Au Mont-Saint-Michel, cette union est plus intime et ces rapports plus frappants. D’après l’auteur du manuscrit intitulé: La Vie et les Miracles de Notre-Dame, les femmes qui allaient en pèlerinage au Mont pour obtenir une heureuse délivrance s’adressaient à la Mère de Dieu. Hildebert et Richard construisirent la chapelle de Notre-Dame-sous-terre, et plus tard les abbés multiplièrent les autels et les oratoires consacrés sous le vocable de Marie. Un accident qui se rattache à l’incendie de 1112 nous révèle l’existence d’une image miraculeuse, placée dans l’ancienne chapelle de Notre-Dame-des-Trente-Cierges.
Fig. 34.—Enseigne de la Vierge et de saint Michel. (Quinzième siècle.)
Il est rapporté que, dans ce désastre, le feu n’épargna pas même les cryptes souterraines; il y consuma tout, à l’exception d’une statue en bois de la glorieuse Vierge, Mère de Dieu: cette image, dit dom Huynes, ne reçut «aucun dommage des flammes, voire mesme le linge qui estoit dessus son chef et le rameau de plumes qu’elle avoit en sa main furent trouvez aussy entier et aussy beau qu’auparavent.»—«Cette image, ajoute le même auteur, se voit encore sur l’autel de Notre-Dame-sous-terre.» Un autre moine, appelé Gingatz, écrit à son tour: «Le lundy dix-neuvième jour d’avril de l’an mil six cent quatre-vingt-quatorze, je trouvay, derrière la boiserie de l’autel de la Vierge en la chapelle sous terre, une ancienne image de bois, représentant la sainte Vierge avec le petit Jésus, qui fut miraculeusement préservée lors de l’incendie général tant de l’église et de l’ancienne chapelle dite des Trente-Cierges, que de tous les lieux réguliers, arrivé par le feu du ciel, l’an mil cent douze.»
Le principal sanctuaire de la Vierge, honorée sous le titre de Notre-Dame-la-Gisante, était bâti sur l’îlot de Tombelaine, à une petite distance du Mont-Saint-Michel. Les Bollandistes en attribuent l’origine aux ermites qui élevèrent les deux oratoires de Saint-Étienne et de Saint-Symphorien; en effet, les plus anciens annalistes, à l’exemple d’un auteur du neuvième siècle, le moine Bernard, désignent le pèlerinage Normand sous le nom de Saint-Michel-aux-deux-Tombes, et Gautier rapporte que saint Anastase se retira sur le rocher de Tombelaine dans la basilique de la Mère de Dieu, où il vécut de jeûnes et de prières. Bernard le Vénérable fit rebâtir cette église, comme nous allons le raconter après avoir dit quelques mots du successeur de Roger II, Richard de Mère.
Roger avait la science et les vertus d’Hildebert II, mais il eut une existence plus éprouvée; l’un trouva l’amitié de Richard quand il jeta les fondements de la basilique, et l’autre fut arrêté au milieu de sa carrière par Henri I, roi d’Angleterre et duc de Normandie. Ce monarque, pour plaire à un officier de sa cour, intima l’ordre à Roger de se retirer à Jumièges, après avoir renoncé à tous ses titres et à toutes ses fonctions. Le pieux abbé se soumit. Le 16 octobre, fête de Saint-Michel, il déposa le bâton pastoral sur l’autel de l’Archange et dit adieu à tous les moines qui fondaient en larmes. Il ne devait plus les revoir ici-bas; car le 2 avril de l’année suivante il rendit le dernier soupir et fut inhumé dans le cimetière de Jumièges. C’était en 1123; un religieux profès de Cluny, Richard de Mère, homme d’une haute naissance, fut choisi pour succéder à Roger II. Sous cette prélature, un bénédictin du Mont, appelé Donoald, monta sur le siège épiscopal de Saint-Malo; deux autres, Guillaume et Gosselin, furent élus abbés de Saint-Benoît de Fleury et de Saint-Florent de Saumur. Richard avait trop de goût pour le luxe et la magnificence; il indisposa contre lui tous les religieux qui n’avaient jamais regardé son élection comme légitime, et n’approuvaient pas ses dépenses excessives; le roi d’Angleterre, Henri I, et le cardinal Mathieu, légat du souverain Pontife, le blâmèrent eux-mêmes de sa conduite peu conforme à la simplicité de la vie monastique, et lui enjoignirent de se retirer dans le prieuré de Saint-Pancrace où il mourut le 12 janvier 1131.
Le 5 février de la même année, Bernard, religieux profès de l’abbaye du Bec et prieur de Cernon, prit le gouvernement du Mont-Saint-Michel; comme son prédécesseur, il fut désigné par le duc de Normandie qui refusait aux Bénédictins le droit d’élire leur abbé; toutefois ses qualités brillantes firent oublier bien vite ce qu’il y avait d’irrégulier dans son élection. Il montra une grande sagesse dans l’exercice de ses fonctions; en outre, il était fort habile dans l’art de la parole et mérita la réputation d’un homme très éloquent; mais il se distinguait avant tout par l’éclat de ses vertus, et sa piété lui valut le titre de Vénérable. Pendant les dix-huit années de cette prélature, la régularité la plus parfaite régna au sein de l’abbaye; Henri V, roi d’Angleterre, Turgis, évêque d’Avranches, Osberne d’Évrecy, Raoul de Colleville et autres seigneurs féodaux recherchèrent l’amitié de Bernard le Vénérable, enrichirent le monastère de plusieurs domaines, et montrèrent une grande dévotion à l’Archange saint Michel; quelques-uns même à la suite de Richard de Boucey, de Jean et Radulphe de Huisnes, revêtirent l’habit de saint Benoît et cherchèrent dans la solitude le bonheur que la gloire des armes ne leur avait point donné.
Vers cette même époque, un pénitent célèbre, Ponce de Lavaze, du diocèse de Lodève, fit un pèlerinage au sanctuaire de saint Michel, l’ange du repentir. Le gentilhomme, après avoir déshonoré son nom par ses brigandages, embrassa toutes les pratiques de la vie la plus austère, vendit ses biens pour soulager les pauvres ou réparer les injustices dont il s’était rendu coupable, et, avec six compagnons, qu’il avait gagnés à Dieu, il entreprit nu-pieds le voyage de Saint-Jacques en Galice. Au retour, ils visitèrent tous le Mont-Saint-Michel et plusieurs autres sanctuaires vénérés; puis, s’étant retirés dans la solitude de Salvanès, ils y fondèrent une maison religieuse qui fut affiliée à l’ordre de Cîteaux.
Avec la piété, les sciences et les arts florissaient dans la cité de l’Archange. Bernard «fit réediffier la nef» de l’église, «du costé du septentrion;» il construisit sur «les quatre gros piliers du chœur» une haute et belle tour, qui s’écroula dans la suite; il enrichit la basilique de plusieurs vitraux et acheta pour le culte des ornements précieux; il fit placer dans la tour des cloches «à la voix harmonieuse et sonore.» Elles servaient à rassembler les fidèles pour la prière, ou à prévenir les vassaux de l’approche des ennemis. En même temps, le chef de saint Aubert fut enchâssé dans un reliquaire en vermeil ciselé avec art et arrondi en forme de dôme; sur la châsse on lisait l’inscription suivante: «Ici est la tête du bienheureux Aubert, évêque d’Avranches, fondateur du Mont-Saint-Michel. Cette cicatrice est la preuve d’un fait miraculeux; crois-le sur la parole de l’Ange.»
Le zèle de Bernard franchit les limites du cloître, et, semblable à une flamme ardente, il communiqua au loin la lumière, la chaleur et la vie. Les églises, les chapelles, les prieurés qui dépendaient du Mont furent en grand nombre restaurés ou rebâtis; par exemple, à Brion, entre Genêts et Dragey, Bernard le Vénérable fit élever une belle église et des bâtiments spacieux; en Angleterre, il reconstruisit et dota le monastère de Saint-Michel de Cornouailles, dont le prieur ou un autre religieux devait chaque année accomplir le pèlerinage du mont Tombe, soit le 18 juin, fête du bienheureux Aubert, soit le jour de la dédicace de Saint-Michel.