Fig. 35.—Sceau de Robert de Torigni, conservé aux archives nationales.
humaines, et fit des progrès si rapides que, dès l’an 1139, un historien anglais admira l’étendue de son savoir et le représenta comme un ardent chercheur de livres. Il remplissait la charge de prieur claustral quand il fut nommé à l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Ce choix étant confirmé par le métropolitain et hautement approuvé du prince lui-même, le nouvel élu dit adieu à la chère solitude où il avait coulé les meilleures années de sa vie et se rendit à Saint-Philbert de Montfort pour y recevoir la bénédiction des évêques d’Avranches et de Séez, Herbert et Girard.
Dans le poste où la Providence l’avait placé, Robert «ajouta beaucoup à l’idée qu’on avait de sa capacité; en peu de temps il donna une nouvelle face à son abbaye, dont le temporel et le spirituel avaient également souffert des derniers troubles.» De toutes parts on accourut se ranger sous sa houlette paternelle, et le nombre des religieux s’éleva bientôt à soixante: «N’ayant trouvé que quarante religieux conventuels en ce Mont, dit dom Huynes, il en receut encor une vingteine, et eust soin que ce nombre de soixante ne diminuast, afin, par ce moyen, de satisfaire aysément aux dévotions des pèlerins et que le service
Fig. 36.—Face ouest du Mont-Saint-Michel, construite par Robert de Torigni.—A droite figure un échafaudage de 62 mètres de hauteur, pour le montage des matériaux nécessaires à la restauration, commencée depuis 1872.
divin y fut faict honorablement.» En effet, de nombreux étrangers venaient chaque jour invoquer l’archange saint Michel et admirer la science de Robert. Dès la seconde année de cette prélature, l’archevêque de Rouen et les évêques d’Avranches, de Coutances et de Bayeux visitèrent le Mont-Saint-Michel et y passèrent quatre jours, tant étaient grands les charmes de la conversation de Robert; dans ce voyage, Hugues, archevêque de Rouen, consacra l’autel érigé dans la crypte de l’Aquilon. Deux ans plus tard, en 1158, Henri II, dans son expédition contre la Bretagne, accomplit un pèlerinage au mont Tombe, en compagnie de l’évêque d’Avranches qui l’avait réconcilié avec son rival, Conan IV; le monarque dîna au réfectoire à côté des moines et combla Robert de ses faveurs; la même année, il retourna au Mont une deuxième fois avec le roi de France, Louis VII, quatre abbés, plusieurs personnages illustres et un grand nombre de pieux fidèles. Ce pèlerinage est un des plus imposants de tout le moyen âge. Ces deux monarques avec ces abbés et ces moines, cette foule de pèlerins qui se déroule sur les grèves, monte en spirale sur le flanc de la montagne et remplit la vaste enceinte de la basilique, présentent un spectacle que nous avons peine à nous figurer, même après les grandes manifestations de notre époque.
«La reine d’Angleterre, disent les auteurs de l’Histoire littéraire de la France, ne céda point à son époux en estime pour l’abbé du Mont-Saint-Michel. Elle lui en donna un gage bien marqué;» car, ayant mis au monde, «l’an (1161), à Domfront, une fille nommée comme elle, Éléonore, elle voulut qu’il la tînt sur les fonts de baptême avec l’évêque d’Avranches.»
A l’extérieur, l’influence des religieux s’étendit au loin. Henri II choisit Robert pour conseiller intime, et lui confia la garde du château de Pontorson, dont il avait destitué le gouverneur sur les plaintes des habitants du pays; quelques années plus tard, l’illustre abbé fit le voyage d’Angleterre pour assister à la translation des reliques de saint Edouard; et, après le meurtre de Thomas Becket, il joua un rôle important au concile d’Avranches, à la suite duquel Henri II se fit relever des censures de l’Église; il prit part également au concile de Tours et contribua sans doute par ses conseils à l’extirpation du schisme d’Octavien. De son côté le seigneur de Fougères venait alors rendre hommage à l’abbé du Mont, et chaque année, le jour de la Saint-Michel, il sonnait les premiers coups de cloche pour l’office solennel. Les bénédictins n’étaient pas moins honorés à la cour de Rome, et Alexandre III leur donna plus d’une marque de sa haute protection. En un mot, la renommée du monastère ne connut point de bornes. Il en fut ainsi de la prospérité matérielle; car, d’après les anciennes archives, Robert ne reçut pas moins de cent chartes de donation.
A l’intérieur du cloître, les sciences et les arts florissaient avec un éclat jusqu’alors inconnu, et saint Michel, l’ange de la lumière, le prince éthéré, comme on disait souvent, n’avait jamais compté un plus