Fig. 18.—Chef de saint Aubert, conservé dans l’église Saint-Gervais d’Avranches.

avec ses anges fit la dédicace; en un mot, dans la pensée des fidèles, ce sanctuaire était comme l’esprit céleste apparu à Aubert, il n’avait rien de terrestre. Il est utile, pour faire connaître cette époque, de rapporter fidèlement le récit des annalistes du moyen âge; le lecteur saura faire la part de la foi et de l’imagination, du surnaturel et de l’humain, du miracle et de l’allégorie, de l’histoire et de la légende.

Il est raconté que saint Aubert, après avoir communiqué à ses chanoines et à son peuple les visites dont saint Michel l’avait honoré, partit de sa ville épiscopale, accompagné du clergé et d’un grand nombre de fidèles, et se dirigea vers le mont Tombe. Tous étaient animés d’un saint enthousiasme et chantaient dans le parcours des hymnes et des cantiques, inaugurant ainsi pour le Mont-Saint-Michel l’ère des pèlerinages publics et solennels. Arrivé au terme de son voyage, Aubert purifia par de pieuses cérémonies le sol autrefois souillé par les sacrifices offerts aux faux dieux, et bénit l’emplacement que devait occuper le nouveau sanctuaire. Sans plus attendre, une phalange de travailleurs se mirent à l’œuvre pour aplanir le terrain et commencer la construction; mais un obstacle inattendu vint s’opposer à leur dessein et défier tous leurs efforts. Au sommet de la montagne se dressaient deux énormes rochers que les bras les plus vigoureux «ne purent ni ébranler ni arracher de leur place.» Des archéologues de mérite affirment que ces pierres étaient des menhirs ayant servi au sabéisme des Gaulois, à l’époque où le mont Tombe était placé comme un vaste autel entre deux localités celtiques, Scessiacum et Astériac. Le saint pontife, loin de perdre courage, résolut de ne pas regagner son église d’Avranches avant d’avoir vaincu cette difficulté; l’ordre de l’Archange était une preuve manifeste de la volonté de Dieu, et la pieuse entreprise devait réussir. Cette confiance ne tarda pas à être récompensée. On rapporte qu’une nuit, au village d’Itius, connu aujourd’hui sous le nom de Montitier, «saint Michel se montra en vision à un homme appelé Bain,» l’un «des plus apparens de sa paroisse,» et par-dessus tout enrichi de douze enfants dont l’un était encore au berceau; l’Archange l’ayant averti d’aller au mont Tombe travailler avec ses fils sous les ordres du vénérable Aubert, il s’empressa d’obéir, et au grand étonnement de tous, il ébranla les deux rochers qui dominaient comme des géants la cime de la montagne; il les déracina et les fit rouler au fond de l’abîme. En récompense d’un tel service, il reçut une ferme que sa famille posséda pendant plusieurs siècles et pour laquelle elle payait une redevance au Mont-Saint-Michel. «D’autres, dit Dom Huynes, rapportent cette action autrement et le tout, selon qu’ils disent, se voit dépeint sur une vitre de l’église faicte il y a environ cent soixante ans, et de plus cela est dans quelques manuscripts de ce Mont. Ils disent donc que cet homme estant venu avec onze de ses enfants et ne pouvant rien faire non plus que les autres, saint Aubert luy demanda s’il avoit amené tous ses enfants, ainsy que saint Michel luy avoit commandé, et qu’iceluy répondit qu’ouy, excepté qu’il avoit encore un petit garçon et qu’il ne l’avoit apporté estant incapable de travailler, alors saint Aubert dit qu’on l’allast querir, d’autant, dit-il, que Dieu a eslevé les choses infimes et foibles de ce monde pour confondre les forts et puissants. Ayant esté apporté, il le prit entre ses bras et ayant approché son petit pied sénestre contre une de ces poinctes qui estoit plus difficile à desmolir, il l’imprima dedans comme si c’eust esté cire molle et fit tomber par cet attouchement cette poincte du haut en bas où on la voit encore à présent avec l’impression du pied de l’enfant. Depuis saint Aubert ayant esté canonizé, on bastit en son honneur sur icelle la chapelle qu’on y voit encore.» Telle est la légende du petit Bain, si célèbre au moyen âge et dans les temps modernes. C’est la faiblesse de l’homme élevant un temple à l’Ange de la force.

Les plus grands obstacles étaient surmontés; mais quelle forme et quelle dimension fallait-il donner à l’édifice? Ici encore le ciel vint en aide au bienheureux Aubert. Pendant la nuit une forte rosée mouilla le sommet de la montagne, à l’exception de l’espace que devait occuper le nouveau sanctuaire. A ce signe, le saint Pontife reconnut les volontés de l’Archange et s’empressa de commencer la construction. Les murs s’élevèrent rapidement et bientôt l’édifice fut achevé. Si l’on en croit les anciens auteurs, il était rond, en forme de crypte et pouvait contenir environ cent personnes. Par une coïncidence remarquable, la grotte du monte Gargano avait à peu près les mêmes dimensions, la même sévérité de style, le même cachet, la même simplicité. Cet oratoire n’égalait pas en magnificence et en grandeur les monuments qui viendront plus tard couronner le Mont-Saint-Michel; néanmoins, il fit longtemps l’admiration des pèlerins, et surtout il devint célèbre par des prodiges éclatants; plus d’une fois il fut célébré par les poètes chrétiens: l’un d’eux rapporte qu’il s’éleva de terre au chant joyeux des saints cantiques, et que, par sa beauté et ses proportions, il était digne de l’Archange qui devait en être le protecteur.

Avant de célébrer la dédicace «l’évêque d’Avranches reçut du bienheureux Michel l’ordre d’envoyer très promptement des frères au monte Gargano,» à l’extrémité de l’Italie méridionale, pour en rapporter des reliques précieuses, qui seraient déposées dans le nouveau sanctuaire. Les chanoines députés pour cette importante mission reçurent dans leur voyage la plus cordiale hospitalité, et les prêtres préposés à la garde de l’église du monte Gargano les accueillirent comme des envoyés du ciel; l’évêque de Siponto, aujourd’hui Manfredonia, voulut lui-même connaître les merveilles accomplies sur le mont Tombe et il se réjouit de voir le culte de saint Michel s’étendre au loin dans les Gaules. Les chanoines d’Avranches exposèrent alors le but de leur voyage, et l’on s’empressa de les satisfaire en leur donnant «une partie du voile de pourpre» que l’Archange avait déposé sur l’autel du monte Gargano, et «un fragment du marbre» qu’il avait marqué d’une empreinte miraculeuse, lors de son apparition. Chargés d’un trésor si précieux, les messagers d’Aubert prirent congé de leurs hôtes, après avoir promis de rester avec eux en union intime de prières et de bonnes œuvres; promesse qui fut toujours fidèlement gardée, comme on pourra le constater plus d’une fois dans le cours de cette histoire. Le retour à travers l’Italie et les Gaules fut une marche triomphale, signalée chaque jour par des prodiges sans nombre; partout les populations se portaient en foule sur le passage des voyageurs; «douze aveugles recouvrèrent la vue,» et plusieurs malades furent rendus à la santé. Ainsi, dans la pensée des peuples, saint Michel exerçait déjà les fonctions «d’ange médecin,» que le moyen âge lui fit partager avec saint Raphaël.

Aux approches du mont Tombe, les pèlerins furent accueillis par l’évêque d’Avranches, qui était venu à leur rencontre avec ses prêtres et un grand nombre de fidèles. Il faudrait avoir la foi de ces premiers âges pour comprendre les transports de joie, les élans d’enthousiasme et les accents de piété qui s’échappèrent de tous les cœurs à la vue des saintes reliques apportées du monte Gargano. Il est rapporté qu’une femme aveugle, s’étant fait conduire sur le parcours de la procession, recouvra soudain la vue et s’écria: «Qu’il fait beau voir!» Dès lors son village, appelé Astériac, prit le nom de Beauvoir qu’il a toujours gardé. Les chanoines furent saisis d’étonnement quand ils arrivèrent sur la plage, à une petite distance du mont Tombe; non seulement le sanctuaire de l’Archange était achevé, mais on avait bâti sur le flanc de la montagne plusieurs petites cellules, qui formaient le noyau de la cité de Saint-Michel. Enfin, le jour de la dédicace solennelle était arrivé. Le 16 octobre 709, l’évêque d’Avranches, en présence d’un concours extraordinaire de peuple, fit la consécration, selon l’usage établi dans l’Église depuis le pape saint Sylvestre. Le morceau de pourpre et le fragment de marbre donnés par l’évêque de Siponto furent portés en procession et déposés sur l’autel, dans une châsse; ensuite le pieux pontife, assisté de ses chanoines et de ses prêtres, célébra les saints mystères et distribua le pain de vie à un grand nombre de fidèles. La basilique fut dédiée au prince de la milice céleste, et à partir de ce moment, la montagne s’appela le Mont-Saint-Michel au péril de la mer.

Cette fête eut un retentissement qui s’étendit au loin dans l’Église et se perpétua d’âge en âge; au dix-septième siècle on montrait encore aux visiteurs un débris de l’autel sur lequel le bienheureux Aubert offrit le saint sacrifice le jour de la dédicace. Cette relique était conservée dans la chapelle de la Vierge, probablement à l’endroit même où s’élevait le premier sanctuaire. Une fête qui se célèbre encore le 16 octobre dans le diocèse de Coutances et Avranches, fut instituée pour honorer l’anniversaire d’un si beau jour. D’après une pieuse tradition, Notre-Seigneur, accompagné de saint Michel et assisté par les anges, descendit des cieux, fit lui-même la consécration de l’église et en confia le soin au glorieux Archange. A partir de ce moment les esprits célestes ne quittèrent plus la sainte montagne et dans le silence des nuits, quand la prière des hommes ne montait plus vers le trône de l’Éternel, ils commençaient une hymne de louange à la gloire du Très-Haut. Telle était la croyance de nos pères, de ces chrétiens vigoureux dont la foi simple et naïve n’avait point reçu les atteintes du scepticisme et de l’incrédulité; dans leur pensée, l’Archange inaugura par une série de prodiges l’introduction de son culte solennel en France, et traça lui-même en caractères visibles les premières pages de son histoire, pour nous faire entrevoir dès l’origine combien la trame en serait merveilleuse. Ils ne savaient pas toujours dégager la vérité des récits légendaires ou des fictions poétiques, et parfois leur enthousiasme voyait des miracles dans les événements qui pouvaient s’interpréter sans l’intervention directe du ciel; mais ils comprenaient mieux que nous la belle et sublime physionomie de saint Michel. D’un autre côté pourquoi tant de pompe et tant d’éclat pour un modeste oratoire isolé au fond de la Neustrie? Pourquoi cet élan général qui s’empare à la fois de tous les cœurs, ce frémissement mystérieux qui soudain fait tressaillir nos pères? Ne faut-il pas en conclure que l’on saluait déjà dans le vainqueur de Satan l’ange tutélaire de la France mérovingienne?

IV
SAINT MICHEL ET LA FRANCE MÉROVINGIENNE.

e culte de saint Michel se développa et revêtit une forme plus solennelle sous la prélature du bienheureux Aubert, au commencement du huitième siècle; mais, comme on l’a vu, ce triomphe était préparé depuis longtemps. Des auteurs autorisés pensent que l’Archange veilla sur le berceau de la France mérovingienne, et que dès lors son nom fut en grande vénération parmi les tribus qui avaient embrassé l’Évangile. Quand le roi Clovis engagea nos destinées à la journée de Tolbiac, le succès parut un moment déserter ses drapeaux et la victoire pencha pour les Suèves; mais le héros franc, à la sollicitation du patrice Aurélien, leva les yeux au ciel et invoqua le Dieu de Clotilde: «Si tu me donnes de vaincre, lui dit-il, je croirai en toi et je recevrai le baptême; car mes dieux sont sourds à ma prière et me refusent leur appui.» Il parlait encore lorsque les hordes barbares prirent la fuite, laissant un riche butin au pouvoir du vainqueur. A l’exemple de Constantin, Clovis triompha par la vertu de la croix, et, d’après de graves écrivains, saint Michel fut le messager céleste dont Dieu se servit pour écraser la puissance du paganisme dans les champs de Tolbiac comme sur les rives du Tibre. Une ancienne légende rapportée dans Guillaume Chasseneuz ajoutait que le prince de la milice céleste avait fourni la sainte ampoule avec l’huile pour le baptême du roi, et qu’il avait dirigé les Francs dans leur expédition contre les Goths. Quoi qu’il en soit, le culte de l’Archange était en honneur à la cour des rois mérovingiens; car Wulfoald, maire du palais du jeune Childéric II, fit ériger le monastère de Saint-Mihiel, dont nous avons déjà parlé. Ainsi, dans les contrées austrasiennes qui secouèrent le joug des Romains même avant l’élévation de Clovis, sur les bords de la Meuse où l’idolâtrie «s’attachait aux arbres des forêts, aux eaux des fontaines, aux dieux de pierre et de bronze que Rome avait délaissés,» saint Michel, vainqueur du paganisme, fut honoré par les vieilles peuplades gallo-franques. Après avoir présidé à la formation de notre unité nationale, sous les premiers rois mérovingiens, il fixa sa demeure au sommet du mont Tombe. «La nation des Francs, dit l’auteur de la Légende dorée, s’était illustrée au loin par la grâce du Christ, et après avoir dompté partout dans les provinces les têtes des superbes, elle vivait heureuse sous la conduite du pieux roi Childebert, qui régnait en maître sur toutes les parties de ses vastes États. Alors, comme Dieu gouverne l’univers entier par les légions des esprits célestes soumis à sa puissance, le bienheureux Michel archange, un des sept qui sont toujours debout en présence du Seigneur, celui qui est préposé à la garde du paradis pour introduire les âmes des justes dans le séjour de la paix, après s’être offert à la vénération des fidèles sur le monte Gargano, et avoir illuminé dans la grâce du Christ toutes les nations latines de l’Orient, voulut se manifester comme le protecteur des peuples de l’Occident, lui qui avait autrefois prêté l’appui de sa force aux enfants d’Israël bénis par les patriarches. Il faut comprendre par quel dessein mystérieux il a choisi, sur les côtes occidentales, un lieu où afflue de tous les points de la terre la religieuse multitude des fidèles.»