Peinture en camaïeu des Miracles de Notre-Dame, ms. du XV.ᵉ siècle, n.º 9199 à la Bibl. Nat. de Paris.

construction des beaux édifices religieux de Rouen, de Lessay, de Caen, le Mont-Saint-Michel élevait en l’honneur de l’Archange la basilique romane qui servit de modèle à tant d’autres, avec l’église de Cérisy-la-Forêt bâtie à la même époque et sur le même plan.

Ce travail monumental était devenu nécessaire. Pendant que la dévotion envers le prince de la milice céleste se répandait de tous côtés, le sanctuaire qui était le centre de ce mouvement ne suffisait pas pour contenir la foule des pèlerins. Mais que de difficultés à surmonter! Quel génie assez puissant tenterait de construire sur ce rocher le vaste édifice que les circonstances rendaient indispensable? Où prendrait-on les ressources suffisantes pour l’exécution d’un projet si audacieux! La Providence avait tout disposé avec cette sagesse et cette bonté dont l’histoire du Mont-Saint-Michel nous a déjà fourni tant de preuves.

En 1017, Hildebert Iᵉʳ avait terminé sa courte mais glorieuse carrière. Mauger, évêque d’Avranches, voulut l’assister lui-même à ses derniers moments, et présider la cérémonie funèbre. Hildebert avait mérité cet honneur; car il se distingua par la sainteté de sa vie non moins que par l’éclat de ses talents. Le duc de Normandie, Richard II, traça son portrait en ces termes: «Il est encore à la fleur de l’âge; mais il brille par la vivacité de son esprit et il a dans ses mœurs la gravité d’un vieillard.» On lui donna son neveu pour successeur. Hildebert II marcha sur les traces de son oncle. Il fut le modèle des religieux et remplit toujours avec une grande fidélité les devoirs que sa charge lui imposait; sa douceur et sa bonté lui gagnèrent l’affection de ses enfants, et sa haute réputation de sainteté lui concilia l’estime des plus grands personnages de l’époque. De ce nombre était le duc des Normands, Richard II, surnommé le Bon par ses contemporains. L’amitié qui l’unissait à Hildebert est demeurée célèbre; surtout elle a été féconde en grandes œuvres. On rapporte que le duc, pour témoigner à son ami la sincérité de son affection, et à cause de sa dévotion singulière envers le glorieux Archange, célébra dans l’église du Mont-Saint-Michel son mariage avec la princesse Judith. Hildebert présida la cérémonie en présence des deux cours de Normandie et de Bretagne.

Richard, voyant que l’église n’était pas digne du prince de la milice céleste, ni assez vaste pour les pèlerins, conçut le dessein généreux d’élever sur le mont Tombe un monument dont la grandeur, la hardiesse et la magnificence étonneraient les siècles futurs. Dès lors fut décidée la construction de cette basilique à laquelle travailleront les moines architectes, comme on les a nommés, les Hildebert, les Radulphe, les Ranulphe, les Roger, les Bernard, les Robert, les d’Estouteville, les de Lamps, et qui, malgré les ravages de l’incendie et les injures du temps, excitera de nos jours encore l’admiration des hommes de génie et l’enthousiasme des visiteurs. Les rois de France et d’Angleterre, les évêques et les seigneurs de ces deux royaumes, les pèlerins des différentes contrées de l’Europe apporteront le secours de leurs pieuses largesses; les architectes les plus distingués et les ouvriers les plus habiles épuiseront toutes les ressources de l’art pour construire et orner cette merveille de l’Occident; les pierres s’animeront sous le ciseau et s’épanouiront en riches feuillages, ou formeront des figures symboliques; le plein cintre du onzième siècle, avec sa noble simplicité, sera marié à l’ogive élégante et fleurie du quinzième siècle; pendant que les nefs s’arrondiront comme pour servir d’arcs de triomphe, l’abside ouvrira ses nombreux vitraux pour laisser descendre sur l’autel des flots de lumière, et la flèche prendra dans les airs son élan sublime; au sommet apparaîtra l’archange saint Michel dans l’attitude d’un guerrier, montrant le ciel d’une main et tenant de l’autre une épée flamboyante dont il menacera les ennemis de l’Église et de la France. C’est la jeunesse de l’art, avec sa naïveté et sa vigueur, unie à la maturité, avec sa richesse et ses raffinements.

Quand le vénérable Hildebert et son illustre ami, Richard II, commencèrent les travaux de construction, en 1020 ou 1022, les Normands avaient des rapports avec tous les pays chrétiens. En Espagne et en Italie, ils remportaient de brillantes victoires sur les Sarrasins et les Grecs; le souverain pontife, Benoît VIII, les appelait à son aide et le prince de Salerne leur envoyait de riches présents; le roi de France, Robert II, les attirait à sa cour et dans ses armées. A cette même époque, les pèlerinages au Saint-Sépulcre étaient nombreux, et plusieurs Normands entreprirent le voyage de la Palestine. Les bénédictins du Mont-Saint-Michel profitèrent de toutes ces circonstances pour connaître le progrès des arts en Europe et en Asie, et pour étudier les plus beaux monuments de l’architecture ancienne; puis, ce fut sans doute un humble moine dont la modestie nous a caché le nom, peut-être Bernard, Vidal ou Hildebert qui traça le plan de la nouvelle basilique, et aussitôt les ouvriers se mirent à l’œuvre.

Fig. 24.—Coupe longitudinale du Mont-Saint-Michel (de l’ouest à l’est).

Une idée semble dominer dans la conception de ce plan. Le grand combat fut livré jadis au plus haut des cieux, auprès du trône de l’Éternel. C’est pourquoi les peintres se sont plu à représenter l’Archange avec de grandes ailes, planant au sein des régions les plus pures, et les architectes ont choisi les sommets les plus hardis pour lui dresser des temples; ils auraient voulu placer ses autels là même où ils fixaient le lieu de sa victoire. Pour donner plus d’élévation à la basilique du Mont-Saint-Michel, les religieux n’entamèrent pas la crête du rocher ([fig. 24]); ils formèrent un vaste plateau assis au milieu sur la montagne et appuyé de chaque côté sur des murs, des piliers et des voûtes d’une solidité inébranlable. Cette plate-forme, qui devait servir de base au sanctuaire de l’Archange, surmontait elle-même des cryptes souterraines dont la forme et la grandeur variaient selon les caprices du rocher.