Fig. 16.—Apparition de l’Archange saint Michel sur le môle d’Adrien, sous le pontificat de Grégoire Iᵉʳ. Peinture à fresque de Fréd. Zuccaro, au Vatican. Seizième siècle.

Constantin, à peine vainqueur du paganisme, proclame la puissance de saint Michel; Grégoire le Grand, qui signa un traité honorable avec les Lombards et jeta parmi eux les premières semences du catholicisme; Grégoire le Grand, qui envoya des missionnaires conquérir les îles Britanniques, reconnut que Rome devait son salut à la protection de l’Archange. A Byzance, la principale église dédiée à saint Michel remplaça un temple païen; le môle d’Adrien servit de base au château Saint-Ange.

De l’Italie, le culte de saint Michel pénétra de bonne heure dans les Gaules. Les Francs de Clovis et de ses successeurs avaient l’âme trop guerrière, pour ne pas accorder dans leur affection une large part à l’ange des batailles. Dès le septième siècle, le nom de Michel était populaire sur les bords du Rhin, de la Moselle et de la Meuse, où, depuis la journée de Tolbiac, les destinées de la France ont été si souvent disputées. Vers l’an 660, le maire du palais du jeune Childéric, roi d’Austrasie, fonda en l’honneur de saint Michel le monastère auquel la ville de ce nom a dû son existence et sa renommée. Le duc de Mozellane et ses successeurs, les comtes de Mousson et de Bar, en étaient les avoués, c’est-à-dire les amis et les protecteurs. Là fut établi dans la suite le chef-lieu du bailliage, qui s’étendait entre la Meuse et la Moselle; là encore siégea longtemps la cour souveraine, où étaient jugés en dernier ressort les procès de toute la contrée. Mais, dans les desseins de la Providence, le culte du glorieux Archange devait faire de nouveaux progrès et pénétrer jusqu’au fond de la Neustrie. C’est là, sur le sommet de notre chère montagne, que saint Michel devait, pour ainsi parler, «faire élection de domicile» et fixer sa demeure parmi nous, tant que durera sa lutte contre l’ennemi de Dieu, de l’Église et de la France.

En résumé, le prince de la milice du Seigneur, dont parle Daniel, a été connu et vénéré de temps immémorial chez les juifs et les chrétiens, en Orient et en Occident; mais son culte public et solennel est né en Phrygie, dans une des premières cités converties à la foi de Jésus-Christ; il s’est ensuite développé, en passant comme par autant d’étapes de Colosses à Constantinople, de Constantinople au monte Gargano, du monte Gargano à Rome, et de Rome au Mont-Saint-Michel, où nous allons en étudier les phases diverses, depuis le huitième siècle jusqu’à nos jours.

II
LE MONT-SAINT-MICHEL AU PÉRIL DE LA MER.

ux confins de la Bretagne et de la Normandie, l’Océan semble avoir franchi ses limites naturelles pour se creuser dans les terres un golfe profond. Souvent contrarié dans sa course par les falaises qui bordent le rivage, il s’arrête et paraît vaincu; mais il double l’obstacle, s’échappe de nouveau et s’enfonce dans le lit des rivières, qui sillonnent, comme autant d’artères, cette contrée à la fois si poétique et si riche en souvenirs. Ce spectacle est unique en Europe. L’Amérique seule nous en offre un autre exemple. A la marée montante, un bruit sourd et continu se fait entendre dans le lointain: c’est la vague qui s’avance avec majesté. Bientôt elle apparaît comme un cercle à l’horizon. On la voit glisser rapide sur le sable, se diviser tout à coup et former plusieurs courants qui s’unissent, se séparent encore, puis se confondent et laissent derrière eux des îlots à découvert. La voici déjà qui se précipite sur le rivage, et bat en écumant les digues que la nature ou la main des hommes lui ont opposées. Encore un instant et ses conquêtes seront achevées. L’œil n’aperçoit plus alors qu’une nappe d’eau, où voguent en liberté les petites barques qui, à la marée basse, étaient échouées sur les grèves. Attendez quelques heures, et à la place de ces flots agités vous n’aurez plus qu’une immense plaine de sable.

C’est au milieu de cette lutte des éléments que le redoutable Archange, appelé par nos pères la terreur de l’Océan, a voulu recevoir nos hommages et combattre pour nous. Le Mont-Saint-Michel est à l’extrémité de l’anse, là même où la Normandie se sépare de la Bretagne; il se dresse comme un géant qui défie les ennemis de la France et veille sur deux de nos plus belles provinces. La nature et l’art se sont concertés et ont uni leurs efforts pour en faire la Merveille de l’Occident. La base est flanquée de remparts et de tours inexpugnables, ou protégée par des roches escarpées; sur le versant, du sud à l’est, on voit échelonnées plusieurs habitations, dont les unes sont presque entièrement cachées derrière le mur d’enceinte et les autres assises sur les contreforts ou attachées aux flancs de la montagne; la cime est entourée d’une couronne d’édifices majestueux, qui dominent la grève à une hauteur prodigieuse. Deux fois le jour, dans les fortes marées, les flots se précipitent avec impétuosité contre cette masse de granit, et, ne pouvant la submerger, ils l’investissent et l’isolent complètement du littoral; puis ils se retirent et laissent paraître le lit de deux rivières qui coulent lentement sur la grève, le Couesnon, la Sée et la Sélune réunies. Que le pèlerin s’avance et gravisse la montagne pour pénétrer dans l’intérieur de l’abbaye, où l’attendent de nouvelles surprises. Il rencontre d’abord cette porte voûtée devant laquelle un visiteur ne pouvait retenir ce cri d’admiration: «Jamais le génie du poète ou de l’artiste n’a imaginé une entrée plus imposante et plus poétiquement mystérieuse.» De là, il peut monter dans cette superbe basilique dont la hardiesse et les proportions ont fait l’admiration des plus habiles architectes. Quel aspect pittoresque nous offre cet édifice, quelle grandeur austère dans ces nefs romanes, quelle exquise délicatesse, quelle harmonie, quelle élégance dans cette abside gothique! Si les cryptes obscures du Mont-Saint-Michel parlent des tristesses de l’exil, si le roman de ces nefs sévères rappelle la gravité du culte, ce gothique élancé transporte dans une sphère divine d’où l’âme ne voudrait plus descendre. Plus loin, c’est la Merveille assise sur son socle de granit; la Merveille, c’est-à-dire cette construction grandiose qui comprend les longues cryptes dites les Montgommeries, la salle des Chevaliers, le réfectoire, le dortoir et le cloître. Le cloître! quelle étonnante création du génie humain éclairé par la foi! On l’a nommé à l’envi l’habitation des Anges, une fleur éclose au milieu des granits sévères, le chef-d’œuvre le plus élégant de l’architecture gothique. C’est là qu’il faut se retirer pour voir le ciel de près et prier sans être interrompu par les vains bruits du monde. On l’a dit avec raison, ce cloître est un milieu convenable entre Dieu et les hommes: Dieu peut y descendre sans rien perdre de sa majesté; l’homme en y montant s’élève et se grandit.