Saint Michel existe. Mais quelle est sa nature? Voyez-vous ce radieux adolescent avec sa tête fièrement levée, son œil qui jette la flamme, sa gauche qui porte un bouclier, sa droite qui brandit l’épée ou qui tient la balance de la justice, ses ailes déployées, son pied qui foule un dragon aux abois? Voilà le saint Michel de l’artiste. Portrait saisissant et qui exprime de son mieux la jeunesse immortelle de l’Archange, sa noblesse, son courage, son amour de la justice, sa merveilleuse rapidité, son triomphe sur le démon. Mais si vifs que soient ces symboles, ce ne sont que des reflets matériels d’attributs immatériels et invisibles. Non, saint Michel n’est pas matière. Sous ces voiles aériens, il faut découvrir ce qui existe réellement, un esprit, c’est-à-dire une substance, c’est-à-dire, non pas une ombre, un fantôme, un rien, mais un être réel et vivant, un être dégagé de toute matière, et par conséquent l’être le plus rapproché de Dieu, le plus semblable à la divine essence. Incorruptible, l’esprit ne connaît pas la mort. Dieu sans doute peut l’anéantir, si c’est sa volonté; mais de son fond et par le principe de sa nature, l’esprit est immortel. A l’abri de la destruction, l’esprit est de même à l’abri des exigences, des faiblesses, des maladies qui sont le triste apanage de notre mortalité. Échappant aux conditions serviles de la matière, il tend vers l’infini, sort de l’espace et du temps, entre dans le domaine de la beauté, de la vérité, de l’amour. Et voilà saint Michel. Saint Michel est un pur esprit.
Mais, direz-vous, un tel être est-il possible? Bossuet répond: «O Dieu! qui doute que vous puissiez faire des esprits sans corps? A-t-on besoin d’un corps pour entendre, pour aimer et pour être heureux? Vous qui êtes un esprit si pur, n’êtes-vous pas immatériel et incorporel? L’intelligence et l’amour ne sont-ce pas des opérations spirituelles et immatérielles qu’on peut exercer sans être uni à un corps? Qui doute donc que vous ne puissiez créer des intelligences de cette sorte? Et vous nous avez révélé que vous en avez créé de telles.»
Il est donc vrai: saint Michel est possible, saint Michel existe et saint Michel est un pur esprit. Mais quelles sont ses facultés? Bossuet vient de nous le dire: l’intelligence et l’amour. Vous avez admiré cette noble faculté de l’intelligence chez l’homme, qui, s’élançant hardiment à la recherche du vrai, sait arracher à la nature ses secrets et produire des chefs-d’œuvre; eh bien, nous dit saint Denys l’Aréopagite, «le plus haut degré du genre inférieur atteint au plus bas degré du genre supérieur.» Ainsi donc l’intelligence humaine, illuminée par les éclairs du plus puissant des génies, n’est qu’une pâle et faible lueur à côté de l’intelligence du dernier des anges. Et vous allez le concevoir. L’homme ici-bas ne gravit les hauteurs de la science que par les degrés si pénibles du travail, de la méditation et du raisonnement; l’ange, au contraire, n’a pas besoin de s’élever graduellement à la vision des vérités immuables, éternelles; il ne lui faut pas recourir aux déductions du raisonnement, il contemple la vérité à sa source même; l’homme, c’est l’oiseau qui ne sait que voltiger dans le terre-à-terre d’une science trop souvent sujette à l’erreur; l’ange c’est l’aigle qui plane sur les sommets; l’homme est dans la nuit profonde; l’ange est l’heureux voisin du soleil; toujours en acte, son intelligence, à l’abri des ténèbres, se nourrit des pensées les plus sublimes sans que jamais cette sublimité l’épuise ou la fatigue. Et quels horizons n’embrasse pas son vaste regard? C’est Dieu; c’est lui-même, sa substance, ses pensées, ses volontés; ce sont ses frères; c’est le monde matériel; ce sont les événements futurs et nécessaires dans leurs causes.
Si de l’ordre naturel nous passons à l’ordre surnaturel, l’intelligence de l’ange s’élargit et s’illumine d’un rayonnement nouveau! «L’ange, dit saint Thomas, connaît le Verbe par deux moyens, d’abord par la lumière naturelle, puis par la lumière de la gloire qui lui découvre l’essence infinie; il connaît aussi par ces deux moyens les choses dans le Verbe; il les connaît imparfaitement par la lumière naturelle et parfaitement par la lumière de la gloire.» Quelle science, et comme elle laisse loin derrière elle nos petites lumières humaines! L’homme ne voit ici-bas qu’à travers le miroir de la création, miroir énigmatique et obscur, s’il en fut; l’ange, au contraire, voit le Verbe en qui sont cachés tous les trésors de la science et de la sagesse, il voit tout en lui et il voit tout dans la lumière du Verbe. C’est cette lumière qui communique au regard de l’ange la pénétration, la
Fig. 1.—Dieu révèle aux anges l’incarnation future du Verbe. Dessin de Wohlgemuth dans une Bible abrégée (der Schatzbehalter), Nuremberg, 1491.
vigueur, l’étendue, et qui, pour tout résumer en une phrase, l’élève jusqu’à pouvoir regarder même la majesté de Dieu et à plonger dans la profondeur des secrets de l’infini.
Telle est l’intelligence de l’ange en général; telle est en particulier celle de saint Michel; mais, ajoute saint Thomas, l’amour suit la connaissance: Dilectio sequitur cognitionem. Comment dès lors exprimer l’amour naturel et surnaturel qui monte du cœur des anges comme l’encens de ces encensoirs qu’ils balancent constamment devant le trône de Dieu? La vie des anges, dit saint Augustin, c’est l’amour: Angeli nisi per caritatem non vivunt. Est-il en effet possible de voir la beauté infinie dans tout l’éclat de ses charmes, dans tout l’attrait de ses splendeurs, dans toute la magnificence de ses perfections et de ne pas l’aimer d’un amour incessant, d’un amour ardent, d’un amour inexprimable? Le propre du feu, c’est de transformer en lui les objets qu’il consume; mais Dieu est un feu consumant; Dieu est amour. Comment les anges remplis de Dieu, environnés des flammes de l’infinie charité de Dieu, ne seraient-ils pas tout entiers à l’amour de Dieu? Aussi, comme on l’a dit justement, ce qui s’échange d’amour entre Dieu et chacun des anges durant ce que nous sommes forcés de nommer un instant dans cette vie qui n’a point d’instant et où tout est éternel, suffirait à remplir et à combler le cœur de toute une génération d’hommes vivants sur la terre. Non, encore une fois, on ne peut vivre dans les flammes sans se sentir embrasé; on ne peut vivre baigné dans l’océan de l’amour sans se sentir pénétré d’amour.
Voilà les anges; ils voient et ils aiment; ils sont fixés dans cette infinie beauté qui les tient captifs; ils l’aiment avec toutes les énergies de leur être, avec toutes les puissances de leur affection, avec toute l’avidité, toute l’ardeur, tous les transports dont ils sont capables. Plus ils voient, plus ils désirent de voir encore; et, bien que satisfait, leur amour n’est jamais rassasié. Ajoutons-le seulement pour notre consolation: ils puisent en Dieu quelque chose de l’amour même qu’il nous porte et apprennent de lui la compassion et la sollicitude pour nos âmes.