Il est écrit: «Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. «Fidèles à cette maxime, les anachorètes du mont Tombe avaient tout quitté et s’étaient ensevelis vivants dans un obscur désert; de son côté, la Providence qui prend soin de vêtir les lis de la vallée, leur vint en aide dans les moments de détresse et leur fournit la nourriture dont ils avaient besoin pour soutenir leur existence; elle voulut même leur épargner la peine de sortir de leur solitude pour aller au loin chercher le pain de chaque jour, et dans ce but elle inspira au curé d’un village voisin nommé alors Astériac, aujourd’hui Beauvoir, de leur envoyer les vivres nécessaires. D’après les anciens manuscrits, toutes les fois que le saint prêtre voyait une épaisse vapeur, semblable à un nuage de fumée, s’élever de la forêt, il regardait ce signe comme un avertissement du ciel, et aussitôt il chargeait des provisions sur un âne, qui se rendait sans guide au mont Tombe, et regagnait la demeure de son maître, après avoir été déchargé de son fardeau. Un jour, ajoute la légende, «un loup affamé se rua de grande furie» sur le fidèle messager et le dévora; mais Dieu «qui a soin de repaistre les petits des corbeaux», entendit les gémissements de ses serviteurs et condamna le loup à remplir l’office de l’âne, c’est-à-dire à porter lui-même la nourriture destinée aux solitaires. Cette légende, racontée par les chroniqueurs et les poètes du moyen âge, fut représentée au quinzième siècle dans une des verrières de la basilique du Mont-Saint-Michel.
Telle fut, d’après les documents les plus dignes de foi et les inductions les plus sérieuses, l’origine de l’histoire de notre sainte montagne. Les préparatifs étaient terminés; le prince de la milice céleste pouvait descendre pour accomplir sa mission providentielle, et présider comme envoyé de Dieu aux destinées de cette belle et grande nation qui, dès lors, commençait à s’appeler la France.
III
SAINT MICHEL ET SAINT AUBERT.
Byzance et à Rome, Constantin et saint Grégoire, c’est-à-dire un grand prince et un grand pape proclamèrent la gloire et la puissance de saint Michel; un grand évêque fut choisi pour établir le culte de l’Archange sur le mont Tombe. Le huitième siècle, si important dans l’histoire de la Neustrie, était à peine commencé quand cette ère nouvelle se leva pour la célèbre montagne, déjà sanctifiée par la prière et la pénitence; saint Michel en prit alors possession et de là, comme du sommet d’une forteresse inexpugnable, il étendit sa protection sur la France entière. Le saint évêque, choisi pour être l’intermédiaire du ciel dans l’accomplissement d’un tel dessein, était remarquable par sa naissance et ses qualités naturelles, non moins que par l’éclat de ses vertus. Il se nommait Aubert. L’Avranchin était sa patrie; car, au témoignage de plusieurs annalistes, il naquit dans la seigneurie de Genêts, non loin du mont Tombe. Sa famille, l’une des plus illustres de la contrée, le forma de bonne heure à la pratique de la piété chrétienne, et favorisa ses heureuses dispositions pour l’étude en le confiant à des maîtres habiles; sous leur conduite il fit des progrès rapides dans les sciences divines et humaines. A la mort de ses proches, il divisa ses biens en trois parts, en donna deux aux églises et aux pauvres, et garda la dernière pour son usage personnel; ensuite il s’engagea dans l’état ecclésiastique, reçut les saints ordres avec les sentiments de la plus tendre dévotion, et à partir de ce moment il se consacra sans réserve au service de Dieu et au salut de ses frères, qu’il aidait, dit la chronique, «tant ès nécessitez corporelles que spirituelles.» Une si grande sainteté ne pouvait rester dans l’oubli. A la mort de l’évêque d’Avranches, le clergé et les fidèles se réunirent pour lui désigner un successeur; mais, comme ils ne pouvaient tomber d’accord, ils firent un jeûne de sept jours, pendant lesquels ils supplièrent Dieu de donner à son église un pontife selon son cœur. Le septième jour, au milieu d’un nombreux concours de peuple, tous les suffrages se portèrent spontanément sur le bienheureux Aubert. Les hagiographes rapportent que, pendant l’élection, une voix mystérieuse se fit entendre et prononça ces paroles: «Le prêtre Aubert doit être votre pontife.»
Le pieux évêque exerça les fonctions pastorales avec tant de zèle et de succès, qu’il répandit la lumière du christianisme et de la civilisation dans tout le pays et mérita d’être appelé illustre entre ceux qui gouvernèrent l’église d’Avranches. Il fut constamment occupé à détruire les derniers restes du paganisme expirant, à préserver ses diocésains contre les ravages de l’hérésie naissante et à délivrer les faibles de l’oppression des forts; en un mot, pour nous servir du langage figuré de nos pères, il combattit avec courage le monstre de l’idolâtrie, de l’erreur et de la tyrannie: noble lutte qui fut symbolisée au moyen âge dans une allégorie que dom Huynes rapporte en ces termes: «Un jour ce vigilant pasteur, venant de visiter son cher troupeau et s’en retournant en son église cathédrale, se vit environné sur le chemin d’une multitude de villageois lesquels joignant les mains s’escrioient d’une voix triste et lamentable qu’il eut pitié de leur misère, le supplians, la larme à l’œil, qu’il daignast regarder leur affliction et chasser loin de leurs terres un espouvantable dragon qui se retiroit vers la mer et venoit presque à chaque moment les poursuivre pour les dévorer eux et leurs troupeaux, infestant de son haleine puante tous les lieux par lesquels il passoit. Le saint, à ces clameurs, s’arresta et consolant toute cette populace par ses discours remplis de charité et prudence leur promit de les ayder et secourir en tout ce qu’il pourroit. Se munissant donc des armes spirituelles de l’oraison et mettant toute sa confiance en Dieu, il se résolut d’aller attaquer et combattre ce dragon, lequel dès qu’il eut apperceu le saint et le peuple qui le suivoit, jettant feu et flammes par les narines, et sa gueule béante, s’approcha d’eux comme pour les dévorer, bruslant du feu qu’il degorgeoit les herbes et arbrisseaux par où il passoit. Mais saint Aubert ne s’espouvantant nullement pour cela, bien que le peuple retournast en arrière, demeura ferme et stable au mesme endroict, fit le signe de la croix et jettant son estolle sur le dragon luy commanda de se tenir coy et de ne bouger non plus que s’il eut esté mort. O vertu divine! A ces paroles le dragon demeura immobile et tout le peuple qui trembloit de frayeur et regardoit de loin ne sçavoit que penser de cela, jusques à ce qu’après avoir bien considéré, ils virent clairement que le dragon ne se remuoit nullement et de là prirent la hardiesse de s’approcher de leur sainct évesque lequel pour lors reprenant son estolle conjura le dragon de ne nuire doresnavant à aucun. Et afin que personne par après n’en fut incommodé il supplia Notre Seigneur de permettre que la mer faisant son flux et reflux l’engloutit. Ce qui fut fait, et depuis ne fut veu ni apperceu de personne.»
Cependant, comme les saints eux-mêmes ont besoin de se recueillir de temps en temps et de puiser dans la retraite une nouvelle vigueur, le bienheureux Aubert suspendait parfois les travaux de son ministère et cherchait la solitude pour y vaquer plus librement à la prière et à la contemplation; il se retirait de préférence sur le mont Tombe, où l’attiraient et les exemples des anciens ermites et l’amour de la retraite. Là, au milieu du plus profond silence, il passait de longues heures en communication avec Dieu, oubliant les fatigues de la vie pastorale et se préparant à de nouveaux combats; peut-être aussi hâtait-il par ses prières le jour où sa solitude bien-aimée, autrefois sous l’empire du démon, allait devenir «le palais des anges,» et pressait-il le ciel d’accomplir ses desseins de miséricorde sur la Neustrie et le reste de la France. Bientôt, en effet, «le prince des armées du Seigneur, le protecteur de la sainte Église et le vainqueur du serpent infernal,» l’archange saint Michel apparut au pieux évêque pendant qu’il prenait un peu de repos et lui commanda de construire un sanctuaire au sommet du mont Tombe, où il devait être honoré à l’avenir comme il l’était déjà en Italie sur le monte Gargano. Après cette vision, saint Aubert resta tout pensif, et craignant d’être l’objet d’un rêve ou d’une illusion, il se contenta de redoubler ses prières, ses jeûnes et ses aumônes, et il ne se rendit pas au désir du messager céleste; mais, quelques jours après, l’Archange apparut pour la deuxième fois: son aspect était plus sévère et ses ordres plus pressants. Le pontife éprouva une vive agitation; il ne put reposer le reste de la nuit, croyant toujours apercevoir le personnage mystérieux qui s’était montré à lui, et se figurant entendre ses paroles menaçantes; néanmoins il recourut de nouveau à la pénitence, supplia le Seigneur de l’éclairer et de lui faire connaître sa volonté, puis cette fois encore il refusa d’obéir et suivit le conseil de l’apôtre saint Jean, qui nous dit «d’éprouver les esprits pour savoir s’ils viennent de Dieu.» Bientôt une troisième apparition le tira de toute incertitude. Saint Michel le reprit sévèrement de son infidélité, et après lui avoir intimé les ordres du ciel, il le toucha du doigt et lui fit à la tête une cicatrice profonde.
La simplicité de ce récit, l’accord unanime de tous les historiens sérieux et les témoignages de la science moderne ne laissent aucun doute sur la réalité de ces apparitions. En 1009 les ossements du saint évêque furent élevés de terre et placés sur les autels; depuis cette époque, des milliers de pèlerins ont constaté avec admiration la marque imprimée par le doigt de l’Archange ([fig. 18]): le célèbre auteur du Neustria pia dit qu’il eut deux fois ce bonheur, en 1612 et en 1641. A la grande révolution, un médecin savant et consciencieux sauva la précieuse relique, et au commencement de ce siècle il la rendit à l’autorité diocésaine, en jurant «sur sa part de paradis» qu’elle était authentique et que lui-même, après l’avoir soustraite à la profanation, l’avait conservée avec le plus grand soin. Il y a peu d’années, un autre docteur remarquable par ses vertus et sa science, ayant fait une étude sérieuse sur le chef de saint Aubert, a démontré que l’ouverture pratiquée au crâne ne peut être attribuée à une cause naturelle, et il n’a pas hésité à reconnaître la vérité du prodige attesté depuis dix siècles par la foi des fidèles. Il est donc impossible de le nier, la destinée du Mont-Saint-Michel est toute providentielle, et, à l’origine comme dans la suite de cette histoire, le surnaturel jaillit à chaque pas et défie les attaques de l’impiété moderne. Les précautions, les doutes, les hésitations du sage prélat servent à consolider notre croyance, et ce grand pontife, l’un des plus illustres parmi ceux qui ont formé la France de même que l’abeille «forme sa ruche,» était digne de servir d’intermédiaire entre saint Michel et notre patrie. Cependant, il faut l’avouer, tous les détails relatés dans les anciens manuscrits ne présentent pas le même degré de certitude, et des circonstances que nous omettons paraissent empruntées au récit de l’apparition du monte Gargano.
Enfin, le ciel avait manifesté ses volontés par des signes éclatants, et désormais il n’était plus possible d’hésiter; aussi le bienheureux Aubert se hâta-t-il d’exécuter les ordres de l’Archange, et travailla-t-il sans relâche à la construction de l’église du mont Tombe. Cet édifice, le premier que la Neustrie dédia solennellement au prince de la milice céleste, fut l’objet de la vénération et en même temps de la curiosité des peuples; la piété se plut à l’entourer de mystères et l’imagination de légendes: la rosée du ciel traça les dimensions, saint Michel fut l’architecte, un petit enfant écarta de son pied les obstacles que présentait la nature, le Sauveur