A, Coquille noire de Saint-Michel.—B, Coquille en plomb fondu.
suffit pas pour empêcher ces pieuses déprédations, il fallut les défendre sous les peines les plus sévères. Alors les pèlerins recueillirent sur la plage des galets et des coquilles, qu’ils conservaient ensuite avec soin; ([fig. 21]) plusieurs, disent les manuscrits, fixaient à leur gourde, attachaient sur leurs vêtements et suspendaient à leur cou des «conques marines,» ou d’autres objets qu’ils avaient fait bénir par les prêtres préposés à la garde de l’église; puis, fiers de ces glorieuses décorations, ils retournaient dans leurs foyers et communiquaient à tout le monde l’enthousiasme dont ils étaient animés. Dès lors la coquille était regardée comme le symbole du pèlerin; elle fut gravée sur un chapiteau du onzième siècle; les abbés du monastère et plusieurs gentilshommes la placèrent plus tard dans leurs armes; les chevaliers de saint Michel voulurent la porter autour du cou et sur la poitrine, en forme de collier et de croix.
VI
LE MONT-SAINT-MICHEL SOUS L’INVASION DES NORMANDS.
our avoir une juste idée de la grande célébrité dont jouissait le Mont-Saint-Michel sous les rois Carlovingiens, il suffit de lire les lettres d’Odon, abbé de Glanfeuille, le livre des miracles de saint Frodobert et la vie de saint Vannes de Verdun; il y est parlé de la célèbre montagne comme du sanctuaire de prédilection où l’Archange se plaisait à manifester sa puissance.
Mais des jours de deuil, qui devaient être suivis d’un triomphe éclatant, allaient se lever pour la Neustrie: on était à la veille des calamités que Charlemagne entrevoyait sur son lit de mort et que ses faibles successeurs ne pouvaient prévenir plus longtemps. Les terribles enfants du Nord avaient quitté leurs froides contrées, et déjà leurs barques légères cinglaient vers les côtes de France. Bientôt ces guerriers redoutables mirent le pied sur le sol qu’ils convoitaient, et, avant de s’y établir en maîtres, ils le couvrirent de ruines et l’arrosèrent de sang. Le Mont-Saint-Michel échappa au pillage et servit d’asile à ceux qui fuyaient devant le flot de l’invasion; cependant les Danois s’attaquaient de préférence aux monastères, profanaient les églises et mettaient à mort les prêtres ou les moines qui n’avaient pu se dérober à leurs coups par une fuite précipitée. Les barbares rendaient un culte sacrilège à Odin, cette farouche divinité que l’on représentait montée sur un cheval à huit pieds, tenant une lance à la main et ayant sur ses épaules deux corbeaux, ses messagers; aussi se plaisaient-ils à profaner les sanctuaires dédiés à saint Michel, vainqueur du paganisme; par exemple, après s’être emparé de l’île de Noirmoutiers, en 846, ils détruisirent le monastère et l’oratoire élevés par la piété de saint Philbert. C’était le dernier effort que Lucifer tentait pour faire revivre le culte des faux dieux dans les régions les plus chrétiennes de la France.
D’autre part, la civilisation, les sciences et les arts étaient en pleine décadence; la nuit approchait et annonçait le dixième siècle, avec ses ténèbres profondes et ses luttes sanglantes; la monarchie n’était plus assez puissante et la féodalité pas encore suffisamment affermie pour opposer une digue aux invasions du dehors ou maintenir à l’intérieur la paix et l’unité. Quel fut le sort du Mont-Saint-Michel pendant une période si douloureuse? L’histoire est sobre de détails; elle en fournit pourtant un certain nombre qui peuvent nous instruire et nous intéresser. Nous trouvons d’abord un épisode assez important, surtout à cause des circonstances singulières qui l’accompagnent.
En 861, un membre de la collégiale, nommé Pierre, visita Rome avec «une troupe de pèlerins illustres,» séjourna quelque temps au Mont-Cassin et revint en France, après un voyage de deux ans. Comme souvenirs, il apportait dans une corbeille de vieux ouvrages qui contenaient les biographies de saint Benoît et de ses disciples, Honorât, Maur, Simplice, Théodore et Valentinien. Arrivé sur les bords de la Saône, il rencontra le célèbre Odon, abbé de Glanfeuille, qui, à l’approche des Normands, s’était enfui de son monastère avec ses religieux et avait emporté les restes de saint Maur, pour les soustraire à la profanation. Après avoir raconté les incidents de son voyage et décrit les merveilles qu’il avait admirées dans la Ville sainte, le chanoine montra les précieux manuscrits dont il était possesseur. Odon, désireux de les acquérir, réussit mais avec peine à les acheter pour un prix élevé. Il retoucha la vie de saint Maur écrite par Fauste, polit le style sans en modifier le sens et ajouta une épître dédicatoire adressée à son ami Adelmode, archidiacre du Mans.
En 870, six ou sept ans après le retour du chanoine Pierre, un moine français du nom de Bernard fit le voyage du monte Gargano, de Jérusalem et de Rome, avec deux autres religieux animés des mêmes sentiments de dévotion; il retourna ensuite dans sa patrie et termina son pèlerinage par le mont Tombe. Dans une relation intitulée: Voyage aux lieux saints, il nous a laissé une description où la poésie et la légende ont une large part; cependant la page relative au Mont-Saint-Michel doit être rapportée ici, non seulement à cause de sa haute antiquité, mais parce que l’auteur y parle de la cité de l’Archange comme d’un sanctuaire mystérieux entouré de la vénération des fidèles. «Saint-Michel-aux-deux-Tombes,» d’après le pieux visiteur, se trouve situé sur une montagne «qui s’avance à deux lieues dans la mer;» le sommet est couronné d’une église dédiée à saint Michel et le pied est baigné, le matin et le soir, par les flots de l’Océan, «excepté le jour de la fête de l’Archange où la mer s’arrête et forme un rempart à droite et à gauche,» pour laisser à toute heure un libre accès aux pèlerins. S’il est difficile de croire à la réalité de ce prodige, du moins est-il indubitable, au témoignage du moine Bernard, que le Mont-Saint-Michel était dès lors le rendez-vous d’un grand nombre de pieux visiteurs.
Vers la même époque, les apparitions des Normands étaient de plus en plus fréquentes sur les côtes de France: «Les temps que nous décrivons, dit M. l’abbé Desroches, rappelaient les persécutions des Dèce et des Dioclétien.» Le diocèse d’Avranches en particulier «devint une effrayante solitude; la plupart de ses villages étaient consumés par les flammes; les autres n’offraient plus que des enceintes désertes.» Pour éviter la hache des pirates, il fallait renoncer à la foi de son baptême et «jurer sur le cadavre d’un cheval immolé en sacrifice» d’adorer le cruel Odin et les autres divinités du Nord. La désolation ne connut pas de bornes, quand les Danois, sous la conduite du célèbre Rollon, s’abattirent sur la Neustrie, non plus pour la dévaster comme un torrent qui passe, mais afin de s’y établir en maîtres souverains. Alors quelques familles d’Avranches se réfugièrent au Mont-Saint-Michel et s’y établirent comme dans un camp retranché, dont les abords étaient presque inaccessibles. Là, sous l’égide de l’Archange et protégés par le voisinage de la Bretagne qui opposa une vive résistance aux invasions normandes, les fugitifs n’eurent pas à redouter la visite des pirates. Un groupe de maisons furent construites sur le versant de la colline, à l’est et au sud, et formèrent une paroisse sous le vocable de l’apôtre saint Pierre, qui était depuis longtemps honoré sur le mont Tombe, où il avait un oratoire appelé dans le Roman du Mont-Saint-Michel, «l’igliese Seint-Perron.»