Pendant la période la plus glorieuse de la dynastie carlovingienne, la civilisation fit de rapides progrès, grâce à l’initiative des évêques et des moines. Les Maures d’Espagne d’un côté, et de l’autre les barbares du Nord furent obligés de suspendre pour un temps les invasions qui avaient été si désastreuses sous les règnes précédents. Le paganisme semblait vaincu pour toujours. Le culte de l’Archange fleurissait au Mont-Saint-Michel et dans toutes les provinces de l’Empire; un grand nombre de cathédrales et d’églises avaient au moins une chapelle dédiée au chef de la milice céleste; d’après un usage déjà très ancien, on représentait parfois au sommet des édifices religieux le prince de l’air, armé d’une flèche ou d’un dard qu’il enfonçait dans la gueule d’un monstre palpitant sous ses pieds ([fig. 20]). La ville de Cortone en fournit un exemple dès le septième siècle. Dans tous les monastères érigés sous le titre de saint Michel, la piété, la science et le travail étaient en honneur; les religieux vénéraient presque toujours l’Archange en sa qualité de vainqueur du paganisme; témoin le monastère de Noirmoutiers, fondé en 680 par saint Philbert. Dans cette île, située à l’extrémité de l’Aquitaine du côté de l’Armorique, il existait, à la place du cimetière actuel, un monument druidique que saint Philbert renversa pour y élever une église sous le patronage du puissant Archange. Ce sanctuaire fut en grande vénération dans toute la contrée jusqu’à l’époque où les Normands, en 846, dévastèrent l’île de Noirmoutiers.

A cette époque, où le respect de l’autorité n’avait pas encore subi les atteintes de la révolution, les peuples regardaient saint Michel comme l’ange tutélaire des souverains chargés de gouverner la France et des guerriers qui versaient leur sang pour elle sur le champ de bataille; cette protection se manifestait surtout dans la lutte suprême, à l’heure de la mort. Par exemple, rien de plus touchant que la scène où l’auteur de la Chanson de Roland nous raconte la mort de son héros? Ce

Fig. 20.—Statue de saint Michel placée au sommet de l’hôtel de ville de Bruxelles. Quinzième siècle.

récit aux yeux de l’historien est légendaire; mais il doit être regardé comme l’expression d’une croyance généralement reçue au moyen âge. Roland va mourir. Il adresse la parole à sa chère Durandal, «il cause longuement avec elle, et cet entretien est trempé de larmes; il lui dit de très-douces choses, comme un Français en dirait à la France: O ma Durandal, comme tu es claire et blanche! comme tu luis et flamboies au soleil! comme tu es sainte et belle!» Puis par un magnifique mouvement d’éloquence, il se met à énumérer tous les royaumes, tous les empires qu’il a conquis avec l’aide de sa bonne épée: «Avec elle je conquis Normandie et Bretagne, je conquis Provence et Aquitaine... En ai-je assez conquis de ces pays et de ces terres que tient maintenant Charles à la barbe chenue! Plutôt mourir que de la laisser aux païens: que Dieu n’inflige pas cette honte à la France!» Et il prend le parti de la cacher sous son corps expirant: car il sent de plus en plus «que la mort l’entreprend et qu’elle lui descend de la tête sur le cœur.» Alors il retrouve dans ses yeux un reste de clarté, ce qu’il en faut pour découvrir l’Espagne, et il se tourne énergiquement de ce côté. «Et pourquoi le fait-il? Ah! c’est qu’il veut faire dire à Charlemagne qu’il est mort en conquérant.»

Mais Roland est chrétien, il est surtout chrétien, et va nous le montrer sur ce rocher d’où il peut contempler l’Espagne en triomphateur. Il lève les yeux au ciel, et d’une main encore puissante, frappe sa poitrine ensanglantée. «Mea culpa, dit-il, et naïvement il tend à Dieu son gant droit. Il semble alors que l’on entende un bruit d’ailes; et, en effet, voici que des milliers d’anges s’abattent autour de Roland:» et à la tête de tous on voit saint Michel, «notre saint Michel du Mont au péril de la mer.» (Léon Gautier.)

La France carlovingienne était à peine formée, et déjà le nom de l’Archange se trouvait sur toutes les lèvres; dans les prières, il était invoqué en sa qualité de patron du royaume ou de conducteur des âmes; il avait une place d’honneur dans les arts et la littérature; son principal sanctuaire, le Mont-Saint-Michel au péril de la mer, était regardé en quelque sorte comme un monument national. Les rois très chrétiens imitèrent l’exemple de Charlemagne. Louis le Débonnaire combla de ses pieuses largesses Saint-Michel de Verdun, et, en 817, il plaça de nouveau ses États sous la protection du prince de la milice céleste, pour lequel il eut toujours une grande dévotion. Dans la suite, les autres rois de France se firent un devoir d’aller en personne rendre leurs hommages à «Monseigneur saint Michel;» ou, s’ils ne purent accomplir cet acte religieux, «ils recommandèrent leur âme» aux prières des chanoines ou des religieux et encouragèrent les pèlerinages au mont Tombe. Aussi, dans le cours du dixième siècle et dans les âges suivants, on vit des guerriers courageux, des hommes de toutes conditions, des femmes et des enfants partir de presque tous les points de la France et venir prier dans le sanctuaire de l’Archange.

A cette époque, nous trouvons les traces d’une coutume qui s’est transmise jusqu’à nos jours. Ces nombreux pèlerins, voulant emporter dans leur famille des souvenirs de leur voyage, détachaient des parcelles de la pierre qui couvrait le tombeau de saint Aubert, ou dégradaient les murs de la basilique; la surveillance des chanoines ne

Fig. 21.—Coquilles de pèlerinage.