il fut contraint de prendre la fuite, dès qu’il entendit son adversaire prononcer, comme jadis au ciel, le nom du Seigneur tout-puissant. Saint Jude, dans son Épître, fait allusion à ce fait, quand il dit: «L’archange Michel, dans sa contestation avec le diable touchant le corps de Moïse, n’osa condamner son ennemi avec exécration; mais il se contenta de dire: Que le Seigneur exerce sur toi sa puissance.» Ici, saint Michel nous apparaît déjà comme vainqueur de l’idolâtrie ([fig. 14]).
Les juifs croyaient que cette lutte de l’Archange et de Satan devait se continuer au delà de la tombe jusqu’au jour redoutable du jugement: «En ce temps-là, est-il dit dans le prophète, Michel le grand prince se lèvera, lui qui est le protecteur des enfants de votre peuple... Et alors tous ceux qui auront leurs noms écrits dans le livre seront sauvés.» Ainsi, de toute antiquité, saint Michel a été pris pour le conducteur et le peseur des âmes, avec le symbole de la terrible balance dont il est plus d’une fois parlé dans les saintes Écritures. En cette qualité, il recevait et reçoit encore des hommages particuliers de la part des Juifs, qui récitent pour le repos des morts la prière suivante, appelée Justification du jugement: «L’archange Michel ouvrira les portes du sanctuaire, il offrira ton âme en sacrifice devant Dieu. L’ange libérateur sera de compagnie avec toi, jusqu’aux portes de l’empire où est Israël.» Les nations idolâtres, surtout celles qui étaient en relation plus directe avec le peuple de Dieu, admettaient aussi l’existence d’un génie, qui recevait les âmes au moment de la mort et les conduisait au tribunal du juge suprême. N’était-ce pas le rôle de Teutatès chez les Germains et les Gaulois, d’Hermès chez les Latins, les Grecs, les Phéniciens et les Égyptiens? Ce dernier, ami d’Osiris et instituteur des âmes sur la terre, assistait au jugement des bons et des méchants, dont les premiers étaient ensuite répartis dans les diverses régions du ciel, et les autres relégués dans des corps terrestres en punition de leurs fautes.
Les premiers chrétiens qui avaient lu les écrits de saint Jude et de saint Jean, ne pouvaient ignorer ni le nom, ni la nature, ni les triomphes du belliqueux Archange; ils connaissaient dans tous ses détails le grand combat que Michel et ses anges engagea au ciel contre le dragon révolté; ils savaient que l’antique serpent avait été vaincu et chassé loin de Dieu, avec ses légions infernales; ils étaient persuadés que la même lutte se continue sur la terre, et ne finira point tant que le séducteur pourra tromper les hommes, et les entraîner avec lui au fond de l’abîme. Pour eux, saint Michel était l’ami du Verbe incarné, il avait une mission à remplir dans l’Église, il devait être l’affirmation vivante et personnelle du Christ en face des négations impies de Satan; déjà on saluait en lui le vainqueur du paganisme et le conducteur des âmes. L’histoire des catacombes présente des traces de ces anciennes croyances, et Hermas lui-même en parle dans le livre du Pasteur. Son récit, quelle que soit sa valeur aux yeux de la critique, atteste du moins, sous la forme du symbole, que non seulement le nom, mais aussi la mission de l’Archange était connue dans les âges les plus reculés de l’Église.
Fig. 14.—Contestation entre l’archange saint Michel et le démon au sujet du corps de Moïse. Fac-similé d’une gravure sur cuivre de l’ouvrage du R. P. G. Stengel sur les Anges. 1629.
Hermas demande au pasteur le nom du messager céleste qui leur est apparu armé d’une faux, coupant les branches d’un grand arbre sans jamais en diminuer l’élévation ni la beauté, et présentant un rameau à ceux qui étaient abrités sous son ombre. Le pasteur répond: Cet ange à la taille majestueuse est Michel, le protecteur de votre peuple; il grave dans les cœurs la loi divine figurée par l’arbre, et veille à son observation; il pèse les actions des hommes, garde les bons sous sa puissance, fournit aux coupables le moyen d’expier leurs fautes, et envoie au ciel ceux qui ont lutté contre le démon et remporté la palme de la victoire.
Le culte de l’Archange se répandait, à mesure que la foi étendait ses conquêtes, et autant que la persécution le permettait. Tous aimaient à raconter, au milieu des épreuves de ces premiers siècles, les apparitions du belliqueux défenseur de l’Église et les faits merveilleux qu’on lui attribuait, surtout en Asie. Il était, croyait-on, du nombre des esprits bienheureux qui s’approchèrent du Sauveur et le servirent après la tentation du désert; il fallait voir en lui l’ange de l’agonie, de la résurrection et de l’ascension. D’après une pieuse légende rapportée par Grégoire de Tours, le Sauveur lui avait confié l’âme de sa sainte Mère, depuis l’heure de sa mort jusqu’au moment de son assomption. Il était apparu dans les environs de Colosses, l’une des premières villes qui embrassèrent le christianisme; dans l’île de Patmos, où saint Jean fut relégué, et jusqu’au sein de Rome païenne. Au rapport de Siméon Métaphraste, l’apparition de Colosses resta longtemps célèbre chez les Grecs, à cause des prodiges dont elle fut accompagnée. Pour en perpétuer la mémoire, on bâtit une chapelle sous le vocable de l’Archange, et une fête fut instituée à la date du sixième jour de septembre.
Au commencement du quatrième siècle, après la victoire de Constantin le Grand sur le tyran Maxence, le culte de saint Michel prit de nouveaux développements. Plusieurs avaient salué l’Archange en celui qui portait le labarum ou l’étendard du Christ le jour du combat. L’empereur lui-même, pour affirmer sa croyance, fit élever en l’honneur de saint Michel deux églises dans les environs de Constantinople. Cette conduite prouverait à elle seule l’antiquité du culte dont nous étudions les origines; en effet, Constantin n’aurait pas voulu se permettre d’innover sur un point de cette nature, et la fondation des églises de Byzance «suppose une longue et magnifique force acquise;» elle a de plus une signification d’une haute portée et jette une vive lumière sur notre sujet. L’empereur, après avoir donné un coup mortel au paganisme, met son épée au service de l’Église, proclame la vérité catholique et confesse qu’il doit sa victoire à l’assistance visible du ciel; en même temps, il élève sur les ruines des temples païens deux édifices dédiés à l’Archange, qui, à l’origine, terrassa le père du mensonge et proclama la vérité éternelle. N’est-ce pas reconnaître la grande mission de saint Michel, et confier à sa garde le glaive qui doit défendre l’Église contre les persécutions et les envahissements de ses ennemis? Le prince de la milice céleste
Daumont, lith. Imp. P. Didot & Cⁱᵉ Paris