L’histoire ne donne pas de détails précis sur ses rapports avec le Mont-Saint-Michel soit pendant son séjour à Avranches, soit plus tard quand il fut prieur du Bec, abbé de Caen, ou archevêque de Cantorbéry; mais il est certain que les religieux prirent part à ses grandes luttes contre Bérenger et s’intéressèrent à ses triomphes; l’un d’eux composa même une dissertation savante pour démontrer la présence réelle de Notre-Seigneur dans la sainte Eucharistie. Les fragments qui restent de ce travail contiennent plusieurs arguments tirés de la tradition chrétienne et de la croyance universelle de l’Église en faveur du dogme que Bérenger attaquait. On trouve également dans les manuscrits du Mont une copie de la profession de foi que celui-ci dut prononcer après l’une de ses rétractations.

Il existe des documents plus nombreux sur les relations intimes de saint Anselme avec deux religieux de cette époque, Robert de Tombelaine et saint Anastase. Robert qui, au témoignage d’Orderic Vital, était remarquable par sa piété, sa sagesse et sa science, avait embrassé la vie monastique dans les dernières années de la prélature d’Almod; il s’était distingué entre tous les bénédictins par son habileté dans la dialectique et avait mérité le nom de «sophiste,» qui désignait alors un rhéteur expérimenté et un philosophe profond. Anastase, vénitien d’origine, ne le cédait en rien à Robert pour le talent, l’éloquence, l’intégrité des mœurs et l’aménité du caractère; il était aussi très versé dans les langues grecque et latine. D’après son historien, nommé Gautier, il dut arriver au Mont-Saint-Michel vers le milieu du onzième siècle; il y reçut l’habit religieux, mais il se retira ensuite à une petite distance de l’abbaye, sur le rocher de Tombelaine, et choisit pour habitation une antique chapelle dédiée à la mère de Dieu. Robert avec lequel il était lié d’étroite amitié, alla sans doute le visiter souvent et peut-être partagea-t-il sa solitude; des historiens croient aussi qu’il y composa sous ses yeux et à sa demande le Commentaire sur le Cantique des Cantiques. On expliquerait de la sorte pourquoi il est connu sous le nom de Robert de Tombelaine.

Quand saint Anselme séjourna dans la ville d’Avranches, il fit la connaissance de Robert, et, à partir de ce moment, il entretint avec lui des rapports particuliers que le temps et la séparation ne purent jamais altérer; il ne rechercha pas moins l’amitié d’Anastase pour lequel il avait une profonde vénération et qu’il regardait déjà comme un homme d’une éminente sainteté. Laissons-le plutôt nous dévoiler lui-même l’affection que son âme délicate et pure éprouvait pour ses deux amis. Quelques années avant son élévation sur le siège de Cantorbéry, étant alors au monastère du Bec, il écrivait à Robert de Tombelaine: «Intrépide soldat de Dieu, et ami bien cher à mon cœur, quand je compare vos progrès généreux à ma lâcheté stérile, votre sainteté me laisse à peine la hardiesse de vous rappeler le souvenir de notre amitié. En effet dans une vie tiède comme la mienne, il n’est point d’acte qui puisse entrer en comparaison avec les bienfaits que votre affection me procure, et c’est pourquoi je rougis non seulement de vous réclamer la dette de l’amitié, mais encore d’être appelé votre ami. Cependant je ne puis voir les autres marcher d’un pas si rapide dans le chemin du ciel, tandis que le poids de mes péchés et ma froideur naturelle paralysent mes efforts, sans me sentir vivement pressé au fond de l’âme d’appeler à mon secours ceux qui marchent devant moi, non point pour qu’ils m’attendent en ralentissant leur course, mais afin qu’ils m’entraînent avec eux en excitant ma paresse. Puisque mes prières sont nulles ou de peu de valeur pour moi, puis-je présumer qu’elles vous soient de quelque utilité? Veuillez donc les rendre efficaces et pour vous et pour moi, en y joignant la vertu de vos propres supplications. Voici le désir de mon cœur et la prière de mes lèvres: que Dieu ne m’accorde jamais aucune faveur sans vous la faire partager avec moi. Ainsi donc, ô vous si digne d’être aimé et plus digne encore d’être vénéré, soyez certain que toute ma vie je garderai les mêmes sentiments, et mettez tous vos soins à perfectionner en moi cette charité qui sera votre œuvre. Oui, je le sais, ce que vous demanderez pour votre frère, vous l’obtiendrez; mais, ne l’oubliez pas de votre côté, tous les bienfaits qui me seront accordés vous appartiendront à vous-même. Pour plus de sûreté, je vous prie, je vous supplie de me recommander à ce saint homme Anastase dans la société duquel vous avez le bonheur de vivre. Faites-moi connaître à lui autant que l’absence le permet; accordez-moi la moitié de son affection pour vous, et partagez avec lui l’amitié que je vous porte. Puissions-nous désormais vivre par vous et avec vous, de telle sorte que je l’aime et le vénère comme un autre Robert et qu’il me regarde aussi comme son serviteur Anselme. Dans mon indignité, je n’ose demander ce qui est pourtant l’objet de mes vœux, c’est-à-dire d’être uni comme un second Robert avec Anastase, et de le voir jouir de moi comme d’un autre vous-même. Sa renommée, semblable à un parfum délicieux, embaume déjà cette contrée; et plus elle est suave à mon âme, plus je me sens enflammé du désir de le connaître et de l’aimer. Sa pensée ne me quitte pas, et je m’y attache de toute mon âme depuis que l’on m’a raconté sa vie. Prions ensemble, afin que cette affection croisse toujours dans la mesure où elle peut augmenter dans le Seigneur. Salut à vous deux, amis si chers.»

A la fin de sa lettre, Anselme engageait Robert et Anastase à continuer ensemble leur pèlerinage au milieu de la Babylone terrestre et à jouir toujours de la même intimité, en attendant les joies de la Jérusalem céleste. Ce vœu ne fut point exaucé; car les deux amis ne devaient pas avoir la même destinée ici-bas. Anastase quitta sa chère solitude aux instances de Hugues, abbé de Cluny, qui le pressait d’entrer dans son monastère; ensuite à la demande du pape Grégoire VII, il alla prêcher l’Évangile aux Sarrasins d’Espagne. De retour en France, il se retira dans un lieu solitaire sur les Pyrénées; et après y avoir vécu quelque temps, il se dirigea de nouveau vers Cluny. Il ne devait pas atteindre le terme de son voyage; il mourut à Doydes dans l’ancien diocèse de Rieux. On a de lui une lettre sur la sainte Eucharistie, dans laquelle il est démontré par le témoignage de l’Écriture et des Pères que le corps du Sauveur, né de la Vierge Marie, est présent au sacrement de nos autels non pas en figure, mais en réalité.

Robert fut chargé avec cinq religieux du Mont de rétablir le monastère de Saint-Vigor, à côté de Bayeux dont l’évêque était alors le célèbre Odon, frère utérin de Guillaume le Conquérant. Bientôt il quitta ses religieux et se rendit à Rome, où le pape Grégoire VII le reçut avec distinction et le retint auprès de lui. A la mort du pontife, Robert de Tombelaine retourna au Mont-Saint-Michel et y termina ses jours vers l’an 1090. Des nombreux ouvrages qu’il composa, il reste, outre son Commentaire sur le Cantique des Cantiques, une lettre adressée aux moines du Mont. Le style de Robert est facile, clair, animé et suppose une haute culture intellectuelle. L’explication du Cantique des Cantiques est pleine d’onction et de piété, et prouve que l’auteur mérite le nom d’homme «religieux et sage,» qu’on s’accorde à lui donner. Dans sa lettre, Robert fait la relation d’une maladie qui, pendant plusieurs jours, tourmenta un religieux de Saint-Vigor et fournit à son supérieur l’occasion d’exercer sa douceur et sa patience. Dans les accès du mal, l’infortuné serrait les poings avec force et se roulait sur son lit; il avait les yeux hagards et jetait de l’écume par la bouche. Il croyait assister au jugement de Dieu, où des voix terribles prononçaient sa sentence de condamnation. Un homme noir accompagné de deux monstres, lui apparut et fixa sur lui des yeux flamboyants. Mais le malade fit trois signes de croix et fut délivré du cauchemar qui l’oppressait. Le trait suivant suffirait pour faire l’éloge des écrits de Robert: plusieurs savants

Fig. 28.—Le Mont-Saint-Michel en Cornouailles (Angleterre).

ont trouvé le Commentaire sur le Cantique des Cantiques digne du pape saint Grégoire; quelques-uns même l’ont attribué à ce pontife et publié sous son nom.

Il est facile de comprendre quel attrait le Mont-Saint-Michel devait offrir aux âmes pures et élevées, quand les Robert y faisaient fleurir la piété et la science. Aussi pendant que saint Anastase accouraient d’Italie se ranger sous la bannière de l’Archange, des guerriers bretons et normands renonçaient aux hasards des combats et quittaient la cotte de maille pour revêtir le froc du moine bénédictin; de ce nombre fut le brave Néel, vicomte du Cotentin, qui s’engagea en qualité de simple frère sous la règle de saint Benoît, vécut d’une vie toute d’obéissance et fut inhumé après sa mort dans la chapelle de saint Martin, où reposaient Conan, Geoffroy, Rolland et Norgot. Deux autres seigneurs, nommés Guillaume et Acelin, suivirent son exemple. Vers le même temps, Édouard le Confesseur, fils du roi Éthelred et d’une princesse normande, mit ses États sous la protection du glorieux Archange auquel il avait confié son salut et sa vie, pendant les longues années d’exil passées sur le territoire français; de plus il fit aux bénédictins l’abandon complet de Saint-Michel-du-Mont en Cornouailles ([fig. 28]), avec les villes, châteaux-forts, terres, moulins, ports de mer qui dépendaient de l’abbaye. Dans une charte signée de la main du roi lui-même et contresignée par l’archevêque de Rouen et les évêques de Coutances et de Lisieux, le pieux monarque s’exprimait en ces termes: «Au nom de la sainte et indivisible Trinité, pour la rémission de mes fautes et le salut de mes proches, moi Édouard, par la grâce de Dieu roi des Anglais, j’ai donné au puissant Archange, à l’usage des religieux,... Saint-Michel et toutes ses dépendances... Que le poids de l’anathème et de la vengeance divine pèse à jamais sur la tête des coupables qui ne respecteraient pas la présente donation.»

Ces traits suffisent pour montrer l’influence du culte de saint Michel au onzième siècle. C’est au chef de la milice du Seigneur que les suzerains et les grands vassaux font hommage de leurs richesses; c’est en l’honneur du prince de l’air qu’un temple magnifique est élevé au sommet du mont Tombe; c’est au nom du belliqueux Archange que Robert le Libéral pardonne à son ennemi; c’est sous la protection de l’ange de la lumière que les sciences fleurissent, et sous son aile que naissent et grandissent les plus saintes amitiés.