Le culte de saint Michel conducteur des âmes fut encore plus populaire surtout depuis le dixième siècle. On pensait que l’Ange fidèle, après avoir précipité des cieux Satan révolté, le poursuivait sans cesse dans sa lutte acharnée contre les hommes. Il veillait sur l’innocence, ramenait à la pratique du bien les pécheurs égarés, conduisait les âmes au tribunal de Dieu, et pesait avec équité les bonnes et mauvaises actions. A ce titre, saint Michel fut honoré particulièrement dans les monastères. Les religieux, faisant profession d’un genre de vie plus pure et plus parfaite étaient dès lors les sentinelles avancées de la chrétienté, et comme tels, ils se trouvaient plus exposés que personne aux attaques, aux pièges et aux surprises de l’ennemi; de plus, ils se distinguaient par leur piété envers les morts: piété jadis si florissante dans la plupart de nos abbayes et surtout au Mont-Saint-Michel. Les moines avaient aussi à se prémunir contre les invasions des barbares et les empiètements de leurs voisins. Il n’est donc pas étonnant qu’ils aient songé à faire alliance avec le belliqueux Archange, pour le disposer à défendre leurs droits.
Saint Michel n’est pas seulement l’irréconciliable ennemi de Satan révolté; il en est aussi l’antithèse vivante. Ange de lumière avant sa chute, Lucifer est devenu le père du mensonge et de l’erreur; il est, selon l’expression de Tertullien, transformé en bête ennemie de la clarté du jour; c’est pourquoi son antagoniste a été regardé comme le protecteur des lettres, le porte-flambeau de la vérité, le propagateur des saines doctrines. En cette qualité il fut choisi autrefois pour le patron des étudiants. A l’exemple des religieux du Mont, qui se disaient «les disciples du prince éthéré,» la plupart de ceux qui fréquentaient les asiles ouverts à la jeunesse chrétienne, les élèves des universités, avec les maîtres qui enseignaient dans les chaires les plus renommées, se rangèrent sous l’étendard de l’archange saint Michel.
Ainsi, dans le palais des rois et dans le cloître des moines, au milieu des camps et à l’ombre des autels, dans les familles illustres et parmi les modestes écoliers, sur tous les points de notre territoire, et en particulier dans les localités voisines du Mont, le culte de l’Archange jouit pendant plusieurs siècles d’une grande célébrité. Le concert de louanges en l’honneur du génie tutélaire de la France était universel.
Dans les temps modernes, la dévotion à saint Michel a perdu son éclat. Faut-il s’en étonner? L’impiété s’efforce d’obscurcir le dogme des anges, et spécialement des démons; aidée dans son œuvre de destruction par le protestantisme qui a jeté le ridicule sur les plus saintes croyances, elle a réussi à pervertir l’esprit humain. Les populations n’aspirent qu’au bien-être matériel et ne voient plus que la vie présente. Quelle place un esprit tout céleste, uniquement occupé de la gloire de Dieu et des intérêts de l’autre vie, pouvait-il conserver au milieu d’une société sceptique et railleuse? A une époque la catastrophe a été complète, et aux yeux des hommes elle a paru sans remède. Le sanctuaire de l’Archange lui-même a subi le sort de nos autres édifices religieux: les moines ont été dispersés; les louanges de Dieu n’ont plus retenti sous les voûtes de l’ancienne basilique; à la prière ont succédé les imprécations et les blasphèmes; l’abbaye est devenue un sombre cachot où l’on n’entendait plus que le bruit des chaînes et le cri des victimes.
Saint Michel, vainqueur du paganisme et de l’hérésie, devait triompher. Déjà l’église a été rendue au culte, les cachots sont fermés, l’ère des grands pèlerinages est ouverte et la statue de notre céleste patron a reçu les honneurs du couronnement solennel. Grâce à l’initiative de l’épiscopat français, nous voyons revivre la piété, la confiance et l’élan des premiers âges. L’heure est donc opportune pour faire connaître la belle et sublime physionomie de l’Archange, et raconter les gloires de cette montagne si justement appelée la Merveille de l’Occident.
L’histoire de saint Michel et du Mont-Saint-Michel, dans ses grandes lignes, suit toutes les phases par lesquelles la France est passée, depuis son origine jusqu’à nos jours; elle peut se diviser en quatre périodes générales: la première s’étend de la fondation par saint Aubert à l’époque où la féodalité, après l’édit de Quiersy-sur-Oise et l’avénement de la race capétienne, fut définitivement constituée; la deuxième embrasse les années où le régime féodal triompha et ne fut pas contrebalancé par l’établissement définitif des communes; la troisième comprend la durée de cette lutte, unique peut-être dans les annales des peuples, de cette guerre d’extermination que notre pays soutint pendant plus d’un siècle contre l’Angleterre; la quatrième date des tentatives que firent les protestants pour entraîner la France dans l’hérésie, et se termine au glorieux couronnement de saint Michel.
A chacune de ces époques, le mont Tombe subit une transformation spéciale et le culte de l’Archange revêt un caractère nouveau, pour s’adapter aux circonstances et répondre à nos besoins. Sous les rois des deux premières races, saint Michel nous apparaît comme le vainqueur du paganisme; les habitants de la Neustrie d’abord, et ensuite les Normands eux-mêmes se soumettent au joug de l’Évangile. A l’époque féodale, nos ancêtres, attendant avec anxiété l’heure du jugement suprême, ou redoutant les attaques de l’ennemi, confient leurs plus chers intérêts à l’Archange conducteur et peseur des âmes. C’est alors que l’abbaye bénédictine jette un vif éclat et est gouvernée par cette longue série d’hommes dont l’histoire a enregistré le nom et les œuvres. Pendant la guerre de cent ans, le bruit des armes et des chants guerriers se mêle aux accents de la prière et l’abbaye se transforme en forteresse; de tous les points de notre territoire on lève les yeux au ciel, pour invoquer le belliqueux Archange, qui commanda jadis les armées du Seigneur. Dans les temps modernes saint Michel est honoré surtout comme le vainqueur de l’hérésie et de l’impiété.
Fig. 12.—Saint Michel terrassant le Dragon. Miniature d’un livre d’heures du quinzième siècle. Bibliothèque de M. Ambr. Firmin-Didot.