Interrogez enfin la tradition. Elle vous montrera le chef des célestes milices continuant sans trêve, à travers les générations et les siècles, sa mission de soldat du Verbe incarné; elle vous dira que toujours Satan, c’est l’orgueil; Michel, l’humilité; Satan, c’est la haine de Dieu, la haine de Jésus, la haine de sa Mère immaculée; Michel, c’est l’ami de Dieu, de Jésus et de Marie; Satan, c’est l’adversaire irréconciliable de la croix; Michel, c’est le héros qui déploie fièrement l’étendard de notre salut; Satan, c’est le calomniateur de tous les instants; Michel, c’est l’affirmateur persévérant; Satan, c’est le chef de l’armée du mal; Michel, c’est le chef de l’armée du bien; Satan, c’est le cri de la révolte: Non serviam! Michel, c’est le cri de la fidélité: Quis ut Deus! Et si vous nous demandez quelle est la place de notre Archange dans l’ordre surnaturel, la réponse nous sera facile: c’est, vous dirons-nous avec l’Écriture, l’Église et la tradition, c’est la place qui convient à l’héroïque champion de la Majesté divine, au vengeur du Christ et de sa cause, au lutteur infatigable qui combat depuis des siècles pour la vérité contre l’erreur, pour la vertu contre le vice, pour l’Homme-Dieu contre Satan, pour le ciel contre l’enfer.
Pénétrons plus avant dans ces mystères, et, pour faire la lumière plus complète encore sur les grandeurs de saint Michel, recherchons brièvement la place qu’il occupe parmi les hiérarchies angéliques. «Comptez, si vous le pouvez, dit Bossuet, ou le sable de la mer, ou les étoiles du ciel, tant celles qu’on voit que celles qu’on ne voit pas; et croyez que vous n’avez pas atteint le nombre des anges. Il ne coûte rien à Dieu de multiplier les choses excellentes, et ce qu’il y a de beau, c’est, pour ainsi dire, ce qu’il prodigue le plus.» Le grand évêque ne fait ici que commenter la parole de Daniel: «Un million d’anges le servaient et mille millions assistaient devant lui.» N’allez pas croire que cette multitude ait été dispersée dans les sphères supérieures, au caprice du hasard ou bien au gré d’une volonté bizarre et aveugle. Dieu, qui est la sagesse même, Dieu qui est l’auteur même de l’ordre, a dû établir entre tous ses anges une harmonie parfaite, et la hiérarchie qui règne parmi les hommes ne doit être qu’un pâle reflet de la hiérarchie qui règne entre les anges.
La hiérarchie, c’est-à-dire la subordination, notre siècle n’en veut pas; son orgueil la repousse comme une injure à la dignité de la nature humaine, comme un attentat contre sa liberté. Mais qu’il le veuille ou non, notre siècle la doit subir. La créature ne saurait, en effet, supprimer la distance qui la sépare du Créateur. Dans l’ordre matériel, jamais le grain de sable n’égalera la montagne; jamais l’arbrisseau ne pourra monter à la taille et à la vigueur du cèdre; et toujours le dernier des astres demeurera pâle à côté du soleil. Et dans l’ordre intellectuel, l’homme ignorant, l’incapable, n’atteindra jamais à la hauteur du génie. Qu’on efface autant qu’on le voudra, dans l’ordre social, cette hiérarchie qui se compose, comme dit saint Thomas, de l’aristocratie en haut, de la bourgeoisie au milieu, du peuple en bas; jamais on ne la fera disparaître dans l’ordre intellectuel. L’homme n’a pas à ce point le pouvoir de défaire ou de refaire l’œuvre du Créateur; et, de même qu’il y aura toujours au milieu de nous des pauvres déshérités des biens de la fortune, de même il y aura toujours des esprits plus ou moins déshérités des clartés de l’intelligence. Stella enim a stella differt in claritate. Bon gré, mal gré, la hiérarchie dans tous les ordres, dans le commerce et l’industrie, dans les arts, dans les sciences, dans les lettres, doit survivre à tous les caprices, à toutes les attaques, à toutes les haines, si violentes qu’elles puissent se produire.
Mais cette hiérarchie qui s’impose au genre humain s’impose de même à la société des anges. Oui, dans cette société comme dans la nôtre, on distingue, s’il est permis de s’exprimer ainsi, la noblesse, la bourgeoisie et le peuple. Dieu l’a-t-il voulu pour mettre un baume sur les plaies de notre orgueil irrité? Nous ne savons; mais il en est ainsi, et saint Thomas l’affirme quand, mesurant les connaissances propres aux intelligences d’en haut, c’est-à-dire les illuminations plus ou moins vives que chacune d’elles reçoit de Dieu, il distingue dans leur sein trois hiérarchies ou trois degrés. Laissons-le du reste parler lui-même: «Premièrement, dit-il, les anges peuvent voir la raison des choses en Dieu, principe premier et universel. Cette manière de connaître est le privilège des anges qui approchent le plus de lui. Ces anges forment la première hiérarchie. Secondement, ils peuvent la voir dans les causes universelles créées, qu’on appelle lois générales. Ces causes étant multiples, la connaissance est moins précise et moins claire. Cette manière de connaître est l’apanage de la seconde hiérarchie. Troisièmement, ils peuvent la voir dans son application aux êtres individuels, en tant qu’ils dépendent de leurs propres causes, ou des lois particulières qui les régissent. Ainsi connaissent les anges de la troisième hiérarchie.»
Allons plus loin, et entrons avec les Pères et les docteurs dans la constitution même des anges. Chacune des trois hiérarchies célestes représente une des personnes de l’auguste Trinité; et, toutes ensemble, ramenées à une parfaite unité, sont comme l’expression, le miroir vivant de Dieu lui-même. Symbole de l’ordre, la première est l’image de la puissance et de l’intelligence du Père; symbole de la science, la seconde est l’image de la sagesse du Verbe; symbole de l’activité, la troisième est l’image de l’amour, de l’action et de la vie du Saint-Esprit. Chacune est de plus divisée en trois chœurs ou trois ordres distincts, nous dit saint Denys. Dans le premier, figurent les Séraphins, qui possèdent le privilège de l’amour; les Chérubins qui possèdent celui de la science; les Trônes qui jugent dans la paix et la stabilité. Dans le second, les Dominations, qui représentent le domaine souverain du Créateur; les Vertus, qui ont la force pour apanage; les Puissances, qui ont pour attribut la justice. Dans le troisième, les Principautés qui veillent sur les nations; les Archanges qui sont les messagers extraordinaires du Très-Haut; les Anges, ses messagers ordinaires. Enfin, s’il faut en croire saint Thomas, chaque membre qui entre dans la composition de ces chœurs forme une espèce.
Telle est, dans sa froide et pâle analyse, l’enseignement à la fois si large et si vigoureux de saint Thomas sur les anges. C’est, comme on l’a dit justement, c’est en de semblables matières qu’on est heureux de voir l’œil profond du métaphysicien s’illuminer des clartés supérieures de la théologie, mais pour les refléter à son tour avec tant de puissance et d’éclat.
Après avoir esquissé ce tableau magnifique de la constitution des anges, il nous reste à chercher, parmi ces millions d’esprits lumineux, la place de saint Michel. Sur cette question d’un si vif intérêt pour notre piété, les docteurs sont partagés d’opinion. Faut-il classer saint Michel dans le second ordre de la dernière hiérarchie, parmi les Archanges, glorieux messagers que Dieu députe vers les hommes dans les circonstances graves et solennelles? Doit-on le ranger au nombre des Principautés qui ont pour mission la garde des cités et des peuples? Ou bien, enfin, nous élevant à ces hauteurs prodigieuses, où le génie des Pères est monté, devons-nous chercher saint Michel au premier rang parmi les Séraphins, à la tête même de tous les esprits bienheureux et vénérer en lui le prince des célestes hiérarchies? L’Écriture sainte, les saints Pères, de graves théologiens nous autorisent à croire que c’est bien sur ces hauteurs qu’il faut admirer le vainqueur de Lucifer.
L’Écriture d’abord. Qu’est-ce en effet, d’après le prophète Daniel, et par conséquent d’après l’Esprit-Saint lui-même, qu’est-ce que notre Archange? L’un des premiers princes, unus e principibus primis. Ailleurs le prophète va jusqu’à l’appeler le grand prince, princeps magnus. Qu’est-ce à dire, sinon le chef suprême des cohortes angéliques? Écoutez à ce sujet un docte théologien: «Il faut, dit Viégas, placer saint Michel dans la hiérarchie suprême, bien plus dans l’ordre suprême de cette hiérarchie qui est celle des Séraphins. C’est la conclusion évidente des textes de Daniel le désignant sous les noms que nous venons d’indiquer. Comment en effet lui décerner ces noms, s’il appartenait à la hiérarchie inférieure, c’est-à-dire aux anges des derniers degrés?» Après Daniel, écoutez saint Jean décrivant dans l’Apocalypse le terrible combat qui se livre au ciel: «Michel, dit-il, et ses anges luttaient contre le dragon ([fig. 3]).» «Preuve évidente, écrit Bellarmin, que Michel est bien le prince de tous les anges. Michel et ses anges! Qu’est-ce à dire, en effet, sinon Michel et l’armée qu’il commande? Car de même que par ces mots: Satan et ses anges, nous entendons tous les escadrons révoltés marchant sous l’étendard de Satan, comme les soldats sous le drapeau de leur souverain, de même par ces paroles: Michel et ses anges, devons-nous entendre Michel et la sainte phalange qui le reconnaît pour son général.»
A l’autorité si claire de la sainte Écriture ajoutons le sentiment des Pères de l’Église. «O Michel, s’écrie saint Basile, je vous adresse mes humbles supplications, à vous le chef des esprits supérieurs, à vous qui par la dignité, par les honneurs, êtes élevé au-dessus de tous les autres.» Si, comme on l’affirme d’ailleurs, Lucifer appartenait au chœur des Séraphins, «peut-on supposer, demande saint Liguori, que saint Michel soit d’un rang inférieur à l’ange apostat, lui qui fut choisi pour le précipiter au fond de l’abîme?»
Résumant les débats des théologiens sur cette question, l’un des plus savants interprètes de l’Écriture, Corneille La Pierre, ne craint pas de marquer la place de saint Michel parmi les Séraphins. Il y a plus, il l’appelle le premier des Séraphins, le premier des anges assistants au trône de Dieu: Michael qui Angelorum et consequenter Seraphinorum Deo assistentium est primus.