie, la musique, la peinture, l’architecture, la médecine elle-même et l’art de gouverner les peuples étaient étudiés et enseignés par les enfants de saint Benoît. Tous, maîtres et élèves, se nommaient les disciples de saint Michel, le prince éthéré, principis ætherei, sancti Michaelis alumni

A la tête de ces pléiades de savants apparaissent les Gautier, les Raoul, les Radulphe, les Anastase, les Robert de Tombelaine, les Guillaume de Saint-Pair. Mais au-dessus de tous s’élève, au douzième siècle, rayonnant d’un pur et immortel éclat, Robert de Torigni, que les chroniqueurs appellent le Grand Libraire, et qui, par ses écrits, par ses riches collections, valut à notre Mont le titre glorieux de Cité des livres.

Quand, d’une part, on réfléchit à la rareté de ces livres, avant la découverte de l’imprimerie, à la difficulté de se les procurer pour les parcourir, et à plus forte raison pour les copier, quand, de l’autre, on songe à ces ouvrages si nombreux élaborés dans le silence de la cellule et mûris sous les voûtes du cloître, à ce trésor immense de manuscrits entassés par ces moines qui, penchés sur l’océan des âges, arrachaient à la ruine ou à l’oubli toutes les richesses intellectuelles des siècles antérieurs, quand on songe à ces travaux incessants, à ces miracles de patience et d’érudition, c’est alors que, pour emprunter le langage des anciens, le Mont-Saint-Michel nous apparaît vraiment comme le phare lumineux des siècles, comme une tour sublime ouverte aux lettrés, litteratis aperta. C’est alors qu’instinctivement on s’écrie avec les vieux historiens: «Voilà bien ce lieu eslevé presque jusqu’à la moyenne région de l’air, ce milieu entre Dieu et les hommes, ce palais des anges, ces cloîtres bénédictins dont les fleurs et les fruits spirituels répandent partout un si vif éclat, une si suave et si bienfaisante odeur.» Voilà bien le rocher solitaire où, soldats de la science, les moines combattaient vaillamment pour disputer à l’ignorance et aux ténèbres les lumières du passé. Sa gloire est d’avoir vu se succéder, à une époque où ils étaient si peu communs, des hommes qui savaient goûter et recueillir, pour les transmettre à la postérité, les grandes œuvres des âges précédents dans tous les genres.

Le temps ne pourra pas atténuer cette gloire. Au treizième siècle de nouveaux manuscrits sur la musique, l’astronomie, la rhétorique, la théologie, le droit romain, l’Écriture sainte, l’histoire civile et ecclésiastique établissent que, dans l’antique monastère, fleurit toujours le culte de la science. Au quatorzième siècle, un enfant d’Avranches, Guillaume de Servon, ouvre à ses religieux le champ le plus vaste sans contredit qui puisse être ouvert à l’esprit humain, la Somme de saint Thomas. Au quinzième siècle, sous Pierre le Roy, natif d’Orval, près Coutances, l’école du Mont arrive à l’apogée de la célébrité. Ce modeste, mais vrai savant, compose lui-même divers traités, devient référendaire du pape Alexandre V et mérite l’illustre surnom de Roi des abbés de son temps: son école monastique est comme un foyer vivifiant, où viennent s’allumer les autres flambeaux. Son abbaye, disent les vieux auteurs, pouvait fournir à tous les monastères les abbés les plus savants et les plus réguliers.

Interrompues par la guerre de Cent-Ans et par les guerres de religion, les études au dix-septième siècle brillent d’un nouvel éclat au Mont-Saint-Michel, sous les bénédictins de la congrégation de saint Maur. C’est alors qu’apparaissent Dom Huynes, qui nous a légué l’histoire générale de l’abbaye; Thomas le Roy et Dom Louis de Camps, dont les œuvres ont mérité de passer à la postérité.

Que dire maintenant de l’influence exercée dans le monde par ces illustres élèves de l’Archange? La France a senti cette influence: plusieurs d’entre eux sont les émules de Lanfranc et de saint Anselme, avec lesquels ils entretiennent les pures et nobles relations de l’esprit et du cœur. L’Angleterre l’a sentie: elle les a conviés dans son sein pour en faire les maîtres de l’enseignement. L’Italie elle-même l’a sentie: les papes appellent à leur service ces humbles mais savants religieux. De toutes parts on accourt, on se presse autour de leurs chaires si justement renommées. Au quinzième siècle, on institua dans l’Athènes de la Normandie, dans cette ville de Caen, toujours amie des lettres, des sciences et des arts, une succursale qui porta le nom significatif d’École du Mont.

Que dire encore des chefs-d’œuvre enfantés par ces doctes serviteurs de saint Michel? Toutes les sciences leur sont redevables. La science sacrée: Robert le Vénérable a écrit de pieux et touchants commentaires sur l’Écriture sainte. L’histoire: Robert de Torigni a composé son Cartulaire, sa Chronique et ses Annales. La poésie: Guillaume de Saint-Pair, appelé le moine Jovencel, la Calandre de la solitude, a chanté les gloires du Mont-Saint-Michel. Mais c’est surtout l’architecture qui leur est redevable. Au souffle de quel génie ont-ils en effet jailli ces monuments admirables que le monde entier nous envie? Au souffle du génie de ces moines que tant d’écrivains modernes ne rougissent pas d’appeler des ignorants et des arriérés. Regardez donc, dirons-nous à ces détracteurs, regardez seulement le Mont-Saint-Michel. Oui, regardez et instruisez-vous. N’est-ce pas à la science et à la générosité des Hildebert, des Ranulphe, des Roger, des Robert, des d’Estouteville, des de Laure, des de Lamps que nous devons cette vieille nef romane avec son triforium, cette abside avec ses colonnes élégantes, ses zones et ses voûtes élancées, cette flèche qui portait autrefois jusqu’aux nues l’image du glorieux Archange terrassant le dragon infernal? Rien n’a déconcerté ces maîtres des pierres vives: ni la difficulté de l’œuvre, ni les fatigues du travail, ni les longueurs du temps, ni les ravages multipliés de l’incendie; et ils ont construit ce monument, dont la hardiesse, plus encore que la magnificence, saisit et confond l’esprit humain. Et la Merveille, avec cette salle des chevaliers qu’on dit le plus vaste et le plus superbe vaisseau gothique qui existe au monde, avec cet incomparable réfectoire, avec ce cloître qu’un Anglais appelait le plus beau morceau d’architecture qui soit en France, la Merveille de l’Occident en un mot, à qui donc la devons-nous? N’est-elle pas l’œuvre de Jourdain, de Radulphe des Iles, de Raoul de Villedieu? Et les remparts eux-mêmes, ces fiers et imprenables remparts, n’ont-ils pas été bâtis sous la direction de Robert Jolivet et d’un humble religieux qui fut l’ami du vaillant d’Estouteville, de Jean Gonault? Voilà la victoire que saint Michel a remportée par ses moines, par ses anges de la terre contre le démon de l’ignorance et des ténèbres qu’ils ont réduit à l’impuissance. Michael et angeli ejus prœliabantur cum Dracone; et Draco pugnabat et angeli ejus; et non valuerunt. Voilà ce qu’ont produit ces religieux qu’on appelait autrefois soldats dans le cloître et moines sur le champ de bataille: Miles in claustro, monachus in prœlio. Savants modernes, ne venez donc plus nous affirmer qu’à vous seuls appartient le monopole de la science! Ne venez plus, de grâce, jeter au front de la Religion ce mot qui dénote à la fois l’injustice et l’ingratitude, le mot flétrissant d’obscurantisme! Ouvrez enfin les yeux et dites maintenant si les moines étaient des ignorants, si la religion est l’ennemie des lumières! Est-ce que tous les monuments que nous venons d’énumérer ne parlent pas avec une éloquence irrésistible? Rendez-vous donc enfin à l’évidence, et courbez-vous devant ces religieux obscurs. Vous pouvez, non seulement sans honte, mais encore avec quelque gloire, saluer en eux des maîtres. Inclinez-vous devant l’Église, comme devant la gardienne fidèle de la science et la meilleure institutrice de l’humanité.