Quelques années plus tard le Mont-Saint-Michel fut le théâtre d’un événement qui peut être regardé comme l’un des épisodes les plus curieux de l’histoire de Normandie. Les poètes l’ont chanté tour à tour et les historiens l’ont raconté avec ses plus petits détails.

Ranulphe, après une prélature de vingt-quatre ans, s’endormit dans le Seigneur et fut vivement regretté de Guillaume qui l’avait toujours estimé «comme son père, respecté comme son prélat, et révéré comme un saint.» Le roi choisit pour lui succéder son propre chapelain, nommé Roger, homme d’une grande valeur, mais dont l’élection parut toujours irrégulière. Deux ou trois ans après, en 1087, Guillaume le Conquérant descendit lui-même dans la tombe, et laissa ses États entre les mains de ses fils, Guillaume le Roux, Robert Courte-Heuse, et Henri Beauclerc. Le premier se fit couronner roi d’Angleterre, le second prit le titre de duc de Normandie, et le plus jeune employa les trésors qui lui étaient échus en héritage à se procurer de riches domaines; il prêta une somme considérable à Robert qui lui donna en gage le Cotentin et le pays d’Avranches. Bientôt la discorde éclata entre les trois frères. Henri Beauclerc, poursuivi par Guillaume le Roux et Robert Courte-Heuse, se réfugia au Mont-Saint-Michel, où Roger l’accueillit avec empressement et lui promit sa protection: ce prince, dit dom Louis de Camps, se voyant abandonné de tous les siens, rechercha «l’assistance du saint Archange dans son extrême nécessité. Ce qui luy réussit selon ses désirs. Car outre plusieurs grâces inespérées qu’il y reçut de ses frères, il en sortit par une honorable capitulation.» Vers l’an 1091, les deux alliés envahirent les domaines du jeune Henri avec une armée nombreuse de soldats anglais et normands; le roi Guillaume établit son quartier général à Avranches, et le duc Robert se fixa dans le village de Genêts à une petite distance du Mont-Saint-Michel.

Wace, dans son roman de Rou, nous dit que les deux armées ennemies en venaient souvent aux mains sur les grèves, à la marée basse, et se séparaient quand les flots montaient et menaçaient de les engloutir. Un jour le roi chevauchait sans aucune escorte. Tout à coup les défenseurs de la place se précipitent à sa rencontre le glaive à la main et engagent avec lui une lutte acharnée. Les sangles du cheval se rompent et Guillaume tombe, la selle entre les jambes. Le cheval effrayé prend la fuite. Le roi se relève, et se défend avec une telle bravoure que ses ennemis ne peuvent le désarmer, ni le faire reculer d’un pas. Les alliés étant venus à son secours le délivrèrent, et comme ils le blâmaient d’avoir exposé ses jours pour une selle, il répondit qu’il aurait été «moult courroucié» si les Bretons avaient pu lui enlever sa selle, et qu’il se serait rendu indigne du titre de roi. Wace était Normand; il l’a montré dans ce récit.

La guerre se prolongea longtemps et Henri repoussa tous les assauts de ses ennemis; mais l’eau vint à manquer dans la place et les assiégés furent livrés en proie aux ardeurs de la soif. Dans cette extrémité, le jeune prince fit appel aux sentiments de la nature: il pria son frère, le duc Robert, de lui donner de l’eau pour étancher la soif qui le dévorait. Cette prière fut exaucée. Robert accorda un jour de trêve pour renouveler les provisions de pain et d’eau; de plus, il fit passer à son frère un tonneau de vin. A cette nouvelle, le roi Guillaume s’irrita contre Robert et lui dit d’un ton railleur: «Vous êtes habile dans l’art de la guerre, vous qui fournissez des vivres à vos ennemis!»—«Eh quoi! répondit le duc, j’aurais refusé à boire à mon propre frère! Et s’il était mort, qui nous en aurait donné un autre.»

Après cette scène, les trois combattants déposèrent les armes: Guillaume regagna la Grande-Bretagne; Robert se retira dans son duché, et Henri demeura possesseur de ses domaines, en attendant le jour où la couronne d’Angleterre devait être déposée sur son front. Il attribua toujours sa victoire à une assistance visible de saint Michel, et, comme gage de sa reconnaissance, il se montra le reste de sa vie le protecteur des pèlerins qui visitaient le mont Tombe.

IV
SAINT MICHEL ET NOTRE-DAME-LA-GISANTE-DE-TOMBELAINE.

armi les événements qui remplissent la fin du onzième siècle et la première partie du douzième, nous pouvons détacher trois faits importants dans l’histoire de saint Michel: les croisés choisissent l’Archange pour leur céleste protecteur, les moines l’invoquent contre l’oppression de certains seigneurs féodaux, et les fidèles dans leur dévotion l’associent à la Vierge connue sous le nom de Notre-Dame-la-Gisante-de-Tombelaine (M. Corroyer) (fig. [30] à 32).

A l’intérieur de l’abbaye, Roger déployait un zèle actif pour rebâtir «une bonne partie de la nef» de l’église; les bénédictins jouissaient à l’extérieur d’une grande renommée, et l’un d’eux, appelé Hugues, fut choisi pour gouverner le monastère de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Foulques d’Anjou, le duc Robert et Sybille son épouse, un grand nombre de prélats et de seigneurs firent des donations aux religieux, ou entreprirent le voyage du Mont-Saint-Michel. Cette dévotion pour le belliqueux Archange revêtait alors un caractère spécial. L’Église favorisait l’élan religieux qui portait nos populations vers l’Orient, et, par un acte de sage politique, elle prêchait les croisades qui devaient faire cesser, du moins en partie, les guerres continuelles dont l’Europe fut le théâtre aux dixième et onzième siècles. Les guerriers qui partaient pour ces expéditions lointaines se mettaient sous la garde de l’ange vainqueur du paganisme, et venaient en bon nombre prier dans le sanctuaire du mont Tombe. Il n’en pouvait être autrement; car il existe une sublime harmonie entre les deux cris de guerre «Qui est semblable à Dieu» et «Dieu le veut.» Saint Michel était aussi pour les croisés le modèle de la bravoure, et nous lisons dans la légende de sainte Hiltrude que le sire de Trelon, avant de quitter sa Bretagne, promit à l’Archange d’être un preux sur la terre comme il avait été lui-même «un preux dans le ciel.»

Le héros de la première croisade, l’immortel Godefroy de Bouillon, voulut placer son entreprise sous la protection du prince de la milice céleste. Dans ce but, il établit à Anvers une collégiale de plusieurs chanoines dont la principale occupation devait être de prier pour le succès de nos armes en Orient. La cathédrale de cette ville, dédiée à saint Michel, conserve encore un vitrail où le duc est peint avec les chanoines qu’il avait institués. D’après de pieux récits, l’Archange exauça les vœux des croisés; dans les grandes batailles, il les conduisit à la victoire, et dans les dangers extrêmes, il les préserva d’une ruine totale.