Fig. 60 et 61.—Tympans de la galerie sud du cloître. Sur le deuxième sont les noms des architectes ou scuplteurs du cloître: Maître Roger, Dom Garin, Maître Jehan.

le nord et le centre, une cause de perpétuelles alarmes et un fléau qui dévastait sur son passage les monastères, les villes et les bourgades. Dans les mêmes périls, on eut recours au même génie protecteur, à saint Michel. Le héros de la croisade des albigeois, Simon de Montfort, appelé le Machabée chrétien, imita le chef du peuple juif et plaça le sort de ses armes sous la garde de l’ange tutélaire, du «grand Prince» chargé de défendre et de conduire le peuple de Dieu. Le brave guerrier mourut au siège de Toulouse, le 25 juin 1218; mais l’hérésie était vaincue et le triomphe de la bonne cause était assuré. Les exemples de même nature abondent au treizième et au quatorzième siècle. S’agit-il de combattre le père du mensonge, aussitôt apparaît saint Michel, son heureux contradicteur et son implacable ennemi; c’est toujours l’affirmation du vrai et du bien opposée à la négation, au mal, à l’erreur. Sous le règne de Philippe-Auguste, en particulier, la dévotion au prince de la milice céleste prit de tels développements et les pèlerinages au Mont-Saint-Michel devinrent si nombreux, qu’il fallut établir à Paris même une confrérie dans le but de venir en aide aux pieux voyageurs qui allaient invoquer le secours de l’Archange dans son sanctuaire de prédilection.

VII.
SAINT MICHEL ET LA FRANCE DE SAINT LOUIS.

a sainte Chapelle et la Somme de Théologie suffiraient pour nous donner une idée du siècle d’Innocent III, de saint Louis, de saint Thomas, d’Albert le Grand, de Roger Bacon, de Giotto et de Dante. La France, peuplée alors comme aujourd’hui, était forte et prospère. Religieux, sage, impartial, jaloux du prestige et de la félicité de son peuple, Louis IX s’appliqua toute sa vie à faire respecter les droits de Dieu, à rendre la justice, à émanciper les communes, à réprimer les abus, à donner une nouvelle impulsion aux lettres, au commerce et à l’industrie. A cette époque, la plus glorieuse du moyen âge et la plus illustre de la féodalité, le saint Archange occupa la première place dans la dévotion des fidèles, après le Sauveur du monde et l’auguste Mère de Dieu; on se disputait l’honneur de porter son nom, son image dominait dans les églises et les chapelles, sur les tours et les beffrois, elle se trouvait gravée sur les plombs de pèlerinage, sur les sceaux et les monnaies; c’était partout un concert unanime de louanges et de prières. L’Archange avait presque toujours une place d’honneur dans ces poëmes qu’un auteur moderne appelle à juste titre «les sources de la Divine Comédie.» La flotte pisane vogue-t-elle vers les côtes d’Afrique, le Christ pousse les galères, et saint Michel sonne la trompette à la tête des armées chrétiennes; quand le Sauveur et l’apôtre des gentils descendent aux enfers, l’ange conducteur des âmes les accompagne; si les justes se présentent aux portes du paradis, c’est encore le chef de la milice céleste qui les introduit dans le séjour de la félicité.

Le Mont-Saint-Michel était avec le monte Gargano le centre de ce mouvement et le foyer de cette dévotion. L’année même de la majorité de saint Louis, Raoul de Villedieu alla recevoir la récompense de ses

Fig. 62.—Sceau et contre-sceau de Raoul de Villedieu. Archives nationales.

vertus, après avoir achevé ses grandes entreprises; il mourut le 12 février 1236 et fut inhumé dans l’église du Mont. Non content de nous léguer le cloître du Mont-Saint-Michel, il favorisa de tout son pouvoir l’impulsion générale qui devait amener la France de Louis IX aux pieds de l’Archange.