INTRODUCTION
’histoire du Mont-Saint-Michel n’est pas une page isolée de nos chroniques locales; elle se rattache par des liens étroits aux plus graves événements qui se sont accomplis en France depuis le huitième siècle. Cette montagne de granit, avec sa ceinture de remparts et sa couronne d’édifices à l’aspect fier et majestueux, ravit l’admiration du visiteur, excite l’enthousiasme du poète et anime le pinceau de l’artiste; mais elle doit avant tout fixer l’attention de l’historien. Tour à tour, on l’appela le Palais des anges, la Cité des livres, le Boulevard de la France et la Merveille de l’Occident. A quelle cause faut-il attribuer l’origine de ces titres glorieux? Le Mont-Saint-Michel est l’œuvre de la civilisation chrétienne, et c’est sous l’influence de la religion qu’il a conquis sa renommée.
Si le soleil de l’Évangile ne s’était jamais levé sur les côtes de la Neustrie, quel spectacle nous offrirait aujourd’hui la cité de l’Archange? Que verrions-nous à la place de ces constructions hardies et de ces chefs-d’œuvre immortels? Peut-être le Mont-Saint-Michel serait, comme autrefois, un rocher sauvage et stérile. Mais, dès l’aurore du christianisme, tout changea d’aspect. Cette montagne qui avait ses destinées dans les vues de la Providence, devint le centre d’un mouvement religieux, dont l’influence salutaire se fit bientôt sentir en France et chez les nations voisines. C’est là que saint Michel, le protecteur des enfants de Dieu, choisit son sanctuaire de prédilection; et de là, comme d’une forteresse inexpugnable, il combattit pour les droits de la justice et de la vérité. Le monde s’ébranla. De toutes parts on accourut pour implorer l’assistance de l’Archange, et pendant plus de dix siècles le Mont-Saint-Michel servit de rendez-vous aux peuples chrétiens. Que de prodiges signalés, que de souvenirs touchants, que de pieuses et naïves légendes se rattachent à cette partie de notre histoire! On y retrouve la foi de nos pères, avec son élan irrésistible et sa noble simplicité.
La science, compagne assidue de la révélation, trouva un asile assuré sous l’égide de l’Archange. Les gardiens du sanctuaire savaient unir le savoir à la piété. Ils cherchaient dans les sciences divines et humaines les jouissances que la vérité procure aux esprits droits et affranchis de la servitude des sens. Aussi voyons-nous au Mont-Saint-Michel une phalange de religieux occupés sans cesse à l’étude des lettres, de la philosophie, des mathématiques, de l’astronomie, de la musique, de la jurisprudence, et des autres branches des connaissances profanes. Pendant que la France était en proie aux horreurs de la guerre, et que l’ignorance gagnait toutes les classes de la société, les enfants de saint Benoît recueillaient les débris de l’antiquité, transcrivaient les œuvres d’Aristote, de Cicéron, de saint Augustin, de Boèce, et ouvraient des écoles où de nombreux disciples se formaient à la culture de l’esprit et du cœur. Parmi ces savants, on compte de pieux interprètes de la Sainte Écriture, des poètes et des historiens dont les noms et les écrits sont parvenus jusqu’à nous. Au premier rang brillent les Robert de Torigni et les Guillaume de Saint-Pair.
Si la raison s’illumine au foyer de la révélation, les arts naissent aussi de l’inspiration religieuse et suivent dans leur évolution les progrès de la science. C’est pourquoi sous l’influence de la religion, les arts se développèrent au Mont-Saint-Michel et produisirent les merveilles qui étonnaient le génie de Vauban. Là nous trouvons toutes les richesses, toutes les transformations, toutes les variétés de l’architecture chrétienne. A l’origine, c’est le roman, avec sa sévérité; peu à peu, après de longs essais, l’ogive triomphe du plein cintre, la pierre semble s’élever sous un souffle divin et prend son libre essor vers le ciel; le corps des édifices, soutenu par des colonnes élégantes, se dilate avec ampleur; le granit s’anime sous le ciseau de l’artiste et s’épanouit en riches feuillages, ou revêt les formes symboliques les plus diverses. On dirait l’hymne de la création tout entière; ou plutôt c’est l’acte de foi d’un âge profondément chrétien. En présence de ces édifices séculaires, comme à la vue des travaux entrepris par les Mabillon, nous pouvons bien dire: Voilà une œuvre bénédictine.
La religion, la science et les arts renferment les éléments d’une vraie civilisation. Il ne faut donc pas s’étonner si l’abbaye du Mont-Saint-Michel exerça une grande influence sociale au Moyen Age et à la Renaissance. Les enfants de saint Benoît, non contents de cultiver dans leur monastère toutes les connaissances divines et humaines, firent part au monde des trésors de science et de vertu qu’ils possédaient; on les vit en relation avec les souverains pontifes, les cardinaux et les évêques; ils entretinrent des correspondances actives avec les savants qui peuplaient les cloîtres, ou enseignaient dans les chaires publiques; non seulement ils avaient pour la plupart un libre accès auprès des ducs de Normandie, mais ils devinrent encore les amis et les conseillers de plusieurs rois de France et d’Angleterre. Ils surent profiter de leur crédit pour le bien de l’Église et de la société. Guillaume le Conquérant voulut confier à des religieux du Mont le soin d’instruire et de réformer les peuples nouveaux soumis à sa domination; Robert de Torigni contribua par sa prudence et sa fermeté à mettre un frein à la tyrannie de Henri II; un autre abbé, Pierre le Roy, fut nommé référendaire de l’Église romaine, en récompense des services qu’il avait rendus au Saint-Siège, à l’époque du grand schisme d’Occident. Cette influence extérieure se manifesta surtout pendant la guerre de cent ans. La cité de l’Archange fut transformée en château fort, et devint une citadelle inexpugnable contre laquelle se brisèrent tous les efforts de l’ennemi. La France presque entière subit le joug du vainqueur; mais le Mont-Saint-Michel ne vit point flotter sur ses remparts le drapeau de l’étranger. Les premiers succès qui amenèrent l’expulsion des Anglais furent remportés par les défenseurs du Mont, et, après la délivrance de notre territoire, Louis XI établit l’ordre de Saint-Michel pour reconnaître la protection que l’Archange avait accordée à nos armes, et perpétuer le souvenir des glorieux événements dont nous venons de parler.
Mais, avant tout, le Mont-Saint-Michel servit de véritable berceau au culte de cet Ange de la patrie, que Dieu dans les desseins de sa sagesse semble avoir choisi pour présider aux destinées de la France. Jamais culte ne fut plus populaire au Moyen Age ni plus universellement répandu, après celui du Sauveur et de la Vierge. Saint Michel, que la tradition représentait comme le prince de la milice céleste, le vainqueur du serpent infernal, le conducteur des âmes au tribunal suprême, le guide du peuple de Dieu et l’ange de la lumière, dissipant les ombres du paganisme et de l’hérésie; saint Michel, le type de la bravoure et de la fidélité, le protecteur du faible et de l’orphelin, le vengeur des droits de Dieu et l’heureux contradicteur de l’esprit du mal; saint Michel, avec ses attributs guerriers, sa forme poétique, son amour de la vérité et de la justice, devait exciter l’enthousiasme de nos pères, gagner leur confiance et ravir leur admiration. Les Francs avaient trouvé en lui un patron et un modèle. Les rois des deux premières races donnèrent l’exemple; ils se mêlèrent à la foule des pèlerins et allèrent au Mont placer leur couronne sous la protection de saint Michel; ou bien, comme Charlemagne, ils firent représenter l’image de l’Archange sur les drapeaux qu’ils portaient à la tête de leurs soldats invincibles. Heureuse nation que celle dont les chefs s’appuyaient sur le secours du ciel et ne mettaient pas leur unique espérance dans l’habileté des calculs humains, ou dans la force des armes! Quand la féodalité étendit ses ramifications à toutes les classes de la société, un grand nombre de seigneurs, prêtres, moines ou laïcs, confièrent la garde des châteaux, des tours et des abbayes-forteresses à l’Archange guerrier. Tous se croyaient plus en sûreté lorsqu’ils avaient placé leurs biens et leurs personnes sous la sauvegarde du prince de la milice céleste. Les communes, à leur tour, choisirent saint Michel pour patron et ornèrent de son image les hôtels, les beffrois et les places de nos cités.