L’année même de la mort de Guillaume du Château, les bénédictins choisirent pour lui succéder le prieur de Saint-Pair, nommé Jean de la Porte; celui-ci resta vingt ans à la tête du monastère et mérita d’être placé parmi les premiers abbés du Mont-Saint-Michel. Ses religieux rendirent de lui le plus beau témoignage, dans une supplique adressée au souverain pontife: «Jean de la Porte nous a gouverné selon Dieu, écrivaient-ils; son humilité, sa piété, sa mansuétude, l’intégrité de ses mœurs, sa patience dans les épreuves, son amour de la justice, sa vie exemplaire, la bonne réputation qu’il s’est acquise, le charme de sa conversation en ont fait un pasteur accompli et un homme d’une grande probité.» Après son élection, le nouvel abbé se présenta devant le chapitre d’Avranches, qui administrait le diocèse depuis la mort de Michel de Pontorson; mais les chanoines le renvoyèrent à l’évêque de Dol qui le bénit en présence de l’abbé de la Lucerne; ensuite il fit serment de fidélité au roi de France et en reçut des lettres de protection près du bailli du Cotentin. Jean de la Porte ayant gouverné son monastère avec sagesse et fermeté, mourut le jour du vendredi saint, 14 avril 1334, à l’heure où les religieux devaient réciter l’office divin. Tous l’avaient aimé comme un père pendant sa vie; après sa mort, ils le vénérèrent comme un saint. Sa dépouille mortelle fut inhumée dans la chapelle dédiée à saint Jean l’Évangéliste, devant l’autel de la très sainte Trinité. Les bénédictins élevèrent à la mémoire de l’illustre abbé un mausolée remarquable, avec «son effigie relevée en bosse et revestue pontificalement;» ses armes, où brillait le symbole de la douceur unie à la force et à la charité, furent aussi reproduites dans le vitrail qui surmontait le tombeau, et à la voûte de la nef.

Jean de la Porte s’efforça d’inspirer l’amour de la règle par ses paroles et surtout par ses exemples; en même temps il employa tous les moyens qu’il avait à sa disposition pour favoriser les hautes études. Ses efforts ne furent pas inutiles. A cette époque l’abbaye compta parmi ses membres des hommes de mérite, au nombre desquels figure Jean Enète. Ce religieux était versé dans la connaissance de l’Écriture sainte et de la théologie; et même, si l’on en juge par les ouvrages qui lui appartenaient, il n’était pas étranger à l’étude de la langue hébraïque. Comme la plupart des savants, il aimait les livres, et l’un de ses amis, nommé Jean Hellequin, ne trouva pas de présent plus agréable à lui offrir qu’une Bible du prix de 10 livres et un volume des Sentences de Pierre Lombard, qu’il avait acheté 8 livres parisis.

Rien ne manquait alors à la prospérité du mont Tombe et saint Michel était honoré sous tous les titres que nos pères aimaient à lui donner. Le monastère acquit de nouveaux revenus en Bretagne, dans la ville d’Avranches, à Jersey et dans le diocèse de Coutances; les rois Louis X, Philippe V et Charles IV accordèrent de nouveaux privilèges au Mont-Saint-Michel et mirent leur couronne sous la garde de l’Archange; le souverain pontife Jean XXII, la reine Jeanne de France et les ducs de Bretagne, le roi d’Angleterre Édouard II, plusieurs évêques et seigneurs féodaux écrivirent au vénérable abbé ou envoyèrent des présents au sanctuaire de saint Michel; les grandes voies de Paris, d’Angers, de Rennes étaient couvertes de pèlerins qui se réunissaient sur les grèves, et là se rangeaient en longues files pour gravir le versant de la montagne et faire leur entrée solennelle dans les vastes nefs de la basilique; ils retournaient ensuite dans leur pays et y racontaient les merveilles dont ils avaient été les heureux témoins. Cependant à la France riche, prospère et triomphante, telle que saint Louis l’avait faite, allait succéder une France pauvre, humiliée, vaincue. La ligne directe des Capétiens venait de s’éteindre pour faire place à la branche puînée des Valois; la guerre de cent ans avec ses horreurs s’annonçait déjà menaçante; un vainqueur impitoyable devait bientôt battre en brèche nos vieilles institutions féodales pour établir sa domination sur un amas de ruines et tenter d’introduire chez nous une dynastie que la loi salique proscrivait. La vieille abbaye normande changea d’aspect. Robert de Torigni ne sortait pas de son monastère sans être accompagné de ses vavasseurs portant la lance au poing et l’écu sur la poitrine. Cette pompe féodale prit de tels développements sous Richard Toustin, que l’archevêque de Rouen, Eudes Rigault, et le souverain Pontife lui-même se crurent obligés d’y porter remède. Dans les Constitutions de l’époque, il est défendu aux moines de «boire dans des verres au pied cerclé d’argent ou d’or,» de porter des «couteaux à manche richement ciselé,» de sortir sur des «chevaux caparaçonnés, avec des selles ornées d’arabesques.» Cette magnificence disparaîtra dans les siècles suivants pour faire place à la pauvreté; ces vases de prix seront engagés ou vendus pour alimenter la garnison du château et nourrir les derniers défenseurs de la France. Mais d’autres gloires étaient réservées au Mont-Saint-Michel dans ces temps malheureux, et l’Archange guerrier allait remporter de nouveaux triomphes; après avoir présidé à la formation de nos grandes universités en qualité de prince de la lumière, il devait se présenter à nos armées vaincues comme l’ange des batailles, le type de la bravoure et de la fidélité.

Fig. 65.—Sceau de la baronnie de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, à Ardevon, 1452.

Archives nationales.

CHAPITRE III
SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL PENDANT LA GUERRE DE CENT ANS.