Ainsi quelques années s’étaient à peine écoulées et déjà la dévotion au saint Archange avait pris une extension prodigieuse. A cette même époque, on voit se dessiner l’un des principaux caractères du culte de saint Michel. Nos pères aimaient à le vénérer comme l’ange de l’Eucharistie, veillant à la garde des sanctuaires et punissant les misérables qui se permettaient des irrévérences aux pieds des saints autels. D’après une ancienne légende, un jeune homme appelé Colibert voulut passer la nuit dans l’église, malgré les observations et les menaces que lui firent les chanoines. Vers minuit, saint Michel apparut avec «la pieuse Mère de miséricorde,» et «le porte-clefs du royaume céleste;» il se dirigea vers le jeune homme, et lui reprocha sa témérité. Colibert fut saisi d’épouvante. Une sueur froide ruisselait de son front. Il se blottit dans un coin et pensa que sa dernière heure était sonnée. La sainte Vierge vint à lui et le consola; ensuite elle le fit sortir de la basilique, en lui adressant ces paroles, que nous empruntons à dom Huynes: «Colibert, pourquoi avez-vous esté si outrecuidé que d’entrer en la connoissance de ces secrets des citadins du ciel? Levez-vous et sortez de l’église au plutost, et estudiez-vous de satisfaire aux esprits célestes de l’injure que vous leur avez faict.» Le pauvre jeune homme sortit plus mort que vif et tomba sur le pavé, à la porte du sanctuaire. Dès le matin, il confessa sa faute à tous les religieux, et, l’ayant pleurée pendant deux jours, «le troisième il trespassa.»

La France mérovingienne reconnut aussi dans saint Michel l’ange du repentir, le conducteur des âmes, et même parfois l’ange médecin; c’est pourquoi les malades, les affligés, les pécheurs venaient s’agenouiller dans le sanctuaire du mont Tombe, pour obtenir la santé, la paix et le pardon. Les chanoines, dont la piété ne se démentit pas durant de longues années, accueillaient les pèlerins avec empressement; aux uns ils faisaient d’abondantes aumônes, ils rompaient aux autres le pain de la divine parole, à tous ils donnaient l’exemple des vertus chrétiennes.

Cependant la collégiale fut soumise à une épreuve sensible. L’évêque d’Avranches vécut encore seize ans après la fondation du Mont-Saint-Michel. Il employa ce temps à consolider et à parfaire son œuvre. Quand il pouvait dérober quelques heures à ses occupations, il se retirait dans sa chère solitude et se joignait aux chanoines pour vaquer à la prière, ou recevoir les pèlerins qui venaient des différents points de la France et des contrées voisines. Mais le ciel voulait récompenser les vertus et le zèle du saint prélat. Le 10 septembre de l’année 725, le bienheureux Aubert s’endormit dans le Seigneur. Sur son lit de mort, il exprima le désir d’être inhumé à l’ombre de l’autel qu’il avait érigé et sur lequel il aimait à offrir les saints mystères. Ce vœu fut accompli avec une religieuse fidélité; de hauts personnages, précédés d’un clergé nombreux et suivis d’une foule émue, portèrent la précieuse dépouille dans l’église du Mont-Saint-Michel et la déposèrent dans la tombe que le saint avait choisie lui-même pour le lieu de son repos. Bientôt la voix du pieux évêque retentira plus forte que jamais; Dieu glorifiera son serviteur en opérant par son entremise des prodiges éclatants, et les fidèles dans leur culte ne sépareront plus saint Aubert de saint Michel.

La tombe de l’évêque d’Avranches, placée à côté de l’autel de l’Archange, semble nous révéler encore un autre caractère de la dévotion des Francs pour le prince de la milice céleste; ils pensaient que celui-ci, après avoir protégé les justes dans le dernier combat, recevait leur âme pour l’introduire devant le juge suprême, et veillait sur leurs dépouilles mortelles en attendant le jour de la résurrection. Saint Michel, croyait-on, était le gardien des sépultures. En résumé, à l’époque mérovingienne, le culte de l’Archange nous apparaît avec la plupart des attributs dont la foi et la piété du moyen âge l’ont entouré. Mais, sous le règne des derniers successeurs de Clovis, les attaques continuelles des ennemis du dehors et surtout les dissensions qui existaient entre l’Austrasie, la Neustrie, la Bourgogne et l’Aquitaine, ralentirent le progrès du catholicisme, et furent un obstacle aux manifestations religieuses dont le Mont-Saint-Michel était le théâtre depuis la fondation de la basilique. Il fallait l’épée de Charles-Martel, de Pépin et de Charlemagne pour rendre à la France son unité, sa force et son ascendant, et préparer au glorieux Archange un triomphe plus durable et plus complet.

V
SAINT MICHEL ET LA FRANCE CARLOVINGIENNE.

ers le milieu du huitième siècle, pendant que Charles-Martel et Pépin le Bref luttaient contre les Saxons, les Frisons, les Sarrasins, les Lombards et les autres ennemis de la France et de l’Église, saint Boniface, qui devait sacrer le premier roi carlovingien, parcourait l’Allemagne, renversait les temples païens et établissait les sièges épiscopaux de Mayence, de Passau, de Freisingen, de Ratisbonne, de Salzbourg, d’Erfurt, de Wurzbourg. Pour soumettre ces contrées à l’Évangile, il avait à vaincre un obstacle en apparence insurmontable: les barbares, qui vivaient des dépouilles enlevées à l’ennemi et du fruit de leur chasse, ne voulaient pas renoncer au culte de Wuotan, le dieu de la guerre, et de Diane, la chasseresse. Le zélé missionnaire, qui était venu d’Angleterre et avait traversé les Gaules, n’ignorait pas les merveilles accomplies sur le mont Tombe. A l’exemple de saint Aubert, il opposa aux fausses divinités l’Archange vainqueur du paganisme; il fonda des monastères et bâtit des églises sous le vocable de saint Michel; il fit célébrer avec pompe la fête établie en son honneur et lui consacra le sommet des montagnes où les Germains rendaient à Wuotan et à Diane un culte sacrilège: «Observez, dit un illustre écrivain de nos jours, l’admirable coïncidence de ces deux faits qu’on n’a pas encore rapprochés l’un de l’autre. A l’extrémité de la Gaule, au bord de l’Océan, saint Michel apparaît à un saint évêque; à l’extrémité occidentale de l’Europe chrétienne, saint Michel est donné pour patron à ces tribus germaniques qui sont en voie de se convertir. C’est ainsi que se fonde la société chrétienne, sous la protection de l’Archange. Elle existe encore et vivra toujours.» (Léon Gautier.)

Dès le commencement du neuvième siècle, lorsque Charlemagne, après avoir triomphé des Saxons, des Lombards et des Sarrasins, reçut la couronne des mains de Léon III, saint Michel était connu et vénéré dans les vastes États qui composaient l’Empire d’Occident; la Neustrie en particulier et les provinces d’Allemagne, où les Romains et les Gaulois avaient laissé plus de traces de leur séjour, la Bavière, la Souabe et la Franconie se couvrirent de monastères et d’oratoires dédiés au glorieux Archange. En Neustrie, le pieux fondateur du Mont-Saint-Michel n’était plus; mais son esprit vivait dans ses enfants. Les chanoines rivalisaient de zèle et travaillaient de concert à faire honorer le prince de la milice céleste; les pèlerinages devenaient plus nombreux, depuis que Charlemagne avait réuni sous son sceptre une grande partie des nations chrétiennes; de pieuses dotations augmentèrent les ressources de la collégiale, et des reliques insignes enrichirent le trésor de l’église; à cette même époque des travaux assez importants furent exécutés sur la montagne: on disposa des bâtiments pour les pèlerins et quelques habitations s’ajoutèrent aux modestes cellules des chanoines. En un mot, l’œuvre de saint Aubert prospérait de jour en jour et portait des fruits abondants. Les évêques d’Avranches, à l’exemple de leur illustre prédécesseur, visitaient de temps en temps le mont Tombe, pour y chercher le silence de la retraite et y célébrer les saints mystères; chaque année, l’anniversaire de la dédicace était solennisé avec pompe; l’Église fêtait aussi les apparitions de saint Michel sur le monte Gargano et à Rome. De leur côté, les peuples germains évangélisés par saint Boniface eurent un Michelsberg ou mont Saint-Michel, célèbre dans tout le cours du moyen-âge par la fameuse légende de la plume, la plus naïve peut-être, la plus poétique et la plus intéressante de toutes celles que les annalistes d’outre-Rhin nous ont conservées.

Sur le Michelsberg, situé à l’extrémité du Stromberg, petite chaîne de collines du Zabergau, s’élève, dit Max de Ring, une chapelle qui formait jadis le chœur d’une église de capucins; elle est d’une date très ancienne et repose sur un temple de Diane, la déesse favorite des Germains. Le visiteur peut distinguer à la voûte et aux murs extérieurs des restes de figures, qui remontent au temps du paganisme. Or, d’après la légende, lorsque Boniface, l’apôtre de la Germanie, vint prêcher en ces lieux la doctrine du Christ, il fut entravé au milieu de sa mission par les malices et les pièges du diable; dans ce péril extrême, il invoqua l’assistance «du chevalier du ciel,» et aussitôt une lutte terrible s’engagea entre l’Archange et son implacable ennemi. Saint Michel, grâce à son courage, remporta la victoire et enchaîna Satan qu’il alla plonger dans l’abîme d’où il était sorti. «Mais dans la lutte le diable avait arraché à l’Archange une plume de ses ailes, toutes brillantes de rubis et d’émeraudes.» Saint Boniface la recueillit avec soin et, après avoir achevé la conversion du pays, il la plaça dans une châsse au-dessus de l’autel qu’il consacra sur la montagne en l’honneur de Jésus-Christ. Une médaille d’argent, fort rare de nos jours, rappelle cet événement merveilleux; pour la plume, elle a disparu depuis que les partisans de Luther ont pillé et profané l’église du Michelsberg, et malgré toutes les recherches, on ne l’a jamais retrouvée. Qui ne verrait dans cette fiction poétique une allusion au triomphe de l’ange, vainqueur du paganisme, sur le redoutable Wuotan et les autres divinités des Germains? Qui ne serait frappé en même temps de la foi de ces premiers âges?

Malgré les progrès rapides que le culte de saint Michel faisait dans le monde chrétien, il n’avait pas atteint toute son extension et quelque chose semblait manquer à la gloire de l’Archange. Le héros qui avait humilié l’orgueil du paganisme dans la personne de Witikind et d’Abiatar, et tenait sous sa domination le vaste empire d’Occident, Charlemagne n’avait pas encore par un acte public proclamé la puissance de saint Michel. L’heure solennelle était venue. Un pontife célèbre par l’éclat de ses vertus avait travaillé à répandre le culte de l’Archange en élevant la basilique du mont Tombe; l’un des plus grands monarques dont l’histoire ait enregistré le nom et les œuvres allait reconnaître le prince de la milice céleste pour le protecteur de la France, la fille aînée de l’Église et la première nation du monde. L’illustre empereur fit placer sur ses étendards le nom et l’image de saint Michel, reconnaissant ainsi que le chef de la milice céleste l’avait couvert de sa protection et veillait sur les destinées de ses États. Patronus et princeps imperii Galliarum: Saint Michel patron de l’empire des Gaules; tel est le beau titre que nos pères donneront désormais à celui que Daniel appelait le grand prince.