Depuis les beaux jours de saint Aubert, les pèlerinages n’avaient jamais complètement cessé, même pendant les années d’épreuves et de décadence; le culte du prince de la milice céleste avait pénétré avec l’Évangile chez toutes les nations chrétiennes; la France surtout avait bâti un grand nombre de monastères, érigé plusieurs églises ou chapelles sous le vocable de l’ange qu’elle s’était choisi pour protecteur; depuis l’année 1210, Paris possédait sa confrérie pour les pèlerins qui accomplissaient «le voyage du Mont au péril de la mer.» Mais cet élan généreux des populations, alors si profondément attachées à la foi de leur baptême, devint plus universel dans la deuxième moitié du

Fig. 63.—Sceau et contre-sceau de Richard. Archives nationales.

treizième siècle et dans le cours du siècle suivant; c’est pourquoi nous pouvons appeler cette époque l’ère des grandes manifestations et la regarder comme la préparation du quinzième siècle, où la dévotion envers le saint archange atteignit son apogée.

Les souverains pontifes enrichirent le monastère de faveurs insignes, confirmèrent les différentes donations faites à la basilique, et employèrent tous les moyens soit pour encourager les pèlerinages, soit pour assurer l’exemption des bénédictins et rehausser la dignité d’abbé dans la personne de Richard Toustin, qui avait succédé à Raoul de Villedieu, en 1236. Innocent IV accorda de nombreuses indulgences à ceux qui visitaient le sanctuaire de saint Michel. Par une bulle datée de 1255, Alexandre IV permit à Richard Toustin qui gouvernait «honorablement» son abbaye depuis dix-neuf ans, de porter la mitre, l’anneau, la tunique, la dalmatique, des gants et des sandales; en même temps il lui accorda le pouvoir de conférer la première tonsure ainsi que les ordres mineurs, et de donner la bénédiction solennelle. Richard, dit dom Louis de Camps, fit faire une mitre fort belle, toute couverte de perles et de pierreries, et «se voyant ainsi coeffé à la mode,» il donna sa bénédiction jusque sur les places publiques, dans les villes et les châteaux; mais on en porta «complaintes» au souverain pontife, qui modifia la bulle précédente et défendit en général aux abbés de bénir solennellement le peuple «ailleurs qu’aprez la messe, vespres et laudes.» A cette même époque, le Mont-Saint-Michel était le centre d’une grande association de prière et de fraternité, que plusieurs abbayes indépendantes avaient formée entre elles.

Le plus grave événement de la prélature de Richard, le plus significatif relativement au culte de saint Michel et le plus heureux pour le mont Tombe, se rattache à l’année 1256 ou 1259. Le roi de France, célèbre déjà par sa bravoure et l’éclat de ses vertus, fit un premier voyage au Mont, au retour de cette croisade fameuse pendant laquelle il avait plus d’une fois échappé à la mort. Il arriva au pied de la montagne, suivi d’une brillante escorte. Richard, qui était descendu avec ses moines pour le recevoir, le complimenta et le conduisit dans la basilique au chant des hymnes et des psaumes. Après une fervente prière, saint Louis déposa sur l’autel de l’Archange une somme considérable pour réparer la croix des grèves et augmenter les fortifications de l’abbaye. Ce pèlerinage solennel accompli par le plus pieux de nos rois, ce don fait à l’Archange lui-même sur son autel privilégié, tout ce concours de circonstances a une haute portée pour l’histoire de saint Michel et de son culte.

Richard Toustin employa une grande partie des ressources dont il disposait à compléter les travaux de ses prédécesseurs: «Ce fut luy, dit dom Huynes, qui fit faire Belle-Chaire et le corps de garde qui est dessous, non pour des soldats, car il n’y en avoit point encor, mais pour les portiers du monastère. Et tout joignant il fit commencer un autre bastiment qui est encor imparfaict. Il fit aussi commencer le chapitre qui se voit imparfaict du costé du septentrion joignant le cloistre.» Nous pouvons aussi lui attribuer l’ancienne tour fortifiée qui surmontait autrefois la fontaine de Saint-Aubert, et la tour du nord, la plus fière de toutes celles qui composent les fortifications du Mont-Saint-Michel et lui donnent l’aspect d’une forteresse inexpugnable. Ces constructions méritent d’être classées parmi les plus beaux modèles d’architecture militaire au moyen âge.

En 1264, Richard Toustin mourut et fut enterré dans l’église, au bas de la nef. Les bénédictins choisirent pour lui succéder un religieux du Mont, nommé Nicolas Alexandre. Le nouvel abbé, non content de faire observer la discipline avec une grande exactitude à l’intérieur de son monastère, opéra aussi de sages réformes dans les prieurés qui étaient soumis à sa juridiction, et ses attraits pour la vie cachée ne l’empêchèrent pas de veiller aux intérêts des religieux. Sa piété contribua beaucoup à faire honorer le glorieux Archange en attirant au Mont des pèlerins célèbres. Il mourut le 17 novembre 1271, et reçut la sépulture dans le transept nord de l’église, à côté de l’autel dédié à saint Nicolas, son patron.

Sous cette prélature, Louis IX donna de nouvelles marques publiques de sa dévotion envers le prince de la milice céleste. Il fit un deuxième pèlerinage au sanctuaire de l’Archange, et, par une charte royale promulguée en 1264, il légua au Mont la terre de Saint-Jean-le-Thomas; de plus, pour favoriser les vues de l’abbé, il interdit les assemblées parfois tumultueuses qui se tenaient dans la ville, et transféra au village de Genêts les foires du dimanche des Rameaux et du mardi de la Pentecôte.

La piété de saint Louis trouva de nombreux imitateurs. Une multitude de pèlerins des différentes contrées de l’Europe s’agenouillaient chaque jour devant l’autel de l’Archange. Ils ne reculaient devant aucun sacrifice et s’imposaient souvent de rudes privations pour satisfaire leur piété. A cette époque de foi, nous voyons aussi de grands coupables traverser la France, visiter le Mont-Saint-Michel et de là se rendre à Saint-Jacques en Galice; ils prenaient ensuite le chemin de Rome, d’où ils partaient pour Jérusalem. Ainsi, au treizième siècle comme dans les âges précédents, les peuples vénéraient en saint Michel non-seulement le prince guerrier, mais aussi l’ange du repentir, l’appui, le guide des malades et des affligés.