Ainsi s’écoulèrent les dernières années du neuvième siècle et les premières du siècle suivant. Le zèle des chanoines s’était ralenti; la règle n’était plus observée avec la fidélité des anciens jours, et même certains membres de la collégiale avaient renoncé aux avantages de la vie commune pour rentrer dans le monde. Les pèlerinages existaient encore; mais ils devenaient moins fréquents. Les Français n’osaient plus affronter les fatigues d’un long voyage, ni s’exposer à la fureur des Danois. Mais saint Michel, vainqueur du paganisme, allait dompter les farouches enfants du Nord et les soumettre aux lois de l’Évangile; il devait même les transformer en ses plus fidèles et plus dévots serviteurs.
Déjà le chef des pirates, le fameux Rollon, avait renoncé aux dieux du paganisme, pour embrasser la religion chrétienne; en 911, il signait avec Charles le Simple un traité qui lui cédait la Neustrie à titre de fief royal, et lui assurait la main de Gisèle; l’année suivante il recevait le baptême et devenait le modèle de ceux qu’il avait étonnés par sa barbarie. Plusieurs de ses compagnons d’armes imitèrent son exemple, et bientôt la piété refleurit avec plus d’éclat que jamais là où hier encore le paganisme dressait des autels. Pendant la semaine qui suivit son baptême, Rollon, vêtu de la blanche tunique des régénérés, fit de larges présents à un certain nombre de sanctuaires, afin d’obtenir la faveur et l’assistance des plus grands saints du ciel; s’adressant à l’archevêque de Rouen, nommé Franco, il lui dit: «Quelles sont dans les terres que je possède les églises les plus vénérées et les plus puissantes par le mérite et la protection de leurs saints patrons?»—«Les églises de Rouen, de Bayeux et d’Évreux, répondit le prélat, ont été dédiées en l’honneur de la très sainte Vierge, Mère de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ; l’église In periculo maris a été consacrée sous le nom de saint Michel, l’Archange, gardien du paradis.» Les trois premiers jours qui suivirent cet entretien, les cathédrales de Rouen, de Bayeux et d’Évreux reçurent de riches présents: il était juste que la Mère du Sauveur eût les prémices; le quatrième jour, ce guerrier, qui s’appelait Robert depuis son baptême, donnait à la basilique du mont Tombe la belle terre d’Ardevon, et semblait par cet acte mettre son épée au service de saint Michel. A partir de ce jour, dit un historien, les «Normands n’eurent après Dieu et la Vierge oncques plus cher patron.»
Aussitôt les chanoines se soumirent à leurs règles, et l’ordre parut se rétablir dans la collégiale de saint Aubert; la dévotion des fidèles se ralluma aux récits des victoires que l’Archange avait remportées sur les ennemis du nom chrétien, et l’ère des pèlerinages reprit son cours un moment ralenti: le prince Robert, dit dom Hugues, «donna une grande confiance aux estrangers qui désiroient visiter cette saincte montagne, de s’y acheminer, et d’y rendre leurs vœux avec toute asseurance. Car il establit une telle police par toute sa province et eut un tel soin de bannir de ses terres tous les voleurs et meurtriers que de jour et de nuict on pouvoit cheminer par toute la Normandie sans crainte d’aucun péril ou danger.» Ainsi, l’Église acheva en peu d’années la civilisation de ces pirates que la France essayait en vain de réduire par la force des armes depuis plus d’un siècle; et saint Michel fut encore l’ange tutélaire qui présida du haut du ciel à ce triomphe de la foi sur le paganisme.
Les ducs de Normandie marchèrent sur les traces de Rollon. Guillaume-Longue-Épée, que deux martyrologes placent au nombre des saints, favorisa les pèlerinages au Mont-Saint-Michel, et, l’an 927, il fit don à la collégiale de plusieurs domaines importants situés dans les localités voisines. Parmi les nobles barons et les riches seigneurs de la Normandie, du Maine et de la Bretagne, un certain nombre imitèrent sa générosité; par exempte la famille du célèbre Yves de Bellême dota richement les chanoines de saint Michel et leur envoya des vases précieux pour le service du sanctuaire.
La collégiale méritait encore de telles faveurs, et loin d’abuser de ses richesses, elle en fit d’abord un saint usage. Outre les aumônes qui étaient distribuées aux pèlerins et aux pauvres de la contrée, des églises et des maisons religieuses furent bâties aux frais des chanoines, sur les terres qui dépendaient du mont Tombe; de ce nombre étaient les anciennes églises de Bacilly et de Vessey. Et même, d’après les chroniqueurs, les membres de la collégiale auraient fait des fondations importantes non seulement sur le littoral, mais encore dans l’île de Guernesey. Cependant la prospérité ne fut pas moins funeste aux clercs du Mont-Saint-Michel que les épreuves du siècle précédent. «La négligence et la paresse» s’introduisirent dans la petite communauté; ce n’était plus le même zèle, ni la même ferveur. Il fallait d’autres apôtres pour le pèlerinage national de la France, et le sanctuaire de l’Archange réclamait des gardiens plus dévoués.
En effet, une impulsion nouvelle devait être imprimée au culte de saint Michel dans la dernière moitié du neuvième siècle. Les populations, persuadées que le monde finirait avec l’an 1000, allaient tourner leurs regards suppliants vers le messager céleste chargé de recevoir les
Fig. 22.—Vue du sanctuaire de Saint-Michel-d’Aiguilhe.
âmes au moment de la mort, pour les conduire au tribunal du juge suprême et les défendre au jour redoutable du jugement. Le mouvement sembla partir du Mont-Saint-Michel, il se communiqua d’abord à la Normandie et à la Bretagne, et gagna ensuite le Maine, l’Anjou et les autres parties de la France. Les Bretons se distinguaient entre tous par l’élan et la vivacité de leur foi; ils venaient souvent et en grand nombre prier dans le sanctuaire de l’Archange, qu’ils enviaient aux Normands; ils accusaient même le Couësnon d’avoir fait une folie en séparant le Mont de la Bretagne. Dans les contrées où les voyages au mont Tombe étaient plus longs et plus difficiles, nous voyons des oratoires s’élever en l’honneur du prince de la milice céleste; le plus célèbre de tous est celui de Saint-Michel-d’Aiguilhe, en Velay ([fig. 22]). Les particularités qui s’y rattachent sont du plus haut intérêt pour notre histoire.
Au pied de la montagne que domine Notre-Dame du Puy, au sein d’une belle vallée, se dresse le rocher célèbre qui, par son élévation, sa forme et sa hardiesse, a mérité le nom de merveille. Le sommet, où Diane reçut autrefois un culte sacrilège, est couronné d’un édifice sous le vocable de saint Michel, le vainqueur du paganisme; le milieu est consacré à saint Gabriel, le médiateur de la paix entre le ciel et la terre, et la partie inférieure est dédiée à saint Raphaël, le guide et l’ami des hommes voyageurs sur la terre d’exil. C’est ainsi que le moyen âge associait souvent le culte des trois archanges, dont les saints livres nous ont appris les noms et les titres particuliers. Le sanctuaire de Saint-Michel-d’Aiguilhe fut bâti sous le règne si agité de Lothaire, de 962 à 965. A la même époque de 960 à l’an 1000, cent douze monastères importants, parmi lesquels un certain nombre étaient sous la protection du glorieux Archange, furent construits ou réparés: il faut mettre en première ligne l’abbaye du Mont-Saint-Michel, dont l’origine sera décrite dans le deuxième chapitre de cette histoire.