CHAPITRE PREMIER
SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL SOUS LES ROIS DES DEUX PREMIÈRES RACES

I
SAINT MICHEL DANS LES TEMPS PRIMITIFS.

n remontant le cours des âges, on trouve dès la plus haute antiquité les traces certaines de la croyance aux esprits, bons ou mauvais, inférieurs à Dieu, mais supérieurs à l’homme. Les juifs, héritiers des saines traditions, et les autres peuples, qui avaient emporté, en se dispersant, quelques lambeaux plus ou moins défigurés des révélations primitives, ont attribué à ces mêmes esprits une large part dans la lutte incessante du bien contre le mal; comme nous, ils ont pensé et ils pensent encore que les anges veillent sur les hommes, que les démons s’acharnent à leur perte; bien plus, d’après une découverte récente faite en Assyrie, le grand combat livré au ciel dès l’origine du monde n’était pas ignoré des anciens. De tout temps on a placé à la tête des célestes phalanges un chef invincible, personnification vivante de la vérité, de la justice et de la fidélité, ennemi à jamais irréconciliable du prince des ténèbres et des mauvais génies rangés sous son empire, ami des âmes et défenseur des droits de Dieu.

Ces croyances furent altérées et mélangées de grossières erreurs en Égypte, en Chaldée, chez les Assyriens et les autres nations infidèles; mais les juifs, instruits par les prophètes, ne s’écartèrent pas sur ce point des traditions de leurs ancêtres; au témoignage de Daniel, ils admirent l’existence d’un ange, dont le nom signifiait dans leur langue la majesté incomparable de Dieu, et désignait une mission spéciale: Michel, c’est-à-dire, qui est semblable à Dieu. Ils le reconnurent pour leur génie tutélaire, leur chef dans les combats, leur guide et leur conseiller; ils lui donnèrent le titre de «prince,» de «grand prince;» et, si l’on s’en tient aux règles de l’exégèse usitée chez les Hébreux, il est permis de croire que la Synagogue lui attribua la plupart des faits merveilleux consignés dans les livres saints, et accomplis par le ministère des anges. D’après ces interprétations, saint Michel fut regardé comme l’intermédiaire des révélations du Sinaï; c’est lui qui mit à mort les nouveau-nés des Égyptiens, pour hâter la fin de la première captivité et l’acheminement vers la terre promise; c’est lui qui sauva le trésor du temple de la cupidité des Séleucides et infligea un terrible châtiment à l’impie Héliodore ([fig. 13]). Il faisait sans doute partie de l’ambassade qu’Abraham reçut sous le chêne de Mambré; Moïse l’entendit lui adresser la parole dans le buisson ardent; Ézéchiel le vit peut-être sous le voile énigmatique du tétraphorme. Il fut, en un mot, le principal messager du Seigneur dans ses rapports avec le peuple élu; il prit part à tous les actes destinés à exalter ou à humilier, à défendre ou à punir la famille d’adoption, «la nation domestique de Dieu,» selon l’expression de Tertullien.

Les juifs ne pouvaient ignorer le combat dont le récit a été gravé sur les monuments chaldéens, et que saint Jean nous a dépeint avec des couleurs si vives dans son Apocalypse; ils savaient que saint Michel avait reçu la mission de combattre Satan, de s’opposer à ses projets et de défendre les âmes contre ses séductions. Une tradition, célèbre autrefois en Israël, vient jeter sur ce point une lumière éclatante. On racontait qu’une altercation s’était engagée entre les deux antagonistes, à la mort de Moïse; saint Michel fit enlever par un ange le corps du grand législateur et alla l’ensevelir dans une vallée du pays de Moab, afin de le soustraire au culte des Hébreux qui n’auraient pas manqué de lui rendre les honneurs divins. Le démon, souhaitant avoir les restes de Moïse en sa puissance pour faire tomber le peuple de Dieu dans l’idolâtrie, voulut mettre obstacle au dessein de l’Archange; mais

Fig. 13.—Le châtiment d’Héliodore. Fragment de la peinture à fresque de Raphaël dans une des salles du Vatican. Seizième siècle.