Que de souvenirs se réveillent dans la mémoire du pèlerin quand il pénètre sous ces voûtes mystérieuses! Quelle histoire touchante est écrite sur chacune de ces pierres! Ici se trouve le cimetière où reposent, sous la garde de saint Michel, ces moines pieux et savants, qui vécurent de la vie des anges et étonnèrent le monde par l’étendue de leur savoir; plus loin est la chapelle dédiée à la Vierge-Mère que les fidèles dans leur culte n’ont jamais séparée de l’Archange. Sur le plateau artificiel, à une hauteur prodigieuse au-dessus des grèves, Hildebert et Richard firent jeter les fondements de la basilique. Elle imitait la forme d’une croix latine; la nef, qui mesurait sept travées, se distinguait par sa grandeur austère, et la partie supérieure était un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture romane. Déjà les travaux avançaient, la chapelle de Notre-Dame était achevée et l’église s’élevait avec rapidité, quand une mort inattendue vint ravir Hildebert à l’affection de Richard et des religieux. On était au 1ᵉʳ octobre 1023. Le vénérable abbé fut inhumé avec ses prédécesseurs dans le petit cimetière situé au chevet de la basilique. Sous le gouvernement d’Almod, de Théodoric et de Suppon, la construction fut plus d’une fois ralentie et même abandonnée; mais Radulphe de Beaumont, Ranulphe de Bayeux, les deux Roger et Bernard du Bec se mirent à l’œuvre avec activité, et sous la prélature de ce dernier, vers 1135, la basilique de l’Archange dominait majestueuse sur un socle de granit. Le célèbre Robert du Mont fit construire, du côté de l’ouest, la façade qui s’écroula dans la suite; au quinzième siècle et au seizième, le cardinal d’Estouteville, Guillaume et Jean de Lamps rebâtirent le chœur, qui avait été détruit par les flammes pendant la guerre contre les Anglais.

Il est difficile de se figurer l’aspect grandiose de cet édifice, que l’on peut appeler un poème de granit. Entre la nef romane et l’abside ogivale, une flèche élégante, sculptée avec délicatesse, s’élançait dans les airs et portait pour ainsi dire jusqu’au ciel l’image triomphante de l’Archange. Au jour des grandes solennités, neuf cloches faisaient entendre une suave harmonie, et appelaient à la prière les pèlerins

Fig. 25.—Vue générale de la face nord du Mont-Saint-Michel (état actuel).

disséminés sur les grèves. Quels étaient le génie, le courage et la puissance des religieux qui ont pu entreprendre sous les auspices de saint Michel et exécuter de si grandes merveilles! Avec quel éclat brillaient les sciences et les arts dans ces siècles de foi que l’impiété moderne regarde avec dédain! Rendons hommage aux humbles enfants de Saint-Benoît qui nous ont légué la basilique du Mont-Saint-Michel. Le temps et la révolution ont laissé en passant des traces profondes: la flèche qui portait la statue de l’Archange s’est écroulée sous les coups de la foudre; le beffroi n’existe plus avec ses neuf cloches, et les sept travées de la nef ont été réduites à quatre; les cryptes, en particulier l’oratoire de la Vierge portant le nom de Notre-Dame-Sous-Terre, la chapelle de Saint-Martin autrefois si vénérée, et le gracieux sacellum de Saint-Étienne ont été destinés à des usages profanes; des spoliateurs ont fouillé les tombeaux, pillé le trésor et dispersé une grande partie des saintes reliques; cependant l’église avec sa nef romane et ses vieux murs rougis par les flammes, avec son abside ogivale et ses voûtes élancées, avec ses mille clochetons et son escalier en dentelle de granit, reste toujours un des chefs-d’œuvre les plus admirables et l’une des créations les plus hardies de l’architecture et du génie du moyen âge; seule elle suffirait non seulement pour attirer au Mont-Saint-Michel des milliers de pèlerins, mais aussi pour prouver l’influence que le culte de l’Archange exerça dans le cours du onzième siècle. En effet, cette basilique nous laisse deviner quelle fut alors la glorieuse destinée du mont Tombe. Non seulement la religion, les arts, les sciences fleurissaient à la fois dans ce «parterre» céleste; mais la France, l’Angleterre, l’Italie, la Belgique, l’Allemagne, la Russie et les autres contrées de l’Europe, marchant sur les traces des bénédictins, élevaient des autels en l’honneur du prince des milices angéliques.

Cette influence produisit des effets non moins remarquables sur la société féodale. Tour à tour les rois d’Angleterre et de France, les ducs de Normandie et de Bretagne rendirent hommage à celui qu’ils appelaient «Monseigneur saint Michel, le grand prévôt du paradis, le vice-roi des armées du Seigneur,» et placèrent leurs États sous sa puissante protection. Ainsi, dès les premières années du onzième siècle, le roi

Fig. 26.—Vue générale de la face ouest du Mont-Saint-Michel (état actuel).