Tout laissait entrevoir de grandes choses. Non seulement les manifestations religieuses devenaient de jour en jour plus nombreuses; mais l’abbaye florissait sous le sage gouvernement d’Hildebert, et servait d’asile à la science et à la vertu. Plusieurs personnages illustres, à l’exemple du comte du Mans et de la princesse Gonnor, faisaient en Normandie, dans la Bretagne et le Maine de riches donations à l’église du mont Tombe. De leur côté, les bénédictins se mettaient en relation avec l’Italie, où les arts commençaient à renaître, après la période obscure du dixième siècle. Deux moines, dont l’un s’appelait Bernard et l’autre Vidal, partirent du Mont-Saint-Michel, traversèrent la France et l’Italie, pour se rendre au monte Gargano, et après avoir visité les villes où le génie chrétien bâtissait des monuments à la gloire de Dieu, ils revinrent en Normandie où ils racontèrent toutes les merveilles dont ils avaient été témoins. Vers la même époque, les religieux firent élever entre le Mont et le littoral cette croix devenue si célèbre, sous le nom de «Croix mi-Grève.» Si nous ajoutons foi au témoignage de certains archéologues, elle avait une hauteur prodigieuse et sa solidité était telle que pendant plusieurs siècles elle brava les efforts de l’Océan. Placée comme un phare entre la terre ferme et la cité de l’Archange, elle servait de guide aux pèlerins, et en même temps elle était le coup d’essai des architectes qui allaient bientôt jeter les fondations de la basilique de Saint-Michel.

Comme toutes les grandes époques de notre histoire, celle-ci fut signalée par des marques de protection céleste, qui contribuèrent dans une large mesure au progrès du culte de l’Archange, et encouragèrent la piété des fidèles. Écoutons encore les pieux annalistes, dont les récits sont toujours empreints d’une foi vive et d’une confiance sans borne. Après l’an 1000, nous disent-ils, l’espérance avait succédé à la crainte, la joie à la tristesse; mais bientôt une sombre rumeur se répandit dans la cité de saint Michel, et jeta la consternation parmi les religieux: une femme qui venait implorer le secours de l’Archange avait disparu engloutie sous les flots. Cette infortunée, malgré les observations de ses proches, s’était rendue en pèlerinage au mont Tombe pour obtenir une heureuse délivrance. En traversant les grèves, elle fut entourée d’un épais brouillard qui lui déroba sa marche. Cependant la mer montait avec rapidité; déjà les vagues menaçantes se faisaient entendre à une petite distance. La malheureuse fut saisie d’épouvante et ressentit de vives douleurs qui l’empêchèrent de fuir le danger; elle s’affaissa sur elle-même, et levant au ciel des yeux baignés de larmes, elle supplia l’Archange de venir à son aide. Un instant après les flots venaient expirer à ses pieds. Ils l’enveloppèrent bientôt et la submergèrent. Désormais le ciel pouvait seul venir à son secours.

Une foule nombreuse s’était portée sur la grève, comme il arrive dans les jours de naufrage, et attendait avec anxiété l’heure où la mer, en se retirant, abandonnerait sa victime; mais celle que l’on croyait morte fut trouvée pleine de vie, souriant avec bonheur, et tenant dans ses bras son enfant nouveau-né. Celui-ci, ajoute Guillaume de Saint-Pair, reçut au baptême le nom de Péril:

«Li enfes fut perilz nommez
«Por ceu que il fut en peril nez.»

Plus tard il se consacra au Seigneur, et chaque année il vint au Mont-Saint-Michel dire une messe en action de grâces. D’après le livre des Miracles de Notre-Dame, la sainte Vierge, que les pèlerins ne séparaient pas de l’Archange dans leur dévotion, intervint au moment où cette femme invoquait le secours du ciel, et une belle grisaille du quinzième siècle la représente apparaissant dans les airs escortée de deux anges aux ailes déployées; à sa droite on voit le Mont, au-dessous l’heureuse mère sauvée du naufrage, avec un petit enfant dans ses bras, et plus loin sur les grèves, trois hommes et deux femmes en costume de pèlerins, exprimant par leur attitude la joie, l’admiration et la reconnaissance dont ils sont pénétrés.

A la même époque se rapportent plusieurs guérisons merveilleuses; et c’est là une preuve évidente que saint Michel était alors honoré non seulement en sa qualité de conducteur des âmes, mais aussi comme ange médecin: fonction qu’il exerçait souvent au Mont Tombe de concert avec le bienheureux évêque d’Avranches. Saint Michel était aussi vénéré comme l’ange du repentir, qui invitait les pécheurs à la pénitence et leur adressait parfois de vertes réprimandes. Enfin, sous un titre ou sous un autre, la dévotion envers le glorieux Archange faisait de jour en jour de nouveaux progrès, et le mont Tombe servait de centre principal à ce mouvement universel imprimé au monde catholique. Le sanctuaire dédié au prince de la milice céleste était en telle vénération que, dans la pensée des fidèles, la moindre irrévérence, la plus petite infidélité devait être suivie d’une punition exemplaire et même d’un châtiment terrible, tandis qu’un acte de piété, une prière faite en présence de l’autel était toujours accompagnée d’abondantes bénédictions. Malgré la vigilance des gardiens, les étrangers dégradaient les murs de la basilique et emportaient les débris qu’ils conservaient ensuite comme des reliques précieuses. Ces petites pierres, obtenues à force de supplications ou dérobées à l’insu des religieux, étaient pour ainsi dire autant d’assises sur lesquelles s’élevaient des églises et des oratoires sous le vocable de saint Michel. Les vieux manuscrits sont pleins de ces pensées; ils les expriment sous mille formes, mille allégories. La légende s’y mêle quelquefois à l’histoire; mais c’est toujours la même idée, la même conclusion qui jaillit lumineuse de tous ces récits: le culte du saint Archange occupait, au commencement du onzième siècle, une large part dans la piété des fidèles; de plus il exerça dès lors une salutaire influence au milieu de la société féodale.

Jamais peut-être la mission civilisatrice de l’Église n’aboutit à des résultats plus heureux que dans le cours de ce siècle. D’une part les conciles réunis sous la présidence des évêques amenèrent la trêve ou la paix de Dieu; d’un autre côté, les monastères firent participer le monde aux trésors de science qu’ils avaient recueillis pendant le dixième siècle. Dieu seul pouvait inspirer du respect et de la crainte à des hommes qui ne redoutaient rien, sinon la chute du ciel, et la religion devait servir de lien entre les maîtres qui se partageaient notre territoire et n’avaient souvent de commun que les intérêts de l’éternité. Saint Michel, l’ange tutélaire de la France, eut sa place dans cette œuvre de civilisation chrétienne; et non seulement son culte exerça une influence réelle dans l’ordre social, mais il contribua aussi au progrès des arts et des sciences. Plusieurs années avant la

Darin. lith Imp. P. Didot & Cⁱᵉ Paris

MIRACLE DE LA VIERGE AU MONT-SAINT-MICHEL.