Alors un officier, avec des hommes d’armes, fut député vers les chanoines du Mont-Saint-Michel, pour leur annoncer la résolution de Richard et leur proposer de revêtir l’habit de saint Benoît, ou d’évacuer le poste qu’ils ne remplissaient plus avec assez de fidélité. Presque tous quittèrent l’asile où leur piété chancelante ne savait pas trouver le vrai bonheur, et se retirèrent dans les localités voisines; deux seulement demandèrent à garder leur habitation, mais avec des vues bien différentes: le premier, connu sous le nom de Durand, voulait se livrer aux exercices salutaires de la pénitence et désirait rester au Mont, «à cause de la dévotion qu’il portoit à saint Michel;» l’autre, appelé Bernier, se proposait de dérober le corps de saint Aubert. Le ciel ne lui permit pas de consommer ce vol sacrilège, et le lecteur verra bientôt comment les restes du vénérable prélat furent reconnus et portés en triomphe dans le sanctuaire dédié à saint Michel. Les préparatifs étant achevés, Richard, à la tête de sa petite colonie, quitta la ville d’Avranches et se dirigea vers le mont Tombe. Quelle ne fut pas l’émotion des pieux enfants de saint Benoît à la vue de cette montagne dont la renommée racontait tant de choses merveilleuses! Quelle ardente prière dut s’échapper de leurs lèvres quand ils s’agenouillèrent pour la première fois dans la basilique de l’Archange! D’après la chronique, leur premier chant fut une hymne en l’honneur de saint Michel, leur céleste protecteur.
Richard introduisit les bénédictins dans leur nouvelle demeure, où, d’accord avec eux et les grands de sa suite, il rédigea la charte qui devait assurer l’avenir de la fondation et fixer les rapports des religieux avec les ducs de Normandie. La règle de saint Benoît observée dans les autres monastères était mise en vigueur au Mont-Saint-Michel. L’abbé devait être élu par les religieux et pris dans leurs rangs, ou dans une autre maison du même ordre. Le duc de Normandie ne gardait que le privilège d’offrir le bâton pastoral au nouvel élu. Les possessions des chanoines furent transférées aux bénédictins, avec pleine juridiction temporelle sur les habitants du Mont. Richard signa cette ordonnance et la porta lui-même sur l’autel de l’Archange. Il voulait par cet acte solennel placer la communauté naissante sous la garde et le patronage de saint Michel. Le pieux fondateur ne mettant point de bornes à sa générosité, enrichit l’église de vases précieux et de riches ornements; aux dépendances du monastère il ajouta de nouveaux revenus, et toute sa vie, dit la chronique, il protégea les religieux et «moult les ama.»
La même année, 966, eut lieu l’élection du premier supérieur. Les suffrages se portèrent sur Maynard, ancien abbé du monastère de saint Vandrille, homme d’une naissance illustre, et avant tout remarquable par sa science et ses vertus. Il s’était démis de ses hautes fonctions, pour venir en qualité de simple «soldat» se ranger sous l’étendard de saint Michel; mais son humilité ne put déguiser son mérite, et pour la deuxième fois le bâton pastoral fut déposé entre ses mains. Le pape Jean XIII ratifia l’élection et confirma tous les privilèges accordés au monastère. Dans sa bulle, il louait le zèle de l’archevêque de Rouen et de Richard, duc de Normandie, et plaçait leur entreprise sous la garde de l’Archange. De son côté le roi Lothaire, loin de mettre obstacle à la restauration projetée par son illustre vassal, sanctionna de son autorité les donations qui avaient été faites aux religieux de saint Benoît. Il enjoignait à tous ses successeurs et aux grands du royaume de respecter ses ordres et de laisser les serviteurs de Dieu prier en paix pour le bonheur et la prospérité du royaume, qui était sans cesse en proie à des dissensions intestines et avait à lutter contre les prétentions de l’Allemagne.
Ainsi, grâce à l’initiative de Hugues et de Richard, par l’autorité du souverain pontife et avec l’agrément du roi de France, le sanctuaire «vénérable dans le monde entier» et cher à tous les cœurs fut confié aux enfants de saint Benoît; et dès lors, dit dom Hugues, «ces belles fleurs cueillies ès cloistres bénédictins commencèrent à fleurir en ce palais des anges et à respandre de tous costez une odeur si suave que plusieurs, détestans les délices mondaines, se veinrent renfermer dans ce parterre céleste.» Maynard brillait entre tous par l’éclat de ses vertus; fidèle observateur de la règle, il se chargea de sonner l’office, et pour être plus voisin de l’église, il choisit la chambre occupée naguère par le chanoine Bernier; il ignorait quel précieux trésor était caché dans cette humble cellule. Le jour de la manifestation n’était pas encore arrivé. Sa prudence, sa douceur et sa charité lui gagnèrent tous les cœurs. Les religieux, dit encore l’historien du dix-septième siècle que nous venons de citer, trouvaient en lui l’affection d’un «père bénin» et d’un «maistre sévère;» les pèlerins se disputaient le bonheur de le voir et de l’entendre; les habitants du Mont vivaient heureux sous sa houlette pastorale; et plusieurs, touchés par ses paroles et ses exemples, embrassèrent avec ardeur les pratiques de la vie chrétienne: de ce nombre fut le chanoine Durand, qui renonça pour toujours aux vaines joies du siècle, se mit sous la conduite des bénédictins et mérita le titre de chapelain du monastère. Le pieux abbé s’endormit dans le Seigneur, le 16 avril 991, et ses restes mortels furent inhumés dans un petit cimetière, à côté de l’église; la même année, son neveu, connu aussi sous le nom de Maynard, ayant été choisi pour lui succéder, reçut la crosse des mains de Richard-sans-Peur, qui s’était transporté au Mont pour rendre les derniers devoirs à son illustre ami. Le nouvel abbé suivit les traces de son oncle, et gouverna le monastère avec la même sagesse et la même bonté.
Ces deux prélatures, dont l’une s’étend de 966 à 991 et l’autre embrasse les dernières années du dixième siècle et les premières du siècle suivant, de 991 à 1009, nous rappellent une des dates les plus importantes dans l’histoire du culte de saint Michel. A cette époque où le dogme des anges avait conservé toute sa pureté et son intégrité, les fidèles attribuaient une large part aux démons dans les luttes continuelles et les guerres sanglantes dont le monde était le théâtre; ils se représentaient l’esprit de mensonge «rôdant sans cesse autour de l’homme, selon la parole des saints Livres, et cherchant à le dévorer.» Les religieux qui faisaient profession d’une vie intellectuelle plus pure et plus parfaite, étaient comme les sentinelles avancées de la chrétienté, et à ce titre ils se trouvaient exposés à toute la fureur et à tous les pièges de l’ennemi; c’est pourquoi les légendes du moyen âge sont remplies de scènes allégoriques, où les moines sont dépeints le plus souvent assiégés de démons hideux, de monstres, de sirènes, de dragons occupés jour et nuit à troubler la paix et la sérénité du cloître. Au milieu de ces luttes incessantes, de ces préoccupations de tous les instants, les fils de saint Basile et de saint Benoît d’abord, et plus tard ceux de Pierre le Vénérable, de saint Bernard, de saint Bruno, de saint Dominique, de saint François, songèrent à faire alliance avec le vainqueur du serpent infernal; par là, ils mettaient le ciel dans les intérêts de la terre et se choisissaient comme modèle de fidélité au Seigneur, de persévérance dans le bien, l’ange qui avait résisté aux suggestions de l’égoïsme et de l’orgueil; contre les traits empoisonnés du démon, ils trouvaient le bouclier impénétrable, le glaive éprouvé, l’armure fortement trempée qui avait servi à l’origine dans le combat livré sous le regard de Dieu; au sein de la mêlée, ils combattaient sous la conduite du prince des armées célestes que la victoire suivait partout et dont la vue seule intimidait l’enfer. Au rapport des chroniqueurs, saint Michel accepta cette alliance; car, au moment où la vie monastique s’épanouissait au sein de l’Église, il apparut à deux religieux sur le mont d’Or. Ainsi s’était-il manifesté aux hommes dans les grandes circonstances: à Constantinople, pendant que le saint empire succédait au pouvoir tyrannique des Césars; à Rome, lorsque la papauté luttait contre le paganisme; dans la Neustrie, quand cette province formait le noyau de notre unité nationale.
A l’époque où la dynastie capétienne montait sur le trône, la plupart des monastères où florissait la dévotion à saint Michel offraient un contraste frappant avec le reste de la France et du monde chrétien. Ils étaient des foyers de lumière et des centres de vie au milieu des ténèbres qui couvraient la terre; pendant que les peuples, attendaient avec anxiété l’heure du jugement et n’osaient rien entreprendre, cent douze de nos plus célèbres abbayes étaient construites ou réparées sur le territoire français; le cloître servait d’asile à la piété, à la science, à la paix et aux biens qui l’accompagnent; ailleurs régnaient l’ignorance, le vice, la guerre et tout son cortège de maux. Le Mont-Saint-Michel occupa le premier rang parmi ces sanctuaires de la civilisation. Maynard joignit à tous ses titres la réputation de savant et d’amateur de livres; son neveu qui devait lui succéder et plusieurs autres religieux se livrèrent à l’étude des lettres divines et humaines. Les uns travaillaient à réunir les documents qui avaient été dispersés par les derniers chanoines; les autres transcrivaient des ouvrages de critique, de philosophie et d’éloquence religieuse, ou des chefs-d’œuvre de littérature ancienne, par exemple les principaux traités de saint Augustin, de saint Grégoire le Grand, d’Alcuin, de Boëce, d’Aristote, de Cicéron. Il existait encore dans le monastère des classes de lecture, d’écriture et de calcul. Ainsi se formaient dans le silence du cloître les savants qui devaient bientôt enrichir le monde de leurs écrits, et les architectes distingués qui allaient construire en l’honneur de saint Michel ces monuments hardis dont le style à la fois sévère et correct unit l’élégance à la majesté. Les beaux jours de saint Aubert refleurissaient depuis que la basilique de l’Archange était de nouveau confiée à de pieux et fidèles gardiens.
L’affluence des pèlerins augmentait en proportion des progrès rapides que le culte de saint Michel faisait tous les jours en France et dans les contrées voisines. L’an 1000 approchait, et, d’après une croyance populaire, l’heure du dernier jugement allait sonner pour tous les hommes. On vit alors accourir au Mont-Saint-Michel un grand nombre d’étrangers qui venaient se mettre sous la protection de l’Archange et le suppliaient avec larmes de les défendre dans le dernier combat, et de présenter leur âme au juge redoutable des vivants et des morts. Ce concours de pèlerins était si considérable que Raoul Glaber a pu dire, en parlant du Mont-Saint-Michel à cette époque: «Ce lieu est le rendez-vous de presque tous les peuples de la terre.» Les seigneurs donnaient eux-mêmes l’exemple. En première ligne brillèrent le duc de Normandie et son épouse, Richard et la princesse Gonnor, les ducs de Bretagne, Conan I et Geoffroy, saint Mayeul, abbé de Cluny, et un grand nombre de prélats, de comtes et de barons. Des personnages haut placés en dignité renoncèrent à tous les honneurs, pour revêtir l’habit de Saint-Benoît; de ce nombre fut l’évêque d’Avranches, appelé Norgot le Vénérable. Une nuit, disent les chroniqueurs, le saint pontife, après avoir longtemps prolongé son oraison, regarda par la fenêtre de sa chambre et vit le Mont-Saint-Michel comme environné d’un éclat surnaturel. Il réunit les chanoines qui composaient le chapitre de son église cathédrale, et, «tout baigné des larmes qui descouloient de ses yeux,» il leur fit connaître la vision dont le ciel l’avait honoré; ensuite il quitta sa ville épiscopale, pour aller se mettre sous la conduite de Maynard et vivre ignoré parmi les simples religieux.
Grâce aux pieuses largesses des seigneurs et aux dons des pèlerins, les religieux exécutèrent des travaux assez importants sur la montagne: les anciens bâtiments furent en grande partie restaurés ou remplacés par d’autres plus spacieux; et même, d’après certains annalistes, les fondateurs de l’abbaye élevèrent une muraille qui sépara le sommet de la montagne du reste de la ville.
Le monastère, qui avait dû se recruter d’abord à Fontenelle, à Saint-Taurin, à Jumièges, fut à son tour le berceau d’où sortirent des évêques et des abbés qui répandirent au loin les parfums de vertu dont le mont Tombe était embaumé, et devinrent comme autant d’apôtres de la dévotion à saint Michel. Dès l’an 987, un des religieux, qui se nommait Hérivard, fut choisi à la mort de son frère Herluin pour gouverner l’abbaye de Gembloux, dans le Brabant; il était d’une grande piété et d’une rare sagesse. Par une coïncidence remarquable, le culte de l’Archange jeta dès lors un vif éclat en Belgique. Le prince Lambert, après avoir passé sa jeunesse en France, rentra en possession de la ville de Bruxelles et prit les armes pour rétablir la fortune de sa maison. Avant de croiser la lance avec son compétiteur, il fit tracer les fondements d’un sanctuaire auquel il donna pour patron le chef des légions célestes, l’archange saint Michel. Le prince n’eut pas le temps d’achever son œuvre, car il trouva la mort à la sanglante bataille de Florennes, en 1015; mais la Belgique, ayant hérité de sa foi et de sa piété, termina l’église de Bruxelles et envoya dans la suite de nombreux pèlerins visiter le mont Tombe, en Normandie. Un autre bénédictin, appelé Rolland, monta sur le siège de Dol et prit le gouvernement de ce beau diocèse, où la dévotion des fidèles éleva plusieurs sanctuaires en l’honneur de l’Archange; enfin, à la même époque, un troisième religieux, du nom de Guérin, fut élu abbé du monastère de Cérisy-la-Forêt.
Cependant, comme il arrive d’ordinaire dans les œuvres de Dieu, des heures d’épreuves succédèrent à la prospérité des premiers jours. Sous la prélature de Maynard II, un vaste incendie, dont la cause est toujours demeurée inconnue se déclara au pied de la montagne et commença cette série de désastres qui désolèrent si souvent la cité de saint Michel. La flamme prit aux maisons de la ville, gagna le monastère et le réduisit en cendre, excepté la cellule de Maynard qui échappa seule au désastre, et fut, disent les anciens annalistes, conservée par miracle, à cause du précieux dépôt qu’elle renfermait. Les mêmes auteurs parlent aussi d’une autre circonstance merveilleuse, où l’intervention de l’Archange apparaît plus visible encore. Après l’incendie, les bénédictins ouvrirent la double châsse qui contenait les reliques apportées d’Italie, afin de s’assurer si quelque voleur n’aurait point commis un larcin sacrilège; en effet, comme l’observe un historien du dix-septième siècle, «c’est une chose manifeste et connue de tous temps qu’où se rencontre l’infortune du feu, là ne manquent de se trouver trois sortes de gens pour s’occuper qui à regarder, qui à ayder et qui à dérober.» Le reliquaire était intact; mais le voile de pourpre et le fragment de marbre avaient disparu. Qui pourrait peindre la douleur des religieux? Toute la communauté multiplia ses jeûnes, ses aumônes et ses prières. Bientôt le ciel se laissa fléchir. Une lumière, semblable aux rayons du soleil, jaillit soudain du pied de la montagne et fit connaître l’endroit où les saintes reliques étaient déposées. Cette marque sensible de la protection de l’Archange remplit tous les cœurs d’un saint enthousiasme; chacun voulut contribuer pour sa part à réparer les ruines amoncelées par l’incendie. Bientôt le monastère se trouva rétabli dans son état primitif, et la vie silencieuse du cloître un moment interrompue reprit son cours habituel.