Fig. 30 à 32.—Enseignes ou images en plomb de la Vierge de Tombelaine, trouvées à Paris, dans la Seine.
Toutefois, malgré la renommée dont le sanctuaire de l’Archange jouissait dans le monde, Roger ne parvint pas à faire oublier le vice de son élection; enfin, ne voulant pas s’obstiner davantage à garder une dignité à laquelle il n’était point parvenu par les voies ordinaires de la Providence, il se retira dans l’abbaye de Cornouailles où il mourut en 1112. Sous cette prélature, un accident vint encore éprouver les enfants de saint Benoît: la partie de la nef nouvellement bâtie s’écroula en 1103 et renversa la moitié de la grande salle qui servait alors de dortoir, sans blesser aucun des religieux qui étaient couchés, «ce qui fut tenu pour chose miraculeuse,» dit dom Louis de Camps. Dès l’année 1106, peu de temps après le départ de Roger, le prieur claustral de Jumièges fut désigné aux suffrages des moines qui l’acceptèrent pour abbé. Celui-ci connu également sous le nom de Roger, était un homme d’une grande piété et d’une science remarquable, non moins habile dans le gouvernement spirituel que dans l’administration temporelle d’un monastère. Il mérita par son zèle d’être placé au nombre des plus illustres serviteurs de l’Archange.
Roger II exécuta des travaux considérables au Mont-Saint-Michel; non content de réparer les ruines occasionnées par l’accident de 1103, il fit élever de nouveaux bâtiments aussi remarquables pour la pureté du style que pour la hardiesse et la solidité. Un incendie, allumé par la foudre en 1112, n’abattit pas son courage; il se mit à l’œuvre, et, à la fin de sa prélature, il avait achevé ces beaux édifices qui existent toujours au nord de l’abbaye et dont M. Corroyer nous a donné la description.
Le désastre causé par le feu du ciel ne fut pas la seule épreuve réservée aux religieux. Un seigneur, appelé Thomas de Saint-Jean, se mit à dévaster les bois du monastère pour élever un château sur les falaises de son fief; il refusa de payer les «vingt sols» qu’il devait au Mont-Saint-Michel, et s’empara de plusieurs terres que les Bénédictins possédaient à Saint-Pois et à Genêts. Roger II, incapable de résister par la force à un voisin si redoutable, employa contre lui les armes de la prière. Chaque jour, devant l’autel du «très-saint Archange,» on chantait le Miserere mei Deus et le Kyrie eleison «d’une voix triste et lamentable.» A cette nouvelle, Thomas de Saint-Jean ne peut maîtriser sa colère; vite il accourt au Mont avec ses frères et plusieurs autres seigneurs; puis, s’adressant aux religieux, il leur dit d’un ton courroucé: «Vous êtes bien osés, vous qui ne craignez pas de faire des vœux pour que la vengeance du ciel s’appesantisse sur ma tête.» Eux de répondre aussitôt avec courage: «Oui, nous supplions Dieu et son puissant Archange de prendre notre défense, et nous ne cesserons point tant que vous exercerez contre nous vos injustes vexations.» Thomas se laissa fléchir, et, converti par une action subite de la grâce ou poussé par la crainte, il se jeta aux pieds des moines et demanda pardon. A partir de ce jour, il fut un des plus généreux bienfaiteurs du monastère. En même temps, de riches seigneurs, parmi lesquels on cite Robert d’Avranches, Raoul Avenel, Robert de Ducey et Robert de Saint-Denis, offrirent au Mont-Saint-Michel des églises, domaines et revenus, jurant par le bras de saint Aubert et le glaive de l’Archange de respecter leurs donations. L’illustre
Fig. 33.—Galerie de l’Aquilon.
Baldric, évêque de Dol, vint lui-même, peu après l’incendie, visiter les religieux et faire son offrande à saint Michel; c’est dans ce voyage qu’il décrivit les armes apportées d’Irlande au huitième siècle.
L’exemple de Thomas de Saint-Jean nous révèle un des traits saillants du culte de l’Archange sous le régime féodal. La piété des moines envers saint Michel prit sa source véritable dans le respect et le culte des morts; mais la crainte des vivants et le désir de se soustraire à leurs violences par l’intervention d’un auxiliaire puissant ne furent pas étrangers au succès de cette dévotion. Comme la prière était en honneur au milieu de cette société profondément chrétienne, les opprimés appelaient le ciel à leur secours, et invoquaient saint Michel à l’heure du danger. L’Archange donna son nom à plusieurs abbayes, prieurés et chapelles; son image orna la crosse des évêques; son nom seul était une menace contre les spoliateurs. Sans cette connaissance de la société féodale, le culte du prince de la milice céleste, l’histoire du Mont-Saint-Michel, en particulier, ne pourrait être comprise et appréciée; son influence véritable resterait inconnue.
La prélature de Roger II, et plus spécialement celle de Bernard le Vénérable permet aussi de mettre en tout son jour un point que nous avons signalé plus d’une fois dans le cours de cet ouvrage: saint Michel a toujours été associé à la Mère de Dieu dans la croyance et la dévotion des fidèles. La poésie est pleine de cette idée. L’Archange a sa place en plusieurs mystères de la Vierge Marie: on le trouve terrassant le dragon au moment de la Conception Immaculée; à la naissance de Jésus, il dirige les chœurs angéliques; à l’heure de l’agonie il soutient le Fils et console la Mère; il reçoit l’âme de Marie au sortir de son corps et la conserve jusqu’à l’Assomption; il introduit la Vierge au ciel et la présente devant l’auguste Trinité. Il fallait un esprit aussi pur pour approcher de près et toucher la plus sainte de toutes les créatures sorties des mains de Dieu. Dans les plus anciennes églises érigées en l’honneur de Marie, l’Archange avait souvent son autel; quelquefois même son sanctuaire s’élevait à côté de celui de la Vierge. A Roc-Amadour, saint Michel, ange justicier, a donné son nom au plateau où siégeait autrefois le tribunal de l’abbé; de plus, sur un arceau élevé se dresse encore une petite chapelle romane dédiée à l’Archange et placée tout près du sanctuaire miraculeux de la sainte Vierge; on y parvient par un escalier taillé dans le vif, dont les anciennes marches usées par les pas des visiteurs et des pèlerins attestent la vénération des peuples pour le prince de la milice céleste.