des Anglais, Ethelred, ayant envoyé une armée pour ravager les terres de son beau-frère, le duc Richard, dont il croyait avoir à se plaindre, recommanda au chef de l’expédition et à tous les soldats d’épargner le sanctuaire de l’Archange: «Gardez-vous, leur dit-il, d’attaquer la montagne de saint Michel; un lieu si saint et si vénéré ne doit pas être la proie des flammes.» A l’exemple du concile de Mayence tenu en 813, une assemblée générale ordonna de célébrer la fête de l’Archange avec pompe dans les églises de la Grande-Bretagne. Pour se préparer à la solennité, tout chrétien qui avait l’âge requis devait jeûner trois fois au pain et à l’eau; pendant ces jours de pénitence, les fidèles allaient pieds nus en procession et confessaient leurs péchés, afin de se réconcilier avec Dieu; l’usage d’aliments gras ne pouvait être autorisé et pour toute nourriture on mangeait des racines crues; le travail cessait dans l’étendue du royaume. Chacun devait observer ces ordonnances, s’il ne voulait encourir des peines sévères: les riches seigneurs versaient 130 shillings dans le trésor des pauvres, les hommes libres payaient 30 sous d’amende, et les serviteurs étaient fustigés toutes les fois qu’ils rompaient le jeûne prescrit.

Les ducs des Normands ne furent pas moins dévots à saint Michel que les rois d’Angleterre. Richard ajouta aux possessions des bénédictins plusieurs riches domaines de ses États. Les lettres de donation nous peignent la piété, la confiance et l’humilité du prince: «Quand nous donnons à Dieu, dit-il, ce n’est pas avec nos trésors, mais avec les siens que nous faisons l’aumône, car ce que nous avons nous le tenons de lui; un verre d’eau froide et un denier suffisent pour nous mériter une éternelle récompense; ainsi nous échangeons des richesses terrestres et périssables pour des biens célestes et immortels. Avec une obole, la veuve de l’Évangile put acheter le paradis, et Zachée obtint son pardon en donnant la moitié de ses biens.»

La charte de Richard II contient des détails importants sur l’organisation du Mont-Saint-Michel à l’époque féodale. Le prince donna aux religieux l’église dédiée à saint Pierre et située sur le versant de la montagne, à la condition expresse qu’on y placerait des clercs dont la principale occupation serait de prier pour son salut et celui de ses descendants. Si l’un d’entre eux remplissait mal ses fonctions, l’abbé avait

Fig. 27.—Vue générale de la face est du Mont-Saint-Michel (Restauration).

le droit de lui interdire l’office divin, et même de le déposer et de substituer quelqu’un à sa place s’il ne revenait à résipiscence. Tous les privilèges dont le monastère jouissait avec l’assentiment du Pontife romain étaient renouvelés à perpétuité. Les abbés pouvaient, sans recourir aux ducs de Normandie ni aux évêques d’Avranches, gouverner la ville d’après les lois établies, juger les coupables, clercs ou laïcs, et les punir selon la grièveté de leurs délits; en un mot, ils étaient investis du même droit que les plus puissants seigneurs féodaux du moyen âge. S’ils négligeaient le soin des âmes qui leur étaient confiées, l’évêque ou toute autre personne craignant Dieu devait en avertir le chef de la province, qui, de concert avec l’archevêque de Rouen et ses autres conseillers, prendrait des mesures pour réprimer un tel désordre. Les moines et les clercs pouvaient encore, d’après l’usage déjà établi, recevoir les saints ordres des mains du pontife qu’ils auraient eux-mêmes désigné; de plus, ils avaient la liberté de se faire ordonner chez le prélat consécrateur, ou dans leur propre monastère.

Richard II transmit avec son héritage sa foi et sa piété à ses deux enfants, Richard III et Robert le Libéral que les annalistes ont surnommé Robert le Diable, parce que, disent-ils, «il estoit grandement fougueux et brave dans les combats.» Les deux frères aimaient à visiter le Mont-Saint-Michel, et protégeaient les pèlerins qui traversaient la province soumise à leur domination; Robert surtout ne mit point de bornes à sa libéralité, et sa confiance envers le glorieux Archange se manifesta en maintes occasions. Ce terrible guerrier, qui fondait sur l’ennemi avec la rapidité de l’éclair, et frappait sans pitié ceux qui le provoquaient au combat, s’adoucissait et accordait la vie aux vaincus, dès qu’on lui demandait grâce au nom de saint Michel. On rapporte que, l’an 1030, Alain III, duc des Bretons, vint au mont Tombe accomplir son pèlerinage avec sa mère, Avoise, son frère, l’archevêque de Dol et une suite nombreuse. Peu de temps après, il refusa l’hommage qu’il devait à Robert et lança une armée sur le territoire des Normands; mais vaincu par Néel et Auvray le Géant, il implora la clémence de son ennemi par l’entremise d’Almod qui gouvernait l’abbaye depuis la mort d’Hildebert II. Le duc de Normandie, qui était venu en personne se mettre à la tête de ses soldats, pendant que Rabel, chef de l’escadre, tentait une attaque par mer, accepta une entrevue au Mont-Saint-Michel où Alain se rendit avec Robert, archevêque de Rouen. Le prélat, qui était l’oncle des deux rivaux, joignit ses supplications aux prières d’Alain et obtint le pardon du coupable. Robert le Libéral, non content de rendre la liberté à son captif, lui offrit son amitié au nom de saint Michel et signa un traité d’alliance avec lui: «Les dits ducs, ajoute Louis de Camps, demeurèrent le reste de leur vie fort bons amis. L’archevêque de Rouen, Robert, et notre abbé Almod contribuèrent beaucoup à cette paix et encore plus le saint Archange, à qui seul en fut rapportée la gloire.» En témoignage de sa reconnaissance, Alain ratifia les donations que ses prédécesseurs avaient faites aux religieux et y ajouta d’autres domaines d’une grande valeur. La charte qu’il signa lui-même avec l’évêque de Dol, l’évêque de Rennes, et plusieurs autres seigneurs, n’a pas au point de vue de l’histoire une portée égale à celle de Richard II; cependant il existe plus d’un trait de ressemblance entre ces documents: dans l’un et l’autre c’est la même poésie, la même foi, la même piété. Alain commence par invoquer le témoignage des divines Écritures qui nous engagent à échanger nos biens terrestres pour les richesses du ciel, et nous assurent que l’aumône efface le péché; ensuite il énumère les faveurs qu’il accorde au Mont-Saint-Michel; puis il termine en menaçant de la mort éternelle tous ceux qui oseraient dans la suite contrevenir à ses volontés.

Le mouvement qui portait l’Angleterre et la France vers le sanctuaire de l’Archange se communiqua aux autres nations, et un comte d’Allemagne, nommé Louis, vint au Mont pour prier saint Michel. A son retour, il tomba malade dans un monastère du pays de Sens, demanda l’habit religieux et mourut après sa profession. Cette influence était due avant tout à la dévotion des peuples pour le prince de la milice céleste; mais il faut en attribuer une part aux enfants de saint Benoît. Almod se démit de sa charge en 1031 et mourut deux ans plus tard dans l’abbaye de Cérisy-la-Forêt où il fut inhumé. Son successeur appelé Théodoric, neveu de Guillaume de Fécamp et ancien abbé de Jumièges, fut enlevé à l’affection de ses religieux peu de temps après son élection; sa prudence et sa bonté lui avaient concilié tous les esprits et gagné tous les cœurs. De 1033 à 1048, la crosse abbatiale fut déposée entre les mains de Suppon. Ce religieux n’avait pas obtenu le gouvernement du monastère à la mort d’Hildebert II, malgré les désirs de Richard, duc de Normandie; mais cette fois, grâce au crédit et à la protection de ses amis, surtout de l’abbé de Fécamp, il vit toutes les difficultés s’aplanir et il put prendre possession de la stalle que ses prédécesseurs avaient occupée avec tant de distinction. Romain d’origine, Suppon joignait à l’habileté une grande expérience des affaires, beaucoup de générosité, de l’amour pour les sciences et les arts, une certaine souplesse de caractère, en un mot, toutes les qualités nécessaires pour calmer les inquiétudes que l’élection d’un étranger avait fait naître dans l’esprit des bénédictins normands; il sut même gagner ceux-ci par des présents de valeur, «tellement, dit dom Huynes, que par son bon mesnage il s’acquist leur bienveillance.» Son premier soin fut d’entretenir le goût de l’étude parmi les religieux, et dans ce but, il enrichit la bibliothèque de plusieurs livres précieux. Ces manuscrits et les autres de la même époque nous prouvent que les sept arts libéraux, la grammaire, la dialectique, la rhétorique, l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie, avaient trouvé un asile au Mont-Saint-Michel. C’est pourquoi des savants illustres entretenaient des relations avec les enfants de saint Benoît, ou faisaient le voyage du mont Tombe.

Sous la prélature de Suppon, le célèbre Lanfranc, que les auteurs de l’Histoire littéraire de la France appellent «le plus sçavant homme et l’une des plus grandes lumières de son siècle,» vint d’Italie en France «avec une bande d’étudiants, tous gents de mérite, qui s’étoient attachés à lui,» et vers l’an 1040 il se fixa dans la ville d’Avranches pour y enseigner les lettres à une foule de disciples avides d’entendre sa parole.