Fig. 23.—Sceau de Robert, abbé du Mont-Saint-Michel (1442).

CHAPITRE II
SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL A L’ÉPOQUE FÉODALE.

I
ABBAYE DU MONT-SAINT-MICHEL.

es tendances vers l’ordre féodal s’étaient manifestées sous les rois de la première race; plus tard, au milieu de la déchéance des Carlovingiens, les seigneurs travaillèrent à se rendre indépendants, et l’Église, souvent obligée de défendre elle-même ses droits et les intérêts des faibles, revendiqua une place légitime dans le gouvernement temporel du royaume; enfin, rassemblée de Quiersy-sur-Oise et l’avénement de la dynastie capétienne assurèrent l’hérédité des grands fiefs et le triomphe définitif de la féodalité. Sous ce régime, qui avait des avantages réels, mais aussi de graves inconvénients, le culte de l’Archange conducteur des âmes et défenseur des opprimés fleurit dans les monastères, en particulier au Mont-Saint-Michel. Au milieu de ces combats journaliers des seigneurs entre eux, ou des vassaux avec les suzerains, comme pendant la lutte contre le paganisme, les moines exercèrent une influence religieuse et sociale qu’on essaierait en vain de leur contester; l’abbaye normande va nous en fournir un exemple frappant.

Depuis 943, le fils de Guillaume Longue-Épée, Richard-sans-Peur, appelé par Guillaume de Saint-Pair «le gentil duc de Normendie,» gouvernait l’héritage qu’il avait reçu de son illustre prédécesseur; sa dévotion pour saint Michel lui fit entreprendre plus d’une fois le voyage du mont Tombe, et sa vaillante épée protégea toujours les pèlerins contre les voleurs et les meurtriers. Le noble prince, dit dom Huynes, «recevoit un grandissime contentement d’avoir en son duché ce Mont-Sainct-Michel où tant de miracles s’opéroient tous les jours par les mérites de ce sainct Archange. Mais il se contristoit fort, d’autre part, de voir qu’en ce lieu si sainct il y eut des personnes si négligentes et paresseuses à célébrer l’office divin.» Il employa tour à tour les promesses et les menaces, afin de ramener les chanoines à l’exacte observance de la règle. Tout fut inutile; car, ajoute le même auteur, «comme il est bien difficile que l’Éthiopien quitte sa noirceur, aussy ce n’est point chose plus facile de faire qu’un homme quitte ses péchez, s’il ne le veut.» C’est pourquoi, la réforme étant impossible, le duc de Normandie résolut de prendre une mesure énergique. De concert avec l’archevêque de Rouen, après avoir consulté l’évêque de Bayeux, il conçut le projet de remplacer la collégiale par une abbaye de bénédictins. Quand tout fut disposé, il choisit en plusieurs monastères, surtout à Fontenelle, à Saint-Taurin et à Jumièges, trente religieux d’une vertu à toute épreuve, et les réunit secrètement dans la ville d’Avranches au printemps de l’année 966; lui-même alla bientôt les rejoindre, sous prétexte de traiter avec eux d’affaires importantes et de s’éclairer de leurs sages conseils.