Les croisés, au retour de leur expédition lointaine, allaient de leur côté remercier «monseigneur» saint Michel de les avoir préservés des horreurs de la peste et arrachés aux mains de l’ennemi; de ce nombre fut l’héritier de Louis IX, Philippe le Hardi. Ce monarque ayant échappé à la contagion qui ravagea nos armées devant les murs de Tunis, attribua cette grâce à saint Michel, protecteur de la France, et conserva toujours une vraie dévotion pour le glorieux Archange; c’est pourquoi sous ce règne, comme sous les précédents, le prince de la milice céleste présida au progrès et à la formation de notre unité nationale.

Pendant que Philippe le Hardi réunissait à la couronne plusieurs domaines ou duchés de France, le Mont fut gouverné par deux abbés qui montrèrent une grande sagesse dans l’administration intérieure, et déployèrent un zèle ardent pour défendre les intérêts des religieux contre les empiétements du dehors. Ils se nommaient Nicolas Fanegot et Jean le Faë. Le premier fut élu en 1271, à la mort de Nicolas Alexandre, et resta huit ans à la tête du monastère; il reçut la sépulture dans la basilique à côté de son prédécesseur. Jean le Faë, prieur claustral, lui succéda de 1279 à 1298. Cet abbé, dit dom Louis de Camps, charma par sa modestie les riches seigneurs de la contrée et les rendit «libéraux de plusieurs belles terres et seigneuries en faveur des religieux.» Il reçut de Rome des bulles qui confirmaient les dites donations et accordaient à l’abbaye de nombreux privilèges.

Ces lettres, émanées de l’autorité pontificale, alors si respectée dans le monde chrétien, jettent une grande et vive lumière sur l’histoire du culte de saint Michel. Pendant le cours du moyen âge, en particulier à l’époque où nous sommes arrivés, les pèlerinages au sanctuaire de l’Archange étaient si célèbres en toute l’Europe que plusieurs papes, non contents d’approuver ces pieuses pérégrinations, accordèrent de précieuses faveurs à tous ceux qui visitaient la basilique. Nous voyons aussi, d’après les lettres des papes, que si les pèlerins du moyen âge n’essuyaient pas les attaques d’une presse impie et railleuse, ils étaient quelquefois assaillis par des bandes de voleurs; ils avaient surtout à craindre de continuelles vexations de la part des guides ou des vendeurs qui abondaient dans la ville et les environs. Pour faire cesser de pareils abus, il existait une arme plus puissante que la force physique et plus en rapport avec la mission de l’Église que le glaive matériel: les souverains pontifes, à l’exemple d’Alexandre III, défendirent sous peine d’excommunication de voler ou de molester les pèlerins qui venaient au Mont-Saint-Michel pour prier.

Fig. 64.—Enseigne (image) en plomb de saint Michel trouvée dans la Seine, à Paris. Treizième siècle.

Depuis la conquête de la Normandie, les rois de France marchèrent sur les traces des «seigneurs papes de la sainte Église romaine.» Philippe-Auguste, Louis IX, Philippe le Hardi joignirent leur vaillante épée aux armes spirituelles des souverains pontifes et la mirent au service de l’archange saint Michel, qui, en retour, veillait sur les destinées du royaume. De leur côté, les évêques de la province de Normandie travaillèrent à la sécurité générale en condamnant une bande de scélérats, qui se disaient de la famille du géant Goliath et répandaient la terreur dans toute la contrée. C’est ainsi que la France de saint Louis, cette France si noble et si prospère, rendit un solennel hommage au prince de la milice céleste et mérita de figurer dans l’histoire de son culte avec la France de Clovis et de Charlemagne.

Le treizième siècle touchait à sa fin. Le successeur de Philippe le Hardi, Philippe le Bel, malgré les fautes qui ternirent l’éclat de son règne, montra la même vénération, la même générosité que ses ancêtres pour le Mont-Saint-Michel. Ce prince, violent mais brave jusqu’à l’héroïsme, religieux malgré ses luttes scandaleuses contre l’Église, prouva par son exemple l’influence que l’Archange exerçait sur la nature fière et indomptable des chevaliers chrétiens. Sous ce règne, un religieux d’un rare mérite, appelé Guillaume du Château, prit le gouvernement du Mont, un an après la mort de Jean le Faë; il alla recevoir la bénédiction de l’évêque dans la cathédrale d’Avranches, et revint prendre possession de sa stalle la veille de Noël, 1299; il fut reçu à la porte principale par les bénédictins qui lui firent jurer d’observer les lois et les privilèges de l’abbaye, et le conduisirent dans la basilique. Tout faisait espérer une ère de longue prospérité sous la conduite d’un chef si remarquable et d’un maître si habile, quand tout à coup un sinistre inattendu vint consterner la cité de l’Archange et mit en péril l’avenir du monastère. Au mois de juillet 1300, la foudre tomba sur le clocher et le renversa: «Les cloches furent fondues, dit dom Huynes, et le métail découla de part et d’autre. Les toicts de l’église, du dortoir, et de plusieurs autres logis furent bruslez et les charbons tombans sur la ville ne laissèrent presque aucune maison sur pied.» La tour des livres, bâtie par le célèbre Robert du Mont, eut le sort de la flèche; elle s’écroula et ensevelit sous ses décombres plusieurs manuscrits d’une grande valeur. D’autres désastres signalèrent les premières années du treizième siècle. D’après les annalistes de l’époque, des tempêtes affreuses renversèrent les maisons et déracinèrent les forêts; la mer franchit ses limites, exerça de grands ravages sur le littoral et engloutit dans son sein «des animaux d’espèces diverses.»

Guillaume du Château, loin de perdre courage en face de tant d’épreuves, entreprit la restauration du monastère et se mit à l’œuvre avec un zèle infatigable. Grâce aux offrandes des pèlerins, surtout du roi de France, il put relever une partie des ruines et refaire les toitures de l’église, du cloître et des maisons de la ville; il rebâtit les magasins de l’abbaye et continua les fortifications commencées par ses prédécesseurs. En 1307, une bulle du pape Clément V confirma tous les droits des religieux et accorda de nouvelles faveurs aux pèlerins. Aussitôt les grandes manifestations, qui s’étaient un peu ralenties depuis le désastre de 1300, reprirent leur cours habituel. L’évêque d’Avranches, Nicolas de Luzarches, se rendit au Mont pour faire sa visite à l’église de l’Archange; l’abbé l’attendit à la porte du monastère, «vestu pontificalement, la croce en main et la mitre en teste.»

Le plus illustre pèlerin que reçut Guillaume du Château fut le roi de France, Philippe le Bel. Ce prince, non content de favoriser les bénédictins, en leur accordant le droit de pêche à Bricqueville et à Genêts, voulut à l’exemple de ses ancêtres, visiter en personne le sanctuaire du Mont-Saint-Michel; il se mit en route dans le cours de l’année 1311, et prit le chemin de la Normandie, suivi d’une brillante escorte. Guillaume du Château, qui avait su gagner «ses bonnes grâces,» célébra sa réception avec tout l’éclat que réclamait la majesté royale. Le monarque gravit le flanc de la montagne, entra dans la basilique et fléchit le genou pour prier le saint Archange; il fit ensuite de riches présents à l’abbaye et déposa sur l’autel deux épines de la sainte couronne avec une relique insigne de la vraie croix; il joignit à ces dons la somme considérable de 1,200 ducats pour l’acquisition de la fameuse statue de saint Michel en lames d’or, que l’on admirait encore au seizième siècle sous le grand crucifix de la nef. Dans la suite Charles VI, Charles VII, Louis XI, Charles VIII, François Iᵉʳ, Charles IX avec le prince Henri son frère, la fleur de la chevalerie française, plusieurs évêques suivis de leur clergé, des foules nombreuses viendront accomplir leur pèlerinage au Mont-Saint-Michel pour continuer les glorieuses traditions des anciens âges; et aujourd’hui, malgré nos récentes manifestations, «nous avons peine à nous faire une idée du respect et de la vénération que la sainte montagne inspirait autrefois (M. Demons).»

Guillaume du Château ne vécut que trois ans après le pèlerinage de Philippe le Bel; il mourut le 11 septembre 1314, et fut inhumé dans la basilique, au bas de la nef. Pendant cette prélature, un écuyer nommé Pierre de Toufou fut établi gardien de la porte du Mont-Saint-Michel, moyennant deux pains et une quarte de vin de Brion par jour, plus une somme annuelle de 25 sols de monnaie. Les religieux, d’après un registre ouvert à cette époque, devaient aussi fournir des hommes au roi pour l’armée de Flandre, et un jeune seigneur, appelé Robert Roussel, se chargea par procuration de ce service onéreux.