CHAPITRE Iᴱᴿ
APERÇU GÉNÉRAL SUR SAINT MICHEL ET LES ANGES

AR une admirable loi de cette Providence que Bossuet nous montre constamment attentive au salut des hommes, la gloire de chaque saint éclate à l’heure même du danger; sa physionomie se dévoile aux regards de chaque génération malade; ses vertus apparaissent comme le remède efficace aux plaies qui la dévorent. Oui, à l’heure où la foi languit et s’éteint, où la charité se refroidit, où la corruption menace de tout envahir, Dieu fait un signe et l’on voit apparaître ces agents qu’un écrivain du jour appelle si bien les agents extraordinaires de la vérité, de l’amour et de la sainteté.

Que de fois, pour son propre compte, notre siècle a fait l’expérience de ces délicates attentions de notre Père qui est aux cieux! Notre siècle en effet ne connaît plus la fraternité chrétienne; ses fils vivent en proie à la division, à la haine; ils se consument dans les luttes misérables de l’esprit de parti. Jésus-Christ, pour ranimer parmi eux le feu sacré, leur ouvre la fournaise embrasée d’amour; il leur montre son cœur en disant: «Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes!» Livré à l’ignominie des sens, ne connaissant plus la pureté que de nom, et ne croyant qu’aux jouissances animales, notre siècle a entendu proclamer l’immaculée conception de la très sainte Mère de Dieu. Affamé d’honneurs, dévoré d’ambition, poursuivant, sans pudeur comme sans dignité, les faveurs et les emplois, tout entier au vertige de l’orgueil, notre siècle a vu monter sur les autels une pauvre et humble bergère, le rebut de l’humanité. Adorateur de la richesse, ennemi de la pauvreté qu’il repousse comme l’insupportable opprobre, notre siècle a vu sous ses yeux la gloire de la sainteté rayonner au front d’un mendiant.

C’est ainsi que toujours Dieu mesure l’énergie du remède à la profondeur du mal. Une autre plaie, réclamant elle aussi, elle surtout, la guérison, désole en ce moment la société, c’est la plaie du naturalisme. Nous ne disons pas assez, c’est la plaie du matérialisme qui achève l’abaissement des âmes. Triste et singulier spectacle en vérité que celui d’un siècle qui nie le démon et qui subit servilement son empire, qui semble avoir juré de ne plus voir, de ne plus connaître que la terre, qui ne sait plus porter ses regards vers un monde supérieur pour y rencontrer les esprits angéliques et se rapprocher du ciel, sa patrie! Quel sera l’agent extraordinaire envoyé par Dieu pour combattre ce mal et pour en triompher? Le prophète Daniel nous apporte la réponse: «En ce temps-là, dit-il, Michel, le grand prince, se lèvera, lui qui est le protecteur des enfants du peuple de Dieu; et il viendra un temps comme il n’en fut jamais depuis l’origine des nations jusqu’à ce jour. Alors seront sauvés tous ceux de votre peuple dont les noms seront trouvés inscrits dans le livre.» Or fut-il jamais depuis l’origine du monde une époque semblable à la nôtre, et nos jours ne sont-ils pas ceux qu’annonce le prophète, où saint Michel devra se lever pour nous arracher au péril et apparaître comme un sauveur?

Notre siècle aurait-il eu le pressentiment de cette guérison qui doit nous venir par le puissant Archange? La dévotion de saint Michel semble en effet refleurir aujourd’hui; de nouveau l’ère des pèlerinages s’est ouverte sur la grande montagne, orgueil de notre diocèse; dans une journée dont nos annales conserveront le fier et impérissable souvenir, la statue du vainqueur de Satan a reçu les honneurs du couronnement solennel. Notre cœur d’évêque garde la mémoire de ces fêtes splendides, de ce concours prodigieux, de ces élans de piété, de cet enthousiasme enfin dépassant toute attente. N’est-ce pas l’heure pour nous de donner à cette imposante manifestation son nécessaire et vrai complément; c’est-à-dire d’en faire connaître le héros; de montrer dans le grand Archange un type achevé de perfection; de tirer de sa nature, de ses prérogatives, un enseignement fécond pour notre progrès spirituel; de dire, en un mot, ce qu’est saint Michel, quelle place il occupe dans l’ensemble des êtres en général et particulièrement au sein des célestes hiérarchies?

Que dans le cours du siècle dernier, que dans la première moitié du nôtre, le culte de saint Michel ait été délaissé, pourrions-nous en être surpris? Bossuet, parlant de ses contemporains, disait déjà d’eux qu’ils tenaient tout dans l’indifférence, tout excepté le plaisir et les affaires; Fénelon entendait gronder autour de lui le bruit sourd de l’incrédulité; Leibnitz, en termes prophétiques, annonçait la tempête qui allait emporter les derniers débris des croyances et des institutions du vieux monde. L’indifférence qui succède à leur époque devient de plus en plus générale. A des hommes endormis dans cette funeste léthargie, comment parler des anges? Comment parler surtout de saint Michel, protecteur du peuple élu, soldat de la vérité, de la vérité qu’ils ne comprennent plus, vainqueur de l’enfer, de l’enfer auquel ils ne croient plus? N’est-ce pas s’exposer à parler une langue étrangère?

Combien parmi nous d’esprits faibles qui croient faire preuve de force en souriant au seul nom de ces fantômes qu’on nomme les démons? «Le chef-d’œuvre de ces mauvais génies, dit le P. de Ravignan, c’est de s’être fait nier par ce siècle.» La réforme de Luther avait préparé ce chef-d’œuvre en exagérant le rôle du démon. La philosophie sceptique et athée qui a succédé à la réforme, le matérialisme qui a été comme l’inévitable conséquence de la mollesse et de la sensualité, ont porté un coup mortel à la foi en l’autre vie. Quelle différence, à ce point de vue, entre les robustes croyants du moyen âge, courbés sous le poids d’un labeur incessant, mais relevés par une espérance d’immortalité, et ces efféminés de notre siècle ne rêvant que bien-être, ne croyant qu’au présent, perdant de vue la conquête de Rome dans les délices de Capoue! En vérité, que pouvait avoir de commun avec des hommes de cette trempe l’Archange conducteur et peseur des âmes? Ajoutez à cet état universel des esprits l’oubli des traditions du passé, les sentiments chevaleresques généralement évanouis, l’amour de la patrie trop souvent affaibli, pour ne pas dire éteint, le prodigieux travail de décomposition opéré dans nos sociétés modernes, et vous comprendrez que non seulement la popularité du nom de saint Michel, mais son culte, mais son existence même ne pouvaient trouver grâce devant une telle époque. Vous comprendrez que la foi au grand Archange devait sinon succomber, du moins s’affaiblir sous tant de causes de ruine.

A ces négations, il est temps d’opposer l’affirmation de nos saintes croyances; aux savants qui se complaisent uniquement dans leurs conquêtes sur le monde matériel, il est temps de crier: Regardez plus haut; regardez au-dessus de ce firmament dans lequel se perd votre courte vue; par delà tous les êtres visibles, il existe un esprit plus puissant que le vôtre, plus sublime que le vôtre; la religion l’appelle le prince de la lumière, princeps æthereus, le chef des armées angéliques, dux angelicarum copiarum, le primat des célestes phalanges, cœlestis exercitûs primas. C’est Michel, le vengeur de Dieu, Quis ut Deus?

Oui, saint Michel existe. Écoutez plutôt les voix qui s’élèvent pour l’attester. Les prophètes l’attestent. «Voici, dit Daniel, que Michel, un des premiers princes, est venu à mon secours.» Les apôtres l’attestent. «L’adversaire de Satan, dit saint Jude, c’est l’archange Michel.» «Michel et ses anges, dit saint Jean, combattirent le dragon.» Les saints Pères l’attestent. Saint Denys, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Chrysostome et tant d’autres le célèbrent dans leurs écrits. Les papes l’attestent. Depuis saint Pierre jusqu’à Pie IX, tous l’honorent, tous l’invoquent et comme leur patron et comme le défenseur de l’Église. Les rois et les empereurs l’attestent. Saint Henri d’Allemagne va lui rendre hommage au Mont-Gargan, et depuis Charlemagne, nos princes, nos rois les plus illustres viennent implorer son secours dans la Merveille de l’Occident. Les peuples l’attestent. D’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre, de France, combien accourent au pied de ses autels? Tous les arts l’attestent. L’architecture lui bâtit des temples; la sculpture lui taille des statues; partout, sur les murs, sur la toile, sur le verre, la peinture fait éclater sa victoire. Les ordres militaires prennent pour modèle et pour défenseur l’archange des batailles; de tous les coins du monde, les fidèles lèvent vers lui des regards où se peint l’amour, où brille la confiance.