Le pieux abbé tourna ses regards vers l’antique monastère de Tombelaine. Sur ce rocher solitaire, dont l’histoire est intimement liée à celle du mont Tombe, il existait sans doute encore des vestiges de l’ancien oratoire dédié à la Mère de Dieu; peut-être aussi les cellules habitées jadis par les gardiens de l’îlot et par saint Anastase lui-même avaient-elles résisté aux injures du temps et aux tempêtes si fréquentes dans la baie du Mont-Saint-Michel. Bernard, après avoir rebâti l’église et les anciens édifices, y plaça un prieur et deux autres moines bénédictins. Heureux sort que celui de ces hommes dont la vie s’écoulait partagée entre la prière et l’étude, la culture d’un petit jardin avec la garde d’un sanctuaire de Marie et la contemplation de l’Océan qui déroulait à leurs yeux l’immensité de ses flots!
Le règne de Bernard fut fécond en grandes œuvres; mais, comme tous les saints, le vénérable abbé se vit plus d’une fois en butte aux attaques et aux persécutions du monde: les uns essayèrent de jeter le trouble parmi les religieux; les autres, portant une main sacrilège sur le domaine des pauvres, revendiquèrent une part dans les biens du monastère; à la faveur des troubles qui suivirent la mort du roi d’Angleterre, Henri I, plusieurs habitants d’Avranches mirent le feu à la ville du Mont-Saint-Michel, et, au témoignage de Louis de Camps, ils réduisirent en cendre «tous les lieux réguliers et logements des religieux,» excepté toutefois «ce grand corps de logis où est maintenant le réfectoire: l’église ne fut pas non plus endommagée.» De son côté Gelduin, comte de Dol, profita des troubles qui agitaient l’Avranchin et accourut avec ses troupes ravager les terres de l’abbaye. Bernard le Vénérable triompha de tous ses ennemis, imposant le silence aux uns par l’énergie de sa parole, et domptant les autres par le charme de sa vertu; mais le huitième jour de mai 1149, il s’endormit dans la paix du Seigneur et sa dépouille mortelle reçut la sépulture dans l’église du Mont-Saint-Michel, au bas de la nef. Un pieux et savant évêque, Étienne de Rouen, célébra dans une pièce de vers la mémoire du saint abbé; il loua sa prudence, sa charité, son zèle, son éloquence, son dévouement, son humilité, sa science, son amour de la vie cachée. Bernard était digne de restaurer Tombelaine et de mettre en honneur le pèlerinage de Notre-Dame-la-Gisante. Dieu bénit son œuvre; car, malgré l’occupation étrangère et les guerres de religion, le prieuré existait encore en 1666, quand le gouverneur de la Chastière reçut l’ordre de le démolir avec le fort élevé par les Anglais.
La bonne et miséricordieuse Vierge, honorée sous le nom de Notre-Dame-la-Gisante, tendant la main au faible et à l’affligé, surtout à la femme en danger de mort, et le belliqueux Archange à l’armure de trempe divine, terrassant les ennemis de Dieu et de l’Église, sont unis, confondus pour ainsi dire dans le même culte, les mêmes prières, les mêmes chants, et représentés ensemble sur les plombs et les enseignes du moyen âge; le symbole de la douceur et le type de la bravoure sont proposés comme modèles à cette société féodale, à ces chevaliers admirateurs de la force et protecteurs de la faiblesse; les deux sanctuaires normands deviennent si célèbres que la seule ville de Paris donne naissance à une confrérie nombreuse dont le but est de venir en aide aux pèlerins de Saint-Michel, et consacre dans la sainte Chapelle du Palais un autel en l’honneur de Notre-Dame-la-Gisante-de-Tombelaine, afin de satisfaire la dévotion des femmes qui ne pouvaient pas entreprendre un long et difficile voyage à travers un pays éprouvé par des luttes sanglantes; enfin, l’Archange vainqueur du paganisme et l’auguste Mère de Dieu sont l’objet d’un culte spécial dans ces contrées où le druidisme rendait à la fois des hommages aux terribles divinités de la guerre et à la Vierge innocente et pure qui devait enfanter; n’est-ce pas là tout un épisode, disons tout un poème de notre histoire religieuse et nationale?
V
LE MONT-SAINT-MICHEL ET ROBERT DE TORIGNI.
la mort de Bernard le Vénérable, les moines bénédictins essayèrent de revenir aux anciennes coutumes en procédant à une élection sans recourir au suzerain; leurs suffrages se portèrent sur un religieux du Mont, appelé Geoffroy, homme de grandes qualités et fort estimé de tout le monde. Le nouvel élu, muni des bulles du pape Eugène III, alla recevoir la bénédiction de l’archevêque de Rouen; mais le duc de Normandie se crut lésé dans ses droits, et, sans égard pour les lettres du souverain Pontife et la fidélité que le Mont-Saint-Michel lui avait gardée dans les derniers troubles, il fit saisir le temporel du monastère et ne consentit à le rendre qu’en échange d’une forte somme d’argent. Geoffroy mourut l’année suivante, 1150, et reçut la sépulture au bas de la nef, à côté de son prédécesseur. Pour ne pas s’exposer une seconde fois à d’injustes vexations, les bénédictins demeurèrent un an sans procéder à une élection nouvelle; mais à l’instigation de Richard de Subligny, évêque d’Avranches, ils choisirent en 1151 le parent de ce dernier, Richard de la Mouche, religieux profès du Mont-Saint-Michel. Aussitôt Henri II députa des satellites pour piller l’abbaye et enlever les objets précieux dont Bernard avait enrichi le trésor de l’église; il fit chasser Richard de ses États et confia l’administration du mont Tombe à des laïcs et à des clercs dont la principale occupation fut de dilapider les biens qui restaient encore aux religieux. Dans une pareille extrémité, ceux-ci annulèrent l’élection précédente et portèrent leurs suffrages sur le favori du prince, Robert Hardy, cellérier de l’abbaye de Fécamp. Richard de la Mouche partit pour Rome, où il fit approuver son élection, revint en Normandie et reçut la bénédiction des mains de son ami, l’évêque d’Avranches, en présence d’un religieux qui l’avait suivi et lui était resté fidèle; de son côté, Robert Hardy, voulant plaider sa cause auprès du pape Eugène III, prit le chemin de Rome avec ses conseillers: «Et certes, dit dom Huynes, ces troubles n’eussent si tost finit si Dieu par l’intercession de son St Arcange n’y eust mis la main appelant de ce monde, sur la fin de l’an mil cent cinquante deux ces susdits abbez et l’évesque d’Avranches.» Comme Richard et Robert n’avaient jamais présidé au chœur, ni au chapitre, ni au réfectoire, ils furent rayés de la liste des abbés.
Ces actes de violence dont les suites avaient été si fâcheuses pour le Mont-Saint-Michel, inauguraient l’ère de persécution qui devait attirer tant de calamités sur la Normandie et l’Angleterre, et rendre le règne de Henri II si tristement célèbre; mais, selon la pensée de dom Huynes, l’Archange ne permit pas que son sanctuaire fût plus longtemps profané par les satellites du prince, et, au moment où le péril semblait plus difficile à conjurer, la Providence suscita un homme qui devait porter à son apogée la gloire du mont Tombe.
Le 27 mai 1154, les bénédictins procédèrent à une élection régulière dans la salle du chapitre; Robert de Torigni, ou Robert du Mont, fut élu à l’unanimité des voix. Il devait être le plus illustre des abbés qui ont gouverné le Mont-Saint-Michel: Dieu «le destinoit, dit dom Louis de Camps, pour reluire en ce Mont comme un soleil après tant de ténèbres, comme un astre favorable après une si furieuse tempeste, pour estre le restaurateur de cette abbaye, le miroir des prélats, et l’ornement de son ordre duquel les plus doctes escrivains de son temps ont pris plaisir d’escrire les louanges et particulièrement Estienne, évesque de Rennes, son grand amy et confrère de profession monastique, et cela certes avec beaucoup de raison veu qu’ayant en soy si parfaitement allié l’humilité religieuse avec la grandeur de la naissance, il mit en admiration tous ceux de son siècle tant pour l’excellence de son esprit et pour sa rare doctrine que pour sa prudence dans toutes ses entreprises qui le firent estimer des papes, chérir des roys, révérer des reines et généralement aymer de tous.»
Robert de Torigni, né de parents illustres appelés «Tédouin et Agnès,» se consacra jeune encore à la vie religieuse et revêtit en 1128 l’habit de Saint-Benoît dans l’abbaye du Bec, gouvernée à cette époque par le sage Boson, digne héritier des vertus de Lanfranc et de saint Anselme. Il se forma de bonne heure à l’étude des lettres divines et