III
LE MONT-SAINT-MICHEL A L’ÉPOQUE DE LA CONQUÊTE D’ANGLETERRE.

l se glisse presque toujours des imperfections dans les œuvres où la main de l’homme prête son concours à l’action de Dieu; il ne faut donc pas être surpris de découvrir des ombres dans le tableau qui vient d’être esquissé. Plus d’une fois, les ducs de Normandie, oubliant leur rôle de simples protecteurs, imposèrent à l’abbaye des supérieurs de leur choix, au mépris des conventions les plus sacrées et surtout au détriment de la paix et de la prospérité du Mont-Saint-Michel.

Suppon, avons-nous dit, s’efforça d’abord de faire oublier ce qu’il y avait d’irrégulier dans son élection; outre les volumes dont il enrichit la bibliothèque, il donna au trésor de l’église des reliques précieuses et des vases ciselés avec art. Parmi ces présents, on remarquait une partie du bras de saint Laurent, que Robert du Mont fit enfermer plus tard dans un reliquaire d’argent doré; un os de saint Agapit, et le chef de saint Innocent, martyr de la légion Thébaine; un crucifix, deux anges en argent, et un calice d’une grande valeur. Tous ces dons étaient offerts au prince de la milice céleste, par son fidèle et dévot serviteur, le frère Suppon.

Cependant, les qualités qui avaient concilié à Suppon les suffrages des bénédictins, furent la cause de sa disgrâce. Quand il se vit à la tête d’une riche abbaye, il changea sa générosité habituelle en véritable prodigalité; pour subvenir à ses dépenses excessives, il fut obligé de vendre ou d’aliéner une partie des biens du monastère; ce qu’il fit de sa propre autorité, sans prendre conseil des religieux: «Pour ces noyses, dit dom Huynes, il fut déposé de sa charge et s’en retourna en Lombardie, où il mourut le quatriesme de novembre, l’an mil soixante et un, et fut enterré en son ancien monastère.» Il avait gouverné le Mont-Saint-Michel l’espace de quinze années, de 1033 à 1048. Dès que Guillaume, duc de Normandie, connut le départ de Suppon, il lui désigna lui-même un successeur. Cet acte arbitraire, qui dénotait si bien le caractère du prince, était une atteinte à la liberté des bénédictins, et pouvait avoir de fâcheuses conséquences; mais le nouvel abbé semblait justifier le choix de Guillaume par ses vertus et l’éclat de sa naissance. Il se nommait Radulphe de Beaumont, et appartenait à l’une des plus illustres familles de l’époque; il avait été religieux de Fécamp et gardien de Bernay, où il s’était acquis la réputation d’un homme zélé, sage et prudent. Après avoir rétabli la paix dans le monastère, il réunit les pieuses largesses de Néel, d’Acelin et des autres seigneurs qui avaient revêtu l’habit de saint Benoît, et les fit servir aux travaux de construction entrepris par Hildebert et Richard. On lui doit les piliers romans et les arcs triomphaux qui soutiennent encore aujourd’hui la tour de la basilique.

La prélature de Radulphe fut couronnée par un événement qui peut nous initier à la connaissance de cette époque. L’heure n’était pas encore venue où les croisés devaient entreprendre la conquête du Saint-Sépulcre; mais le mouvement qui, pendant plusieurs siècles, ébranla l’Europe, commençait à se manifester, et déjà un grand nombre de pèlerins affrontaient les dangers d’un voyage long et difficile pour visiter le tombeau du Sauveur. L’abbé du Mont-Saint-Michel, cédant à l’attrait de sa piété et à l’élan de sa foi, quitta la Normandie avec plusieurs religieux et s’embarqua pour la Palestine. Le navire qui les portait aborda dans l’île de Chypre, où une épreuve sensible leur était réservée: l’un des chefs de la caravane, l’abbé Théodoric, épuisé par l’âge et la fatigue, mourut dans un monastère dédié à saint Nicolas; en expirant, il dit qu’il allait faire son entrée dans la céleste Jérusalem au moment où il se proposait de pénétrer dans la Jérusalem terrestre. Après lui avoir rendu les honneurs de la sépulture, les pèlerins normands continuèrent leur voyage et arrivèrent dans la cité sainte, en juillet 1058; le 29 du même mois, Radulphe de Beaumont fut atteint d’une maladie mortelle qui l’emporta en quelques heures. La nouvelle de ce décès ne parvint que longtemps après au Mont-Saint-Michel; ce qui explique pourquoi deux ans s’écoulèrent avant la nomination de son successeur.

Ranulphe de Bayeux, qui avait gouverné le Mont pendant l’absence de Radulphe de Beaumont, fut élu par les religieux en 1060. Cette prélature est l’une des plus longues et des plus glorieuses que nous offre l’histoire du Mont-Saint-Michel. Ranulphe développa une grande activité pour continuer les travaux que ses prédécesseurs avaient entrepris. «Pendant le temps qu’il fut abbé, dit dom Huynes, il fit faire la nef de l’église, laquelle plusieurs fois a esté réédifiée tantost d’un costé tantost de l’autre, et fit plusieurs autres belles choses qui ne se voyent plus.» Il disposa dans les cryptes un cimetière pour l’inhumation des moines, et, comme à cette époque la Normandie était sans cesse exposée aux attaques du dehors, il fortifia l’abbaye surtout du côté du septentrion. De plus, à l’exemple des seigneurs féodaux chargés de défendre eux-mêmes leurs domaines et de protéger la vie ou la liberté des arrière-vassaux, il prit les moyens indispensables pour la sûreté du monastère et de la ville. Son zèle ne s’arrêta pas à ces mesures de prudence. Les clercs et les habitants du Mont, obligés de se rendre à Avranches pour paraître devant l’officialité, étaient exposés à mille vexations et à mille dangers, surtout de la part des Bretons. Ranulphe porta des plaintes à l’évêque, Jean de Bayeux. Celui-ci accueillit sa demande avec bienveillance, et lui conféra les pouvoirs d’archidiacre avec le droit de juger les affaires litigieuses qui seraient dévolues à son tribunal, excepté les causes majeures, par exemple la dissolution des mariages et les épreuves par le fer chaud. En retour, l’abbé du Mont-Saint-Michel devait donner chaque année à l’évêque, le jour de la Purification de la Vierge, un vêtement complet, trois livres d’encens, autant de poivre, et six tablettes de cire avec trois cierges; les religieux s’engageaient aussi à porter tous les ans le chef de saint Aubert à la cathédrale d’Avranches. Les annalistes rapportent que dans ces processions Dieu se plaisait à manifester la gloire de son serviteur par des prodiges éclatants. Un jour, disent-ils, les religieux, après avoir célébré la messe dans l’église de Saint-André, parcoururent selon la coutume les principales rues de la ville, avant de reprendre le chemin du Mont; parmi les fidèles qui se pressaient sur leur passage pour vénérer les précieuses reliques, une femme paralysée fut guérie par l’ombre de saint Aubert. Ce miracle, opéré à la vue d’une grande multitude, servit encore à augmenter la vénération qui entourait la mémoire de l’illustre fondateur du Mont-Saint-Michel.

Fig. 29.—Le duc Guillaume et son armée viennent au Mont-Saint-Michel. Fragment de la Tapisserie de Bayeux.

La dignité, conférée à Ranulphe, fut transmise à ses successeurs, et, comme l’attestent les actes et les sceaux qui nous ont été conservés, les abbés du Mont rendirent longtemps la justice, et possédèrent plusieurs privilèges ou exemptions, qui suffisent pour nous prouver toute l’influence dont ils jouissaient, soit auprès des évêques, soit dans les cours de Normandie et d’Angleterre. Cette influence se manifesta surtout dans les graves événements qui accompagnèrent et suivirent la conquête de 1066.