Le sinistre événement dont nous venons de parler et les circonstances qui l’accompagnèrent sont mentionnés dans les auteurs contemporains. L’un d’eux, Raoul Glaber, écrivait en 1047 que, sous le roi Robert, on vit dans le ciel, vers l’occident, une étoile appelée comète. Elle apparut en septembre au commencement de la nuit, et resta visible près de trois mois. Elle brillait d’un tel éclat qu’elle semblait remplir de sa lumière la plus grande partie du ciel; puis elle disparaissait au chant du coq. Ce phénomène, ajoute le chroniqueur, ne se manifesta jamais aux hommes dans l’univers, sans annoncer une catastrophe merveilleuse et terrible. En effet, un incendie consuma bientôt l’église de Saint-Michel archange, bâtie sur un promontoire de l’Océan, et qui a toujours été l’objet d’une vénération particulière en tout l’univers. C’est là, dit encore le même auteur, qu’on observe le mieux l’effet de la loi qui a soumis le flux et le reflux de l’Océan aux révolutions progressives de la lune. Il existe aussi près de ce promontoire une petite rivière qui grossit tout à coup ses eaux après l’incendie, et cessa d’offrir un libre passage. Les personnes qui voulaient se rendre à l’église de Saint-Michel furent quelque temps arrêtées par cet obstacle imprévu; mais la rivière rentra bientôt dans son lit accoutumé, laissant sur la plage des traces profondes de son passage.
Tous ces détails extraits des anciens manuscrits offrent-ils le même degré de certitude et d’authenticité? Nous n’oserions le garantir; mais une conclusion évidente ressort des paroles de Raoul Glaber que nous venons de citer: pendant la première phase qui suivit le triomphe du régime féodal, le principal sanctuaire de l’Archange était «vénérable dans l’univers entier» et «servait de rendez-vous à toutes les nations chrétiennes;» bien plus, quand l’incendie dévasta le mont Tombe, ce désastre fut regardé comme une calamité publique qu’un signe céleste avait annoncée. Cependant le culte de saint Michel devait avoir dans le cours du onzième siècle une influence religieuse et sociale plus importante et plus universelle.
II
PROGRÈS ET INFLUENCE DU CULTE DE SAINT MICHEL.
ans la lutte héroïque de l’Espagne contre les Maures, le prince de la milice céleste était toujours honoré comme vainqueur du paganisme; mais les autres grands États de l’Europe, depuis la conversion des Lombards et des Normands, l’invoquaient surtout en sa qualité de conducteur et de peseur des âmes. C’est probablement au même titre que son culte pénétra en Russie sous les règnes de Vladimir et d’Iaroslav, et y jeta de profondes racines. Ce caractère de la dévotion des fidèles envers le puissant et glorieux Archange n’était pas inconnu dans les premiers siècles de l’Église; mais il se manifesta tout entier à cette époque, où la pensée de la lutte suprême et du jugement dernier occupait tous les esprits. Nos pères aimaient à faire intervenir saint Michel à l’heure de la mort pour écarter les traits de l’ennemi, recueillir les soldats tombés sur le champ de bataille, garder leur dépouille, introduire leur âme au tribunal de Dieu et la peser dans la redoutable balance de la justice; lui-même, pensait-on, devait frapper l’antechrist de son glaive foudroyant et remporter la victoire décisive en répétant son cri de guerre: Qui est semblable à Dieu. C’est pourquoi son image fut représentée sur les croix et dans les chapelles des cimetières, tandis que son nom était introduit dans le Confiteor et l’office des défunts.
Ici encore le cloître donna l’exemple. De bonne heure, les ordres monastiques reçurent la pieuse mission d’inhumer les morts, de veiller sur les sépultures et de prier pour le repos des justes; il y eut jusqu’à deux, trois, quatre cimetières au Mont-Saint-Michel, à Cluny, à Cîteaux, à Clairvaux et en tels monastères de leur filiation; les tombes se pressaient dans les cryptes, le long des galeries, sous les voûtes des églises, dans l’enceinte des préaux; les dalles et les murailles se chargèrent d’inscriptions; de toutes parts, on fonda de vastes associations de prières, on multiplia les anniversaires, les fondations, les messes pour les bienfaiteurs et les simples fidèles; à certains jours, d’abondantes aumônes étaient distribuées aux pauvres à l’entrée, qui s’appelait d’ordinaire la porte de la miche. Cette pieuse et charitable pratique devait inspirer aux moines la pensée de se réunir sous la bannière de l’Archange, puisqu’ils partageaient pour ainsi dire avec lui le noble emploi et la sollicitude miséricordieuse dont la confiance générale les avait investis.
En tête figure, comme toujours, l’abbaye du mont Tombe. Les pèlerins ne se contentaient plus de venir pendant leur vie s’agenouiller devant l’autel de l’Archange, ils enviaient le bonheur de reposer après leur mort à côté des religieux. Sur cette montagne, leur dépouille devait être plus près du ciel et reposer en paix sous la garde de saint Michel. Les plus célèbres et les plus saints personnages de la contrée furent inhumés dans l’église paroissiale, dans le cimetière et les chapelles du monastère: ici on voyait le tombeau de l’archevêque Rolland et des ducs de Bretagne, Conan et Geoffroy Iᵉʳ; là reposait Maynard avec son neveu qui était mort en 1009 et avait eu pour successeur un des religieux du Mont, appelé Hildebert. Dans la suite, l’humble religieux comme le simple fidèle reçut la sépulture auprès des ducs, des évêques et des abbés; partout, dans les cryptes souterraines et dans la basilique, on vit se multiplier le nombre des tombeaux.
Cependant, la plus célèbre de toutes ces tombes avait été profanée. En 966, le chanoine Bernier déroba le corps du bienheureux Aubert et le cacha dans sa cellule, ayant l’intention de l’emporter avec lui; mais il n’eut pas le temps d’exécuter son dessein, car l’officier de Richard lui intima l’ordre de sortir du monastère et de n’y plus rentrer sans la permission des religieux. Retiré dans une maison de la ville avec Foulques son neveu, il vécut encore plusieurs années et mourut sans avoir avoué publiquement sa faute, ni indiqué l’endroit où les précieuses reliques étaient cachées. Les recherches les plus minutieuses n’avaient abouti à aucun résultat. Mais Dieu ne veut pas que la mémoire des saints périsse, ni que leurs ossements soient brisés ou livrés au mépris des hommes. Déjà, grâce à une protection spéciale, la chambre qui contenait le corps de saint Aubert avait été préservée des flammes dans l’incendie du siècle précédent, et par une permission du ciel, Maynard et ses successeurs s’étaient constitués les gardiens des saintes reliques, en s’installant dans la cellule de Bernier; enfin, le jour du triomphe était venu. Ici laissons parler les anciens annalistes et n’enlevons rien à la simplicité de leur récit.
Dans le mois de juin de l’année 1010, disent-ils, un grand bruit se fit entendre dans la chambre d’Hildebert, successeur de Maynard II, «et se répéta pendant trois nuits consécutives avec un tel fracas que la montagne parut ébranlée jusque dans ses fondements.» Le vénérable abbé eut l’inspiration de faire fouiller la partie de la maison d’où le bruit semblait sortir, et l’on y découvrit une cassette qui s’ouvrit d’elle-même et laissa voir les ossements du bienheureux Aubert. Le 18 juin, les reliques furent transférées dans l’église au chant des hymnes et des cantiques. Dans le parcours, dit dom Huynes, «il plut à Nostre Seigneur de manifester plus évidamment à tous ce sien serviteur et favory, permettant qu’un de ceux qui portoient ces saincts ossements, nommé Hildeman, entrast en quelque doute si celuy qu’ils portoient estoit vrayment le corps de sainct Aubert ou bien de quelque autre trépassé, car, cependant qu’il ruminoit cela en soy-mesme, voicy que ce sainct fardeau qu’il portoit auparavant facilement vint à s’appesantir sur luy et à l’aggravanter si fort en un instant qu’il fut contrainct de tomber en terre sur ses genoux, sans qu’il luy fut possible de se lever, ny mesme de se mouvoir aucunement. Ce que voyant, il jugea que c’estoit une punition de Dieu à cause de ses doutes. Il confessa publiquement sa faute, et en fit pénitence, et, par ce moyen, à la mesme heure, recouvra ses forces par les mérites du glorieux sainct Aubert, et se levant acheva de porter ce sainct corps aussy facilement qu’il avoit faict auparavant, jusques sur le grand autel sur lequel ils le poserent. L’ayant mis là, ils estendirent un rideau à travers de l’église, puis tirèrent hors du vaisseau un petit coffre et mirent les saincts ossements sur une belle nappe, et les considérans diligemment et d’une pieuse curiosité, ils apperceurent en son chef le trou qu’on y voit encor aujourd’huy, et un chacun connut apertement par ce signe le coup que l’archange saint Michel luy donna, s’apparoissant à luy la troisiesme fois.» A côté, on trouva aussi un autel portatif et une inscription conçue en ces termes: «Ici repose le corps de saint Aubert, évêque d’Avranches.» Les ossements furent placés dans une châsse d’un grand prix et déposés sur l’autel dédié en l’honneur de la sainte Trinité, à l’exception du chef et du bras droit que les religieux séparèrent pour les mettre à part dans des reliquaires précieux. Plus tard, les abbés juraient par ce bras, le jour de leur investiture, de garder fidèlement les règles ou coutumes de l’abbaye, et dans les grandes solennités, ce chef auguste qui portait l’empreinte du doigt de l’Archange était exposé à la vénération des fidèles. Afin de perpétuer le souvenir d’un si beau jour, le diocèse d’Avranches fêta chaque année l’élévation de saint Aubert, et à cette occasion les religieux des prieurés dépendant du Mont-Saint-Michel se réunissaient et tenaient le lendemain une assemblée générale. Dans la suite, le pape Martin V accorda sept ans et sept quarantaines d’indulgence à ceux qui viendraient le 18 juin visiter l’église du mont Tombe et se repentiraient de leurs péchés.
Dieu glorifia ainsi le pieux évêque dont les restes avaient été confiés à la garde de l’Archange; mais, dans les desseins de la Providence, ce triomphe devait servir à un autre but: le bienheureux Aubert allait après sa mort, comme pendant sa vie, être l’apôtre de la dévotion envers saint Michel et contribuer à son progrès dans la première partie du onzième siècle. La cérémonie de la translation attira sans doute un grand nombre de prêtres et de fidèles; car il suffit d’avoir assisté de nos jours à l’élévation des reliques d’un saint, pour comprendre quel retentissement une fête semblable devait avoir au moyen âge. Aussi les auteurs du temps rapportent-ils que jamais une telle multitude de pèlerins ne s’était encore pressée dans le sanctuaire de l’Archange. La date de 1010 est donc célèbre dans l’histoire religieuse du Mont-Saint-Michel; avec elle commence une ère de prospérité qui atteindra son apogée au quatorzième siècle et répandra dans le monde un éclat que les âges ne pourront effacer.