Pendant les premières années de la prélature de Ranulphe, l’Angleterre vécut en assez bonne intelligence avec la Normandie, et les deux princes qui devaient bientôt se mesurer dans les plaines d’Hastings firent ensemble le voyage du Mont-Saint-Michel. On les vit à la tête des guerriers normands chevaucher côte à côte dans les chemins qui conduisaient d’Avranches au mont Tombe. Leur entretien était amical, et ils égayaient leurs compagnons d’armes par des saillies vives et spirituelles. Ce défilé est représenté sur la fameuse tapisserie de Bayeux, dite de la reine Mathilde ([fig. 29]). Le Mont-Saint-Michel y apparaît dans le lointain sur une éminence; les seigneurs de la suite de Guillaume portent un casque muni d’un nasal immobile et sont couverts d’une cotte de mailles qui descend des épaules aux genoux; les autres soldats sont coiffés d’un bonnet et vêtus d’une tunique: tous ont pour armes des boucliers, des épées et des lances, à l’exception d’un seul qui tient une massue à la main; la croix est figurée sur l’étendard, et une inscription en latin porte ces mots:
HIC: VVILLEM: DVX: ET EXERCITUS: EIUS:
VENERUNT: AD: MONTE: MICHAELIS.
«Ici Guillaume et son armée vinrent au Mont-Saint-Michel.» Quand ils eurent fléchi le genou dans le sanctuaire de l’Archange, Guillaume et Harold marchèrent sur la Bretagne pour soumettre Canon II; ils franchirent la rivière à côté de Pontorson, atteignirent leur ennemi à Dol et le forcèrent à prendre la fuite jusqu’à Rennes où il rallia ses forces. De Dol les vainqueurs se portèrent sur Dinan dont ils se rendirent maîtres après une lutte opiniâtre. La paix une fois conclue avec le duc de Bretagne, Guillaume revint à Bayeux, reçut d’Harold le serment de fidélité et lui promit la main de sa fille. Cette bonne entente ne devait pas être de longue durée. A la mort d’Édouard le Confesseur, les deux princes qui convoitaient le trône d’Angleterre prirent les armes et se déclarèrent une guerre d’extermination. En 1066, Harold périt à la bataille d’Hastings, et après de brillantes victoires, qui méritèrent à Guillaume le titre de Conquérant, l’héritage de saint Édouard passa aux mains des ducs de Normandie.
Le Mont-Saint-Michel et surtout le puissant Archange ne restèrent pas étrangers à cette expédition. Les guerriers normands, qui franchirent le détroit, abordèrent sur les côtes de la Grande-Bretagne la nuit de la fête de saint Michel. «Guillaume, dit dom Huynes, l’an mil soixante six passa en Angleterre avec une grande et puissante armée pour la subjuguer. Là, ayant pris terre la nuict de la feste st Michel, ange gardien de la Normandie, il fit mettre le feu à tous ses navires pour faire entendre à son armée qu’il falloit vaincre ou mourir.» Avant le combat, les Normands se confessaient à leurs prêtres, et se recommandaient à leurs saints protecteurs du paradis; les Saxons, au contraire, passaient les nuits qui précédaient les batailles à chanter et à vider des cornes remplies de bière et de vin. Le frère de Guillaume, Robert de Mortain, se distinguait par sa confiance envers le belliqueux Archange non moins que par sa bravoure militaire; il montait un superbe coursier et portait un étendard sur lequel était gravée l’image de saint Michel. A la journée d’Hastings, le vaillant guerrier tenait ce drapeau d’une main, et de l’autre combattait à la tête des lignes. A ses côtés on voyait Taillefer, célèbre entre tous les Normands. «Pour provoquer les Saxons à la lutte, dit Augustin Thierry, il poussa son cheval en avant du front de bataille et entonna la chanson de Charlemagne et de Roland; en chantant, il jouait de son épée, la lançait en l’air avec force et la recevait dans sa main droite.»
Plus tard, Robert de Mortain aimait à rappeler qu’il avait combattu les Saxons à l’ombre du drapeau de l’Archange; il s’exprimait ainsi dans une charte que le Cartulaire du Mont nous a conservée: «Moi Robert, par la grâce de Dieu, comte de Normandie, embrasé de l’amour divin, ayant porté pendant la guerre l’étendard de saint Michel, je confirme toutes les donations que le roi Édouard a faites aux religieux sur le territoire anglais.» Par cet acte de générosité, ajoute dom Huynes, Robert, qui avait «tousiours porté l’enseigne sainct Michel» pendant la lutte sanglante des Normands contre les Anglo-Saxons, «voulut, la victoire gaignée,» en rapporter l’honneur «à ce prince de la milice céleste.» Guillaume lui-même disait plus tard qu’il avait remporté l’un de ses succès les plus décisifs le jour de la fête de Saint-Michel; aussi se montra-t-il pénétré de reconnaissance pour le glorieux Archange.
Saint Michel avait protégé les guerriers normands sur le champ de bataille; les moines du mont Tombe allaient leur prêter un puissant secours pour introduire la civilisation française en Angleterre et assurer le succès de la conquête. Ranulphe envoya au vainqueur six navires équipés aux frais du monastère et lui députa quatre de ses religieux: Ruault, prieur claustral, Scoliand, trésorier de l’abbaye, Sérle et Guillaume d’Agon. Cette générosité était digne de l’abbé du Mont-Saint-Michel et de Guillaume le Conquérant. Les pieux enfants de saint Benoît usèrent de leur influence pour opérer la réforme des mœurs, rétablir la discipline ecclésiastique et corriger les abus qui s’étaient introduits dans toute l’étendue du royaume. La réputation de sainteté dont ils jouissaient, plutôt que la faveur du prince, leur mérita l’honneur d’occuper une place dans l’assemblée des prélats et leur ouvrit la porte des dignités: Ruault fut choisi pour gouverner l’abbaye fondée à Winchester: Guillaume d’Agon monta sur le siège abbatial de Cornouailles; Scoliand fut nommé à saint Augustin de Cantorbéry, et Serle succéda au célèbre Westan, abbé de saint Pierre de Glocester. Scoliand dit le Vénérable s’appliqua surtout à faire revivre l’amour de la règle dans les monastères les plus relâchés, et les chroniqueurs ont pu dire de lui qu’il «remit en Angleterre la discipline régulière en sa pristine splendeur.» Serle, que le martyrologe de Hugues Mainard place au nombre des saints, fut comparé par Guillaume de Malmesbury aux hommes les plus remarquables pour leur science; il obtint même un rang distingué parmi les écrivains de son temps. Défenseur du droit, ami de la vérité, il sut faire entendre de graves avertissements aux princes et mérita d’être appelé par l’auteur de son épitaphe le mur de l’Église, le glaive de la vertu, la trompette de la justice. Faut-il attribuer la Chanson de Roland à l’un des Avranchinais qui suivirent Guillaume en Angleterre? Le souvenir constant de l’auteur pour «Saint-Michel del Péril,» la place d’honneur que la fête de l’Archange occupe dans cette Iliade, et l’autorité de plusieurs savants de nos jours, permettent de le croire et de l’affirmer.
Guillaume, non content de prodiguer ses faveurs aux moines bénédictins, voulut aller en personne remercier l’Archange de la protection qu’il avait accordée à ses armes; c’est pourquoi, après avoir repassé la Manche sur les vaisseaux du monastère, il se rendit au Mont-Saint-Michel, où il eut la joie de converser avec son ami Ranulphe pour lequel il professait un respect et une affection qui ne se démentirent jamais.
La conquête d’Angleterre nous offre donc une des pages les plus glorieuses de l’histoire du Mont-Saint-Michel. L’étendard de l’Archange a flotté à la tête des armées qui ont triomphé des Anglo-Saxons; Ranulphe est devenu l’ami et le conseiller de Guillaume; le souverain pontife et l’évêque d’Avranches ont accordé des privilèges insignes au pèlerinage; la construction de la basilique a été poursuivie avec activité, et le monastère, comme plusieurs abbayes du moyen âge, a pris l’aspect d’une forteresse inexpugnable. Des légendes pieuses et des épisodes intéressants ajoutent encore un nouveau charme à l’histoire, et contribuent à dévoiler la véritable physionomie de l’époque à laquelle nous sommes arrivés.
Il est rapporté que, vers le milieu du onzième siècle, un religieux, nommé Drogon, vit dans la basilique trois anges sous la forme de pèlerins; ils étaient prosternés dans l’attitude de la prière, et tenaient de la main droite un cierge allumé, voulant par là donner un avertissement à Drogon, qui en sa qualité de sacristain, s’était familiarisé avec les choses saintes et marchait dans l’église sans «respect» ni «révérence.» Le religieux ne se corrigea pas; mais bientôt, au moment où il passait devant l’autel sans faire de génuflexion, il reçut d’un personnage invisible un soufflet qui le renversa sur le pavé du temple. Drogon fut envoyé dans l’île de Chausey où il pleura ses péchés le reste de sa vie: «Ceux qui liront cet exemple, dit dom Huynes, apprendront, s’il leur plaist, à se comporter sagement dans l’église et à ne s’y pourmener comme ils feroient dans des halles ou places publiques, de peur qu’il ne leur arrive un semblable chastiment.» Souvent on entendait les esprits bienheureux chanter les louanges du Seigneur dans la basilique de Saint-Michel. Un moine d’une grande piété, connu sous le nom de Bernier, affirma qu’il avait entendu lui-même pendant plus d’une heure le chant du Kyrie eleison; les voix qui répétaient cette belle prière étaient si harmonieuses que le religieux pensait être ravi au troisième ciel. Enfin, on affirmait que saint Michel apparaissait de temps en temps sous des formes sensibles: tantôt il avait l’aspect d’un guerrier redoutable; tantôt il ressemblait à un globe de feu plus étincelant que le soleil. Ces récits poétiques exprimaient les fonctions de gardien des sanctuaires et d’ange de la lumière, que le moyen âge attribuait à saint Michel; en même temps, ils alimentaient la foi et entretenaient le zèle des pèlerins.
Tandis que les fidèles se plaçaient avec confiance sous la protection du chef de la milice céleste, les coupables redoutaient sa colère ou venaient à ses pieds implorer leur pardon. Pendant la conquête d’Angleterre, un gentilhomme nommé Roger, tua un pâtre de l’abbaye dans une forêt du voisinage; après avoir erré longtemps, poursuivi par les soldats de Guillaume, il vint se jeter aux genoux de Ranulphe et obtint le pardon de son crime.