Tel est l’amour des anges en général; tel est en particulier l’amour de saint Michel. Un pieux auteur, considérant dans le grand Archange les deux facultés que nous venons d’étudier, nous le fait connaître par un trait frappant: «Sa gigantesque intelligence, dit Faber, a scruté les profondeurs de l’amour de Dieu, pendant les révolutions des siècles, plus longues de beaucoup que les interminables époques géologiques que demande la science, et il n’en a pas trouvé le fond.» Voilà bien saint Michel, tel que la foi nous le montre, géant par l’intelligence et géant par l’amour!
Est-ce tout? Non; l’amour est fait pour opérer de grandes choses; et voilà pourquoi saint Michel est encore géant par la puissance. Ici, pour éclairer notre marche, nous avons mieux que des aperçus généraux, nous avons la lumière de l’Écriture elle-même qui nous révèle au moins par comparaison le secret de cette puissance littéralement gigantesque. Qui de nous ne connaît cette lutte effrayante soutenue par Job contre Satan? Dans ce drame grandiose que l’Esprit-Saint lui-même a voulu raconter, Job, traçant une ébauche de son adversaire terrible, s’arrête comme découragé: «Sa tête, nous dit-il, est une citadelle; qui jamais en ouvrira les portes?» Cependant il continue. Écoutez; c’est la peinture affaiblie de la puissance de saint Michel: «La terreur, ajoute-t-il, habite autour de ses dents; il lance des éclats de feu par les narines et ses yeux étincellent comme la lumière du matin; son haleine allume des charbons et la flamme jaillit de sa bouche; la force réside dans son cou et la famine marche devant sa face; il n’y a ni épée, ni lance, ni cuirasse qui puisse tenir devant lui; car pour lui le fer n’est que de la paille, l’airain n’est qu’un bois vermoulu. Il n’est pas sur la terre de puissance qui soit comparable à la sienne, parce qu’il a été créé pour ne rien craindre. Voilà le roi qui règne sur tous les enfants d’orgueil.»
Jamais la puissance d’un être créé ne fut dépeinte sous des images plus expressives, plus saisissantes et plus formidables; et pourtant, cette redoutable puissance n’a été qu’impuissance devant saint Michel. Saint Michel l’a terrassée; la flamme de son regard a dévoré celle que jetaient les yeux de Satan; le feu de son amour a consumé chez son terrible adversaire l’ardeur de la haine; son épée a rompu la lance de l’ange rebelle et percé sa cuirasse. Michel a brisé le fer du Dragon comme une vaine paille, son airain comme un bois vermoulu. Voilà l’ange qui règne sur les obéissants; le roi qui commande aux humbles. Et cette puissance merveilleuse au service de qui donc est-elle? Ah! tombons à genoux dans la reconnaissance, dans l’amour et surtout dans le sentiment d’une invincible confiance. Elle n’est pas seulement au service de la Majesté souveraine, elle est au service de l’Église, au service de la France, au service de tous les enfants du peuple de Dieu: Michael qui stat pro filiis populi tui.
Après cette peinture, connaissez-vous saint Michel? Saint Michel, c’est l’intelligence; saint Michel, c’est l’amour; saint Michel, c’est la puissance. Il reste un dernier trait: saint Michel, c’est la beauté, c’est la gloire. Ici encore l’Écriture sera notre lumière: «Tu étais, dit Ézéchiel s’adressant à Satan, tu étais le sceau de la ressemblance divine; tu étais rempli de sagesse et parfait en beauté. Tu as été dans les délices du paradis de Dieu; toutes les pierres précieuses formaient ton vêtement... La richesse de l’or et de l’émeraude achevait ta beauté... Tu étais le Chérubin qui étend ses ailes et protège; je t’avais placé au sommet de la sainte montagne de Dieu; ta route était semée de diamants; tu étais parfait dans tes voies au jour de ta création.»
Voilà la beauté, voilà la gloire et les sublimes privilèges de l’ange au jour de sa création. Voilà par conséquent la beauté, la gloire de saint Michel, beauté toujours splendide, gloire toujours radieuse, gloire et beauté qui ne connurent jamais d’ombre. Mais de quel éclat nouveau, de quel éclat incomparable ne brille pas saint Michel depuis que, par sa fidélité à Dieu, il a mérité la grâce, il est entré en participation de la nature divine, cette nature qui est la gloire et la beauté même? N’insistons pas; il y a là des mystères que nous ne pouvons scruter, des merveilles dont notre faible vue ne saurait soutenir l’aspect. Vouloir les pénétrer, ce serait nous exposer à succomber sous le poids de cette gloire, à perdre, comme Daniel quand l’ange Gabriel lui apparaît, à perdre notre force, à pâlir, à tomber défaillants, anéantis. Un auteur que nous avons cité déjà n’a pas craint d’écrire: «L’éclat de la puissance et de la beauté de saint Michel serait capable de nous donner la mort, s’il nous était manifesté dans la chair.» N’est-il pas vrai que nous pouvons maintenant appliquer au glorieux Archange ces belles paroles de saint Denys: «Il est l’image de Dieu, la manifestation de sa lumière cachée; il est le miroir du Très-Haut, miroir transparent, limpide comme le cristal, miroir fidèle, sans altération, sans tache, miroir enfin, s’il est permis de s’exprimer ainsi, qui reçoit dans leur plénitude la bonté ineffable et la rayonnante beauté de la figure divine.»
Hommes du dix-neuvième siècle, regardez donc; regardez et instruisez-vous à cette école des anges. C’est là qu’il faut chercher la lumière, là qu’il faut apprendre l’amour, là qu’il faut demander la force, là qu’il faut contempler le modèle pour essayer de le peindre en vous-mêmes et de le traduire dans les actes de votre vie mortelle.
Nous venons d’étudier saint Michel en lui-même dans sa nature et dans ses facultés. Il nous faut maintenant élargir le regard pour mesurer un horizon plus vaste; il nous faut embrasser depuis le sommet jusqu’à la base la grande échelle de la création pour y surprendre le degré que saint Michel occupe dans le plan général des êtres.
En jetant un regard sur l’univers, non pas tel que le conçoivent trop de philosophes modernes, mais tel que la saine raison et les lumières de la foi nous le découvrent, notre âme est sous le coup d’un vrai saisissement, le saisissement de l’admiration et du transport. Arrachée pour ainsi dire à elle-même par ce spectacle d’une sagesse infinie et d’une éblouissante richesse, elle s’écrie avec le Psalmiste: «Je le confesserai, Seigneur; votre magnificence inspire l’étonnement et la stupeur; vos ouvrages sont vraiment merveilleux. Ravie et hors de moi-même, je ne sais par quels éloges les célébrer dignement.» Et si nous sortons de ce monde sensible pour saisir dans son ensemble le plan divin tout entier, quelle prodigieuse conception se déroule devant nous, quelle variété, quelle unité et quelle harmonie!
Au sommet de ce Sinaï sublime, au sommet des êtres, c’est Dieu; Dieu au faîte inaccessible de sa gloire et de ses perfection; Dieu dominant toutes choses et comme perdu dans une splendeur néanmoins visible; Dieu le trois fois Saint, le seul Saint, le seul Dieu; Dieu, la justice et la bonté parfaites; Dieu, la science, l’amour, l’éternité, la vie; Dieu, le soleil de toutes les créatures, qui ne vivent que de lui, que par lui, que pour lui; Dieu, l’être unique, en face duquel tout le reste n’est que figure, fantôme et néant.
Au-dessous, les anges, esprits créés et limités sans doute, mais images et reflets des attributs divins, princes de la cour du Roi des rois, chantres immortels de ses grandeurs, «astres vivants du ciel, comme dit saint Ambroise, lis du paradis, roses plantées sur les eaux de Siloë,» témoins de l’incomparable Majesté, ministres du Tout-Puissant. Plus bas, c’est l’homme placé sur les confins de la matière et de l’esprit, l’homme qui est ange par son âme et qui par son corps est le résumé, la miniature du reste de l’univers; l’homme souverain de ce royal palais, de cet empire magnifique qui se nomme le monde; pontife de ce temple majestueux qui s’appelle la création. Viennent ensuite ces millions d’êtres inférieurs qui s’échelonnent depuis l’animal le plus parfait jusqu’au minéral le plus infime, depuis le gigantesque soleil jusqu’à l’imperceptible grain de sable. Oui, remontez successivement cette échelle des êtres, élevez-vous du minéral à la plante, à l’animal, à l’homme, à l’ange, à Dieu enfin de qui découle toute paternité au ciel comme sur la terre; et vous aurez l’idée du plan divin, vous comprendrez comment s’effectue ce que saint Thomas appelle si bien l’admirable connexion des êtres: Hoc modo mirabilis rerum connexio considerari potest.