L’homme comble la distance qui existe entre le monde physique et le monde des esprits; il possède à la fois et le sentiment comme l’animal, et la vie comme la plante, et l’être comme le minéral. Il est le trait-d’union entre la terre et le ciel. De la même façon, l’ange tient le milieu entre l’homme et Dieu; il représente ce qu’il y a de plus parfait dans les manifestations de la vie divine, l’intelligence et l’amour. Et voulez-vous savoir jusqu’à quel point saint Michel en particulier est l’image de la perfection infinie? Écoutez: si, comme nous le verrons plus loin, le glorieux Archange doit marcher à la tête des phalanges supérieures, il occupe dans le plan divin un rang d’honneur, une place vraiment sublime. Vivant, pour emprunter la belle expression de saint Denys, dans le vestibule même de Dieu, saint Michel est pour ainsi dire sous l’action immédiate de la lumière, de la chaleur divine; il est dès lors un des plus vifs reflets de la pensée, un des plus ardents rayons de l’amour du Créateur. Voyez-vous dans cette échelle infinie de la perfection dont Dieu est le sommet inaccessible, voyez-vous notre grand Archange, glorieux entre tous les compagnons de sa gloire, recevant immédiatement du Très-Haut la lumière et l’amour qu’il doit transmettre aux anges des degrés inférieurs? O saint Michel, en quelle éclatante lumière vous apparaissez à nos yeux ravis! dans quel centre d’amour vous resplendissez! comme de ces hauteurs vous dominez au ciel et sur la terre! Ministre privilégié, qui jouissez de la familiarité de votre souverain, comme vous êtes couronné d’honneur, investi de puissance, et comme vous commandez l’admiration! Si nous ne savions que vous représentez celui qui est la bonté même, la crainte, une crainte trop légitime comprimerait nos élans. Comment ne pas nous demander en effet si notre voix si faible ne va pas se perdre dans l’immensité de l’espace avant d’arriver jusqu’à vous, si nos hommages ne partent point de trop bas pour atteindre jamais à ce trône sur lequel vous siégez?
Et n’allez pas croire, qu’en portant saint Michel si haut dans le plan général des êtres, nous cédions à des enthousiasmes irréfléchis. Non, non; nous puisons ces enthousiasmes aux sources les plus autorisées. Écoutez plutôt saint Jean Damascène: «Les anges, dit-il, participent à la lumière et à la grâce dans la proportion même de leur rang et de leur dignité.» Écoutez le prince des théologiens: «Parmi les anges, les plus rapprochés de Dieu sont à la fois et d’une dignité plus haute et d’une science plus éminente. Les Trônes, dit-il ailleurs, sont élevés à ce point d’être les hôtes familiers de Dieu: car ils sont capables de connaître immédiatement en lui les raisons des choses, ce qui est propre à toute la première hiérarchie.» Or, nous le verrons bientôt, c’est dans cette première hiérarchie qu’il est permis, d’après les plus graves autorités, de placer saint Michel.
Maintenant, voulez-vous connaître le rang qu’occupe saint Michel dans le plan général des êtres? Eh bien! montez, montez par delà les horizons humains, montez par delà les astres, montez par delà les anges inférieurs, montez jusqu’à la hiérarchie placée immédiatement au-dessous du trône de Dieu: c’est là qu’il vous apparaîtra tout brillant d’intelligence, tout brûlant d’amour, tout rayonnant de gloire et d’honneur.
Quittons l’ordre naturel pour entrer dans l’ordre de la grâce. Au-dessus en effet de la nature angélique, créée à l’image de Dieu, apparaît la nature angélique déifiée par la grâce. C’est dans cette sphère vraiment supérieure de l’ordre surnaturel que la figure de l’Archange se dessine sous les traits les plus lumineux et les plus sublimes; mais, pour bien comprendre cette sublimité, il faut remonter à la lutte de saint Michel contre Satan, en étudier la cause afin de pouvoir en apprécier dignement les résultats. L’ange, d’après l’enseignement commun des docteurs, avait été, comme l’homme, créé dans la sainteté; mais pour l’un comme pour l’autre, la royauté des cieux devait être emportée d’assaut. Aussi bien que l’homme, l’ange devait conquérir la gloire, acheter l’éternel bonheur par le libre et courageux effort de sa volonté; il eut donc, lui aussi, son temps d’épreuve. Pendant ce temps, Dieu daigna révéler aux esprits célestes quelque chose de ses desseins futurs; il leur fit entrevoir à travers les temps le mystère de l’Incarnation, c’est-à-dire l’union de son Verbe, de son Fils adorable avec la nature humaine et la gloire ineffable de l’humanité ainsi divinisée. Dieu fit plus; il ordonna aux anges de rendre au Verbe incarné l’hommage de leurs adorations ([fig. 1]). A cette vue, Lucifer s’indigne: «Eh quoi, s’écrie-t-il, l’esprit s’incliner devant la chair! l’ange se prosterner aux pieds d’un homme! Dieu ne nous a-t-il donc élevés si haut que pour nous abaisser à ce degré d’humiliation?» Et dans son cœur s’allume, avec la jalousie, une haine à mort contre Jésus-Christ. Voilà pourquoi, disent plusieurs saints Pères, le Divin Maître a déclaré que Satan était homicide dès le commencement: Ille homicida erat ab initio. Lucifer va plus loin; il fomente la révolte parmi les cohortes angéliques, et entraîne à sa suite le tiers de l’armée céleste ([fig. 2]). C’est alors que Michel se lève, dans la lumière de sa foi, dans la générosité de son incorruptible amour, et profère dans les cieux ce cri qui est devenu son nom: Quis ut Deus? Qui est comme Dieu? Le dénouement vous est connu, et vous savez comment le Très-Haut, pour récompenser la fidélité de son serviteur, l’admit à la gloire avec ses anges et se fit lui-même leur récompense.
Voulez-vous connaître après cela jusqu’où s’élève l’Archange dans l’ordre surnaturel? Interrogez l’Écriture. «J’ai entendu, dit saint Jean,
Fig. 2.—La chute des anges rebelles. D’après la peinture de Ch. Lebrun, à Munich. Dix-septième siècle.
après le combat que nous venons de rappeler, une grande voix qui disait dans le ciel: Maintenant c’est le salut, c’est le triomphe, c’est le règne de notre Dieu et la puissance de son Christ.» C’est vrai; mais à qui sont dus ce salut et ce triomphe, sinon à la vaillance de saint Michel? A quel degré de gloire ne sera donc pas élevé celui qui a sauvé dans le ciel les droits de l’Homme-Dieu et ménagé sa victoire? Nunc facta est salus et virtus. Quelle ne sera pas la grandeur du fidèle soldat qui a si heureusement combattu pour le règne de Dieu et la puissance de son Christ? Nunc regnum Dei et potestas Christi ejus. Que le Prophète demande comment le Dragon est tombé du ciel; qu’il s’étonne de le voir englouti dans les profondeurs de l’abîme; nous demandons, nous, à quel faîte la main de Dieu a porté dans le ciel le vainqueur du Dragon; nous demandons si nos regards pourront atteindre à ces sommets sublimes où il triomphe!
C’est là que, s’adressant à l’Archange, l’Église salue sa gloire incomparable: Michael, princeps gloriosissime militiæ cælestis. Et dans cette prière que sa maternelle sollicitude met assidûment sur toutes les lèvres, sur les lèvres du prêtre à l’autel, sur les lèvres du pécheur au tribunal sacré, sur les lèvres du chrétien au commencement et à la fin de chacune de ses journées, elle indique ouvertement la grande place que saint Michel occupe dans l’ordre de la grâce. A qui nous adresser en effet pour obtenir le pardon de nos fautes? Dieu seul a le pouvoir d’effacer les péchés; mais qui pourra nous réconcilier avec lui? Marie d’abord, la Vierge qui nous a donné le Rédempteur; et après elle, immédiatement après, c’est-à-dire, avant le bienheureux Jean-Baptiste, avant les bienheureux apôtres Pierre et Paul, avant tous les saints, Michel, le défenseur et l’ami du Christ. Voilà la puissance de saint Michel, voilà sa grandeur et son crédit.